Rome : mythe, histoire et héritage 3/4

On peut en fait concéder à G. Dumézil que le problème des « moyens de survie prolongée du schème » (Mythe et Épopée I, p. 424) se pose ailleurs qu’à Rome, et qu’il serait dangereux de tirer argument de l’incapacité dans laquelle nous nous trouvons de lui apporter une solution pour condamner l’idée qu’il se fait moins des premiers siècles de Rome que du caractère tardif et artificiel de la vulgate qui nous en est parvenue. Mais, de notre point de vue, sa théorie appelle la prudence, sinon le scepticisme, pour diverses raisons que nous nous contenterons d’indiquer brièvement.

G. Dumézil considère d’abord que l’histoire de la naissance et des débuts de Rome telle que Tite-Live et Denys d’Halicarnasse, en empruntant les grandes lignes aux annalistes, l’ont fixée à jamais, ne laisse aucune place au souvenir de faits authentiques dans le récit des 4 premiers règnes ; à en juger par Tarpeia (pp. 198-99), la caractérisation fonctionnelle s’est étendue à Tarquin l’Ancien et à Servius Tullius. En d’autres termes, ce que les textes nous apprennent des souverains d’origine étrusque ne mériterait pas grand crédit. La vulgate des origines, au sens large de ce mot, serait moins le résultat d’une falsification délibérée qu’une reconstruction signifiante à partir du cadre trifonctionnel.

Si l’on s’en tient aux événements tels que nous en lisons le récit dans l’œuvre de Tite-Live ou de Denys d’Halicarnasse, une attitude aussi radicale n’est pas nécessairement condamnable. Mais elle est discutable pour qui admet que, sur les institutions, sur les problèmes politiques et sociaux, cette même tradition, mêlant le bon grain et l’ivraie, n’en contient pas moins un fond de vérité. Un pluridisciplinarisme bien compris, maintes fois appelé de ses vœux par G. Dumézil, et l’élargissement des perspectives de la recherche longtemps limitée aux faits spécifiquement romains prouvent que les problèmes que l’Urbs eut à affronter sous les rois étrusques s’inscrivent dans le cadre d’une communauté étrusco-italique, et que la tradition littéraire, si elle doit être critiquée, n’est pas à rejeter en bloc. Les plus anciens annalistes ont déformé les faits qu’ils relataient par ignorance plus que par mauvaise foi, mais, pour suspecte qu’en soit la valeur, le récit qu’ils nous en ont laissé n’est pas le produit d’une construction ex nihilo. À preuve la communication magistrale dans laquelle E. Gabba a pu avancer de bonnes raisons de croire que les premiers annalistes écrivirent l’histoire de la période royale à partir d’une documentation empruntée à des érudits ou à des chroniqueurs de langue grecque souvent plus ancienne qu’eux (5).

La légende sabine

D’autre part, G. Dumézil considère depuis 25 ans (Tarpeia, p. 181) que la vulgate relative à la fondation de l’Urbs et à ses rois s’est fixée ne varietur à la fin du IVe siècle et au début du IIIe. C’est ainsi que, dans Mythe et Épopée I (p. 301), il s’en tient toujours à l’idée que la réconciliation entre Romulus et Titus Tatius, et le synécisme qui s’ensuivit, sont « une projection dans le plus vieux passé de l’accord romano-sabin conclu… au début du IIIe siècle, c’est-à-dire au moment où la fabrication de l’histoire des origines arrivait à son terme ». Or, il faut bien reconnaître que de toutes les théories soutenues par G. Dumézil, celle-ci (même si T. Mommsen fut le premier à la formuler dans toute sa rigueur) ne laisse pas de soulever de graves problèmes.

Il ne saurait être question de rouvrir ici le débat sur le rôle joué par les Sabins dans les débuts de Rome. Tout récemment, J. Poucet a passé au crible d’une sévère critique tous les témoignages littéraires qui font la part belle sur ce point, pour parvenir à cette conclusion que « la geste de Titus Tatius reflèterait, d’une manière anachronique et sur un plan légendaire, les contacts qui durent s’établir entre les Sabins de la Basse Sabine et les populations du Latium à l’époque des grandes invasions sabelliques… pendant la première moitié du Ve siècle. La légende sabine n’a pu cependant être définitivement constituée et insérée dans la geste romuléenne avant le début du IIIe siècle » (Recherches sur la légende sabine des origines de Rome, pp. 432-33). On ne saurait pour autant tenir pour acquis que ce livre, d’inspiration systématique, apporte une confirmation décisive aux idées défendues par G. Dumézil.

En effet, même si les archéologues n’ont recueilli sur le Quirinal aucun signe indubitable d’une présence des Sabins à l’époque de la fondation de Rome, il n’en reste pas moins que « la toponymie et la religion prouvent que le Quirinal a eu très anciennement une physionomie très originale par où il s’oppose au Palatin » (Jacques Heurgon, Rome et la Méditerranée occidentale jusqu’aux guerres puniques, p. 91). D’où une sérieuse raison de douter que la vulgate relative à l’époque royale ait été construite à partir du schème trifonctionnel et, au même moment (début du IIIe s.), définitivement codifiée. Malgré les excès auxquels elle a conduit certains de ses adeptes au siècle dernier, la Quellenforschung [recherche des sources littéraires] garde le mérite d’avoir prouvé, si besoin en était, que des couches d’âge variable se laissent reconnaître dans la tradition telle qu’elle nous est parvenue sur les siècles obscurs de Rome.

“Völkerwanderungen”

Nous ne croyons donc pas que l’historiographie latine, dans la mesure, du moins, où elle traite du plus ancien passé de l’Urbs, soit à interpréter comme le produit d’une fabrication tardive dont les responsables se seraient bornés à mettre en œuvre le schème trifonctionnel. Malgré toutes les difficultés inhérentes à pareille attitude, un conservatisme de bon aloi nous semble en ce domaine la plus sûre méthode. Si nous sommes, par ex., très mal renseignés sur la composition et le rôle de l’assemblée des curies à l’époque royale, nous devons, dans l’état actuel de nos connaissances, admettre son existence, tout en retenant la possibilité qu’elle ait, dès cette période, subi des transformations dont les modalités restent mystérieuses.

À suivre

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