Rome : mythe, histoire et héritage 4/4

On souhaitera donc que G. Dumézil s’engage plus profondément dans la voie qu’il inaugura en étudiant les inscriptions du Lapis Niger et du vase de Duenos, qu’il élargisse le champ de ses investigations ultérieures en s’intéressant au premier chef à des problèmes (les réformes serviennes ou les origines de la lutte des ordres, suggestions qui n’ont rien de limitatif) auxquels leur implication dans l’ordre politique, mais aussi économique et social, confèrent une authenticité certaine, bien loin qu’il faille y voir le résultat de falsifications ou d’anachronismes dont la responsabilité incomberait à Fabius Pictor ou à tel ou tel de ses contemporains. Divers témoignages, certes fragmentaires et d’interprétation délicate, suggèrent en tout cas qu’ils ne se posèrent pas à la seule Rome et réhabilitent du même coup l’œuvre des annalistes.

Enfin, si nul ne saurait discuter à G. Dumézil le mérite d’avoir mis en lumière la fortune durable que l’héritage indo-européen connut dans l’Urbs en matière religieuse, ses lecteurs ne peuvent pas ne pas s’interroger sur les modalités de son enracinement, et ce dès les temps préhistoriques, pour lesquels l’auteur ne se cache pas de croire à l’existence de Völkerwanderungen massives et renouvelées qui se déversèrent sur le sol de l’Italie. À supposer que la pénétration indo-européenne se soit faite à pareille échelle, ce serait pur miracle que les nouveaux arrivants aient su préserver, au hasard de leurs errances, l’unité originelle des croyances qui étaient les leurs et que, partant, l’héritage qu’ils laissèrent fût resté immuable dans l’indivision.

D’autre part, quiconque réfléchit sur ce que nous croyons connaître de l’organisation politique et sociale de la plus ancienne Rome, sera tenté de faire la part belle aux concepts de croisement et d’agglutination de petits groupes d’immigrants que P. de Francisci, dans un livre qui fait date, a appliqués avec bonheur aux primordia civitatis. Il s’inspirait sur ce point d’idées émises quelques années plus tôt par M. Pallotino qui, au concept de dérivation (par rapport à un tronc commun) de groupes ethniques à jamais figés dans leurs caractéristiques, avait substitué celui de leur formation par cristallisations et agrégations multiples. En d’autres termes, l’héritage indo-européen est une donnée dont les travaux de G. Dumézil ont montré le poids certain dont il a pesé sur la religion romaine, mais dont la réalité dans les domaines politique, économique et social reste plus contestable. Si l’Urbs a reçu un héritage, elle est plus encore fille de ses œuvres dans la mesure où elle a su le faire fructifier. Notons en passant, d’ailleurs, que pareille conclusion ne contredit pas les idées récemment défendues par G. Dumézil, si l’on en juge par Idées romaines (p. 11).

En un mot, une œuvre passionnante à laquelle on souhaite une confirmation éclatante dans le domaine proprement romain. Elle offre l’exemple d’une lutte incessante contre la routine ; aussi regrettera-t-on avec l’auteur que ses conclusions le plus sûrement établies en matière d’histoire religieuse soient souvent passées sous silence de façon scandaleuse (La religion romaine archaïque, p. 10). Mais aussi une pensée en perpétuelle évolution : à preuve, au fil des livres, des retractationes fréquemment négligées par le lecteur hâtif. Puisse donc G. Dumézil nous donner au plus vite les travaux que ses derniers ouvrages annoncent, et dont son « Histoire de l’histoire des origines romaines » (Mythe et Épopée I, p. 27) n’est certes pas le moins attendu.

Jean-Claude Richard, Nouvelle École n°21/22, 1972.

Jean-Claude Richard, ancien élève de l’École Normale supérieure, professeur agrégé des Lettres, est chargé de l’enseignement de la langue et de la littérature latines à l’Université de Nantes. Il s’est déjà signalé, notamment, par des travaux sur les funérailles des empereurs romains, et a rédigé, sous la direction de M. Jacques Heurgon (Rome et la Méditerranée occidentale jusqu’aux guerres puniques, 1969), une thèse sur : Les origines de la plèbe romaine, essai sur la formation du dualisme patricio-plébéien (École française de Rome, 1978).

Notes :

  • (1) Cf. « Flamen-Brahman », et surtout « La préhistoire des Flamines majeurs », in Revue d’Histoire des religions, vol. CXVIII (1938).
  • (2) « La deuxième ligne de l’inscription de Duenos », in Hommage à M. Renard I (texte repris dans Idées romaines, pp. 9-25).
  • (3) « Rien n’est expliqué dans l’histoire de Rome si nous croyons que dans un passé préhistorique, une rigoureuse séparation des prêtres, des guerriers et des producteurs, gouvernait la société romaine. Le fait fondamental dans cette société reste que les guerriers, les producteurs et les prêtres ne constituaient pas des fractions séparées au sein de l’ensemble des citoyens, encore que les membres de l’aristocratie tendissent à monopoliser les fonctions sacerdotales » (« An Interim Report on the Origins of Rome », in Journal of Roman Sludies, vol. LIII, p. 114).
  • (4) « Properce laisse clairement entendre qu’avant même que Titus Tatius et Lucumon se fussent alliés pour créer l’État triparti, Rome possédait des guerriers et des paysans » (Ibid., p. 113).
  • (5) Cf. « Considerazioni sulla tradizione letteraria sulle origini della republica », in Entretiens de la fondation Hardt sur l’Antiquité classique, vol. XIII.

Images

• p. 92 :

Dame romaine. Moulage au plâtre. Le 11 juin, les Romains célébraient les Matralia, fête de la déesse Mater Matuta. Cette fête était réservée aux dames romaines (bonae matres) [matrones patriciennes], mariées une seule fois (univirae). Au terme d’une étude minutieuse, Georges Dumézil a démontré que Mater Matuta n’est autre que l’Aurore, et que la fête annuelle des Matralia correspond à un rite quotidien pratiqué dans l’Inde védique. « La mythologie de l’Aurore a été héritée, dans les deux sociétés, de leur passé commun » (RRA).

http://www.archiveseroe.eu/tradition-c18393793/17

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