Rome : mythe, histoire et héritage 2/4

L’interprétation proprement divinatoire que G. Dumézil a proposée, il y 20 ans, de ce texte a résisté à l’épreuve du temps et, pour l’avoir arbitrairement méconnue, un savant américain, R.E.A. Palmer (The King and the Comitium, 1969), est tombé récemment dans l’exégèse romanesque, pour ne pas dire abracadabrante. En d’autres termes, dès la fin des temps royaux et sans doute plus tôt encore, Rome s’est constitué son droit religieux, civil, international, par symbiose de l’héritage indo-européen avec les créations de son propre génie. De même que l’inscription du Lapis Niger se comprend en référence à une règle rituelle dont la singularité n’a d’égale que la précision, de même celle de Duenos, datable du début du Ve siècle, sinon de la fin du VIe, a trait à la paix du mariage et, en tant que telle, constitue le plus ancien document de droit romain que nous connaissions (2).

Romulus et Énée

Mais l’héritage indo-européen, si l’on prend cette expression à la lettre, c’est d’abord un noyau de croyances et de schèmes qui, à en croire G. Dumézil, connurent à Rome, sans doute dans le secret des collèges sacerdotaux, une longévité peu commune. À preuve, selon lui, le début de la première Élégie romaine de Properce (IV, I, 9-32), texte dont nul n’ignore la signification que G. Dumézil lui reconnaît depuis Jupiter Mars Quirinus I et qui constitue la pierre d’angle de sa théorie. L’interprétation qu’il n’a cessé d’en défendre depuis 30 ans est loin d’avoir fait l’unanimité. D’où le commentaire exhaustif qu’il a donné dans Mythe et Épopée I de ce passage litigieux ; d’où aussi son désir de formuler avec toute la précision souhaitable des décisions qu’il estime en droit d’en tirer.

Cet effort de mise au point n’était pas inutile. En effet, après avoir cru naguère trouver dans ces vers la preuve que la société romaine primitive était effectivement divisée en classes fonctionnelles correspondant chacune à l’une des 3 tribus préserviennes, il avait à plusieurs reprises nuancé sa pensée sur ce point capital, sans que ces efforts en ce sens aient toujours retenu l’attention des spécialistes. C’est ainsi que Mythe et Épopée I, dans la mesure où son auteur rejette toute définition, tant ethnique que fonctionnelle, des tribus “romuléennes”, répond, selon nous, à une forte objection de A. Momigliano : Nothing is explained in Rome history if we believe that in a prehistoric past, Roman society was governed by a rigorous séparation of priests, warriors and producers. The fundamental fact of Roman society remains that warriors, producers and priests were not separate elements of the citizenship, though priesthoods tended to be monopolized by members of aristocracy (3).

 Quant à la seconde observation suggérée à ce même savant par le texte de Properce, Propertius clearly implies that Rome had warriors and peasants even before Titus Tatius and Lucumo joined to create the tripartite state (4), elle nous semble superficielle puisque, aux yeux de G. Dumézil, toute la tradition relative aux 4 premiers rois appartient à la pseudo-histoire. Concédons donc à celui-ci qu’on peut voir dans le début de cette élégie l’expression d’une volonté de Properce d’assigner une activité étroitement spécialisée à chacun des 3 groupes dont la réunion forma, au dire du poète, la cité des origines. Mais une certaine disproportion de l’ensemble a empêché et empêchera quand même beaucoup d’y voir l’arme absolue que G. Dumézil semble en attendre.

Il est vrai que dans Mythe et Épopée II, Dumézil a ajouté au dossier déjà copieux qu’il avait soumis au jugement des latinistes une pièce supplémentaire, plus probante encore, à ses yeux, que les témoignages auxquels il avait naguère fait appel pour prouver que l’idéologie tripartie n’était pas tombée dans l’oubli aux environs de l’ère chrétienne. Il en retrouve en effet l’écho dans l’œuvre de Virgile, puisque c’est sur la deuxième moitié de L’Énéide ou, plus exactement, sur l’examen des « trois fata ouverts et convergents » (p. 341) de ses protagonistes, qu’il fonde son argumentation. Le parallélisme lui semble frappant entre les besoins de Romulus et des siens post urbem conditam et ceux d’Énée à son arrivée dans le Latium. De même, le rôle attribué à Latinus n’est pas sans évoquer celui de Titus Tatius et des Sabins. Enfin, certaines analogies peuvent conduire le lecteur à rapprocher les personnages de Tarchon et de Lucumon ainsi que leur mission.

Survie prolongée du schéma

Cette exégèse novatrice qui retiendra à coup sûr l’attention des spécialistes des études virgiliennes vaut plus encore, comme celle de la première Élégie romaine, par ses implications. L’une et l’autre posent en effet un problème de première importance, celui de la survie des schèmes trifonctionnels et de leur insertion dans l’histoire des origines. G. Dumézil tient pour acquis depuis 30 ans qu’en certains endroits de leur œuvre, Properce, Virgile et, à échelle plus réduite, Tite-Live, Denys d’Halicarnasse et d’autres, se sont faits les interprètes de cette structure idéologique.

On aimerait savoir, selon nous, s’ils en devaient la connaissance à des traditions sauvées de l’oubli par les plus anciens annalistes ou si elle s’est directement imposée à eux. De ces deux possibilités, G. Dumézil nous semble enclin à retenir la seconde. Beaucoup rejettent ce point de vue, qui ne peuvent croire que cette idéologie ait été assez profondément enracinée à Rome pour trouver, parmi les contemporains d’Auguste, des interprètes aussi divers. Quant à la première, elle ne fait que déplacer dans le temps le problème qui nous occupe : reconnaissons pourtant qu’il n’est pas impossible que des traditions remontant à un lointain passé aient été sauvées de l’oubli par les membres des collèges sacerdotaux et, plus précisément, par les pontifes qui mirent à la disposition des premiers annalistes la matière que ceux-ci devaient utiliser.

À suivre

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