Georges Dumézil et la religion romaine 2/3

Groupement ternaire

Par ces exemples caractéristiques, le lecteur prend conscience de la “dimension archaïque” de la religion romaine, qui ne s’éclaire que par la méthode comparatiste. Notons que cet exposé qui procède par l’étude de cultes marginaux ne correspond pas au cheminement personnel de l’auteur, qui avait débuté en 1941 par l’annonce de sa découverte centrale en publiant le premier volume de la série Jupiter-Mars-Quirinus. Mais le lecteur lui saura gré de cette tactique pédagogique : il est désormais mieux à même de comprendre l’importance de la triade archaïque des grands dieux de Rome.

L’existence d’une triade Jupiter-Mars-Quirinus, antérieure à l’association capitoline Jupiter-Junon- Minerve, avait été signalée — l’auteur le rappelle (p. 147) — par Georg Wissowa. Mais l’originalité de G. Dumézil a consisté à exploiter cette observation en la situant dans le contexte romain et surtout en lui donnant sa pleine signification. Entreprise nécessaire, maintenant que le successeur de Wissowa, dans le Handbuch der Altertumswissenschaft, Kurt Latte a abandonné dans sa Römische Religionsgeschichte (1960), l’idée wissowienne de la triade (Dreiverein) au profit d’un groupement tardif et accidentel et de surcroît mal établi. Il convient donc de rappeler d’abord les données incontestables qui fondent l’existence de cette triade. Nous ne retiendrons de l’exposé que les faits essentiels. Le triple flamonium est par lui-même une référence en filigrane à la triade divine : ces 3 prêtres qui, dans la hiérarchie des préséances, viennent immédiatement après le rex (devenu, sous la République, Rex sacrorum ou Rex sacrificulus) sont, dans l’ordre, le flamen Dialis attaché à Jupiter, le flamen Martialis attaché à Mars, et le flamen Quirinalis, attaché au service de Quirinus. Il est remarquable que ces 3 flamines, une fois l’an, se rendent ensemble, en char découvert, à une chapelle de Fides, la Bonne Foi, qui est nécessaire aux rapports harmonieux entre les personnes, à tous les niveaux.

Ce groupement ternaire des trois divinités, l’auteur le relève (p. 177 sq.) également dans les formes archaïques du culte. Ainsi la Regia, l’ancienne “maison du roi”, qui est devenue sous la République le siège du Pontifex Maximus, abrite trois types de culte : le premier concerne Jupiter (en dehors des cultes de Janus et de Junon honorés comme introducteurs de l’année et du mois) ; le second, Mars, dans le sacrarium Martis ; le troisième, dans un autre sacrariumOps Consiva, qui appartient au groupe des divinités représentées dans la liste canonique des flamines majeures par Quirinus.

Une structure conceptuelle

Le même groupement réunit — après Janus, le dieu introducteur, et avant les divinités particulières invoquées en raison des circonstances — Jupiter, Mars et Quirinus, dans l’antique carmen de la devotio (Tite-Live, VIII, 9, 6). Il inspire également la vieille théorie des dépouilles opimes, consignée par Festus (p. 204 L), qui prévoit que les prima spolia s’offrent à Jupiter, les secunda à Mars, les tertia à “Janus Quirinus” : le schème ternaire subsiste, quelle que soit l’interprétation qu’on adopte pour prima, secunda, tertia (en valeur de temps ? ou en valeur de dignité ? C’est cette dernière explication suggérée par K. Latte, que G. Dumézil reprend à son compte pour l’essentiel) et quelque inattendue que puisse paraître, à première vue, l’expression “Janus Quirinus” (j’ai essayé de l’éclairer dans mon article sur « Janus, dieu introducteur, dieu des commencements », in Mélanges d’archéologie et d’histoire de l’École française de Rome, 1960, p. 116 sq.). Il se retrouve enfin dans le triple patronage du collége des Saliens qui sont in tutela Iouis Marlis Quirini (Servius, Ae. VIII, 633).

C’est à dessein que nous avons isolé ces données incontestables de la tradition romaine. Elles sont corroborées par le parallélisme remarquable fourni par la triade ombrienne qui associe, à Iguvium, 3 dieux Jou-Mart-Vofiono-, en leur accolant l’épithète commune Grabouio- (Vofiono- a été interprété par des linguistes comme l’équivalent étymologique de Quirinus : p. 155, n. 3). Cette liste n’est pourtant pas limitative : sur cette lancée, l’auteur a été conduit à retrouver d’autres exemples de l’articulation ternaire, par exemple (p. 249) dans les institutions cultuelles qui ont précédé en 296 la difficile victoire de Sentinum (295 av. JC).

À quoi correspond cette tripartition qui ne tardera pas à être désarticulée par l’érosion historique, la triade capitoline remplaçant dès le VIe siècle la vieille triade indo-européenne ? Elle correspond à une structure conceptuelle que G. Dumézil a appelée l’« idéologie des trois fonctions » (p. 166) et qui se retrouve « avec des particularités propres à chacune des sociétés, aussi bien chez les Indiens et les Iraniens que chez les anciens Scandinaves, avec des altérations plus fortes chez les Celtes et aussi… malgré la précoce refonte des traditions, chez les Achéens, les Ioniens ». Reproduisons la présentation même de l’auteur (p. 166) :

« Les principaux éléments et rouages du monde et de la société y sont répartis en trois domaines harmonieusement ajustés qui sont, en ordre décroissant de dignité : la souveraineté, avec ses aspects magique et juridique et une sorte d’expression maximale du sacré ; la force physique et la vaillance, dont la manifestation la plus voyante est la guerre victorieuse ; la fécondité et la prospérité, avec toutes sortes de conditions et de conséquences qui sont presque toujours minutieusement analysées et figurées par un grand nombre de divinités parentes, mais différentes, parmi lesquelles tantôt l’une tantôt l’autre résume l’ensemble dans des énumérations divines à valeur formulaire. Le groupement “Jupiter-Mars-Quirinus”, avec des nuances propres à Rome, répond aux listes-type qu’on observe en Scandinavie comme dans l’Inde védique et prévédique : Odhinn, Thorr, Freyr ; Mitra- Varuna, Indra, Nasatya ».

Au cours de cet exposé d’ensemble, G. Dumézil s’est efforcé de répondre de façon exhaustive à toutes les critiques qui ont été adressées à son interprétation. Dans la suite, nous abordons délibérément la période proprement historique avec la triade capitoline. Cette enquête n’entend pas se priver des secours du comparatisme. Qu’il suffise de citer l’interprétation suggestive (p. 308 sq. et 552 sq.) qui rend compte de l’opposition qui existe entre l’emplacement rond du feu de Vesta — aedes Vestae — et les emplacements carrés et inaugurés liés aux feux d’offrandes — arae — placées devant les templa : ce contraste rappelle au savant comparatiste l’opposition qui existe dans l’Inde védique entre « l’emplacement rond du feu qui établit le sacrifiant sur la terre et l’emplacement carré du feu qui transmet aux dieux ses offrandes ». Cette similitude fondamentale prend tout son relief, si on considére que la zone pomériale de la cité forme « une immense aire sacrificielle et permanente, à l’intérieur de laquelle les templa s’articulent mystiquement de la même manière que les 2 grands feux du sacrifice védique sur la petite aire provisoire ».

À suivre

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