Hittites : Les guerriers aux mille dieux

[Une cité-forteresse : la capitale hittite, Hattussa, prospère entre 1650 et 1200 avant notre ère, était organisée en quartiers fortifiés et entourée d’une muraille aux portes bien gardées. Certaines étaient ornées de sculptures, telle la porte des Lions. La ville bénéficiait d’un système complexe d’approvisionnement en eau et en grains, dénotant un haut niveau d’organisation]

Sophistiqué et profondément spirituel, leur royaume fut aussi puissant que celui du Nil. Jusqu’à menacer le grand Ramsès II en 1275 avant JC.

« Nu NINDA-an e-iz-za-at-te-ni wa-tar-ma e-ku-ut-te-ni ». C’est par cette phrase, la première déchiffrée de la langue hittite, qu’un beau jour de 1915, une civilisation pluri­millénaire d’Asie mineure s’est enfin offerte aux chercheurs. Elle signifie tout simplement : « Et vous mangerez du pain et ensuite vous boirez de l’eau ». Jusqu’alors, les Hittites, peuple émigré en Asie mineure au IIIe millénaire avant notre ère et installé en Ana­tolie, restaient tout à fait énigma­tiques.

L’homme qui lève le mystère est un Tchèque, Bedrich Hrozny. Il s’inté­resse aux quelque 5.000 tablettes cunéiformes trouvées dans les pre­mière décennies du XXe siècle au cœur du plateau anatolien, sur le site de Hattussa, l’ancienne capitale hittite. Parmi les inscriptions cunéi­formes, datées du XVIe au début du XIIe siècle av. JC, certaines sont en akkadien (babylonien), langue sémitique déjà déchiffrée, d’autres, rédigées en une langue jamais ren­contrée, gardent jalousement leurs secrets. L’équipe allemande chargée des fouilles de Hattussa, menée par Hugo Winckler, assyriologue de renom, avait supposé une parenté entre les 2 langues. Une structure sémitique devait ordonner les mystérieuses tablettes, comme elle ordonnait les inscriptions akka­diennes.

Hypothèse erronée. Bedrich Hrozny part d’un point de vue différent, supposant qu’il s’agit là d’une lan­gue indo-européenne : il rapproche wātar de water en anglais [comparaison génétique], et croit reconnaître les racines “ed” et “ek” pour “manger” et “boire”. La première phrase hittite, la plus ancienne langue de la famille indo-­européenne, vient de se dévoiler. Dès lors, des générations d’archéologues pour­suivront ce travail de décryptage et reconstitueront peu à peu l’histoire d’un peuple fascinant.

Un bruit de chars et de chevaux

La première référence aux Hittites revient à la Bible, dans le Livre des Rois (II, 7, 6) : « Yahvé avait fait entendre dans le camp des Araméens un bruit de chars et de chevaux,  le le bruit d’une  grande armée, et ils s’étaient dit entre eux : “Le roi d’Israël a pris à sa solde contre nous les rois des Hittites et les rois de l’Égypte, pour qu’ils marchent contre nous.” Ils se levèrent et s’enfuirent au crépuscule, abandon­nant leurs tentes, leurs chevaux et leurs ânes ». Les Hittites [c’est à dire fils de Heth] appa­raissent ainsi au même titre que les Égyptiens. Mais aucun indice ne permet de situer leur berceau [les Hittites sont dits habiter les hauteurs de Canaan au temps d’Abraham et au moment de la conquête israélite].

Un premier pas est franchi en 1834, lorsque le ministère de l’Instruction publique français envoie un archi­tecte, Charles Texier, en Anatolie, pour trouver les vestiges d’une cité romaine mentionnée par Hérodote. À 150 km à l’est d’Ankara, près du village de Bogazkale, c’est la surprise : il découvre sur un massif rocheux des bas-reliefs dont l’as­pect ne lui rappelle tien de connu. « Sans le savoir, il était tombé sur les fortifications de Hattussa, capitale de l’empire hittite, une cité prospère habitée entre 1650 et 1200 avant notre ère », raconte Michel Mazoyer, spécialiste des Hittites à l’université Paris-I. Non loin de là seront retrouvées les fameuses tablettes.

À la grande époque de Hattussa, le royaume des Hittites — baptisé Kheta [pays du Hatti] par les Égyptiens — est aussi important que celui du Nil. Il s’étend de la côte égéenne de l’Anatolie à l’est de l’Euphrate et à la Méditerranée. Les 2 empires maintien­nent d’étroites relations : échanges commerciaux par temps de paix, mais aussi guerres ou accords de coopération, dont quelques épi­sodes sont restés célèbres. Ainsi la fameuse bataille de Qadesh, en 1275, où le roi Muwattali II l’emporte contre le grand Ramsès II. Une décennie plus tard, devant la menace assyrienne, Hattusili, frère de Muwattali, conclut une alliance avec le pharaon. Le traité de 1259/1258 confirme que les Hittites conservent le contrôle du nord de la Syrie, les Égyptiens restant maîtres de Canaan et de la Syrie méridio­nale. Au terme de cette collabora­tion, Hattusili marie même sa fille à Ramsès II.

À quoi ressemblait la capitale des Hittites ? Les vestiges dessinent l’image d’une cité fortifiée. Le site s’étend sur plus de 160 hectares, divisés en une ville haute et une ville basse. L’ensemble était entouré d’une muraille de six km de long, ouverte çà et là par des portes ornées de bas­-reliefs sculptés en forme de lion, de sphinx ou de roi. Et dominé par la citadelle royale, dressée sur un piton rocheux. « Un agencement à but défensif que l’on retrouve dans de nombreuses cités de la région, notamment à Çatal Huyuk, qui date de 6000 avant notre ère », précise Vincent Dargery [« L’architecture militaire à Hattuša au Nouvel Empire »], historien de l’Association des amis de la civilisation hittite [Hatti].

À Hattussa, ville de montagne, la moindre éminence de pierre est mise à profit pour bâtir et les ravins deviennent des barrages infran­chissables pour l’ennemi. Tandis que des passages souterrains, à l’is­sue dissimulée, creusés sous les portes des fortifications, permett­ent la fuite à tout moment. Ce sys­tème de poternes semble une inno­vation des Hittites. La sécurité de Hattussa repose sur une organisa­tion administrative complexe : le soir venu, un oeazannu — l’équiva­lent d’un bourgmestre — veille à la fermeture des portes de la cité et pose un scellé arborant sa marque personnelle. À l’aube, le cachet doit être intact, preuve qu’aucun intrus n’a porté atteinte à l’intégrité de la ville… La sécurité alimentaire n’est pas en reste : des aqueducs cana­lisent, depuis des sources exté­rieures, l’eau stockée dans des bas­sins aux parois recouvertes d’argile, et l’on a trouvé des silos à grains dans la partie basse de la ville. D’après leur contenance, on peut estimer la population de Hattussa entre 10.000 et 20.000 personnes.

Des dieux grognons et tendres

« En dépit de son allure défensive, la capitale des Hittites portait la marque d’une forte spiritualité », explique M. Mazoyer. Son emplacement même avait été choisi selon des principes religieux : le piton rocheux représentait la mon­tagne inébranlable, de sexe masculin [cf. « Quelques réflexions sur la montagne comme lieu de culte des Hittites », A. Birchler in Res Antiquae III/2006]. « La Bible s’en est-elle inspirée bien plus tard ? — s’interroge M. Mazoyer. L’évangile selon saint Matthieu précise : “Sur cette pierre je bâtirai mon Église”. Il est très possible qu’il s’agisse de la résurgence de légendes anciennes. » Autre élément important : la source, ou la rivière, appartenant à la sphère féminine. « Finalement — conclut le chercheur —, la spiritua­lité des Hittites était à l’image des paysages de leur région : rivière et montagne, deux divinités qu’il fallait associer à chaque ville. »

Source, éminence, orage, soleil… La religion était présente à tout instant de la vie, et les divinités nombreuses. Chaque activité quo­tidienne avait la sienne. Et l’on a parfois désigné les Hittites comme « le peuple aux mille dieux ». Mal­gré cette foultitude, chacun entre­tenait une relation privilégiée avec l’une ou l’autre de ces déités. À cela s’ajoutaient des rituels sacrés, fêtes, initiations. Une grande partie des textes gravés sur les tablettes d’ar­gile témoigne de ces cérémonies. « Cette dualité : d’une part mille dieux régissant la vie jusqu’en ses détails anodins, d’autre part, une relation privilégiée entre un homme et une divinité, est une étape vers les religions monothéistes [hypothèse d’Itamar Singer concernant une réforme religieuse entreprise sous le règne de Muwatalli II] », insiste M. Mazoyer.

Les prêtres veillent à la satisfaction matérielle des dieux hittites. Car ces derniers sont exigeants. Leur mécontentement déclenche un tor­rent de châtiments : fièvres, épidé­mies, famines, sauterelles… « Mais ils semblent plus boudeurs que vengeurs : tel le dieu Télipinu qui, chagriné par la baisse de fréquentation des lieux de culte, quitte son temple et se réfugie dans la campagne. Un peu comme s’il abandonnait les hommes à leur sort, considérant que son contrat avait été rompu. Il suspend son acti­vité. Cette désertion est à l’ori­gine de fléaux. Mais il est possible de le faire revenir. Pour cela, les hommes peuvent unir leurs efforts multiplier offrandes et rituels. »

La bienveillance divine prend par­fois l’allure d’un véritable amour parental. Dans le mythe de Téli­pinu, elle est comparée aux soins nourriciers du monde animal : « La vache s’occupa de son veau, Télipinu s’occupa du roi et de la reine et les pourvut de vie et de force pour l’avenir… ». D’autres fois, la relation devient profonde amitié, plaçant divinité et homme sur un pied d’égalité, l’une se comportant alors en confidente privilégiée de l’autre. Finalement, les dieux hit­tites semblent empreints de carac­tères très humains : grognons, tendres, avec un penchant pour les confidences. Et laissant parfois éclater leur colère.

Un code sexuel rigoureux

Au rayon des actes qui fâchent, la transgression des interdits… sexuels. Lorsque Huqqana, roi du pays de Hayasa, peuple établi en Petite Arménie, signe un traité avec le grand roi hittite Suppiluliuma Ier, celui-ci le met en garde contre les pratiques sexuelles de son pays : l’inceste, autorisé chez les Hayasas, est inter­dit au royaume des Hittites. Le texte en dit long sur le jugement moral que ceux-ci portent sur les pra­tiques de leurs voisins.

« Chez les Hittites — est-il écrit —, c’est une coutume importante qu’un frère ne prenne pas sexuellement sa sœur ou sa cousine. Ce n’est pas permis.  Dans le pays du Hatti, quiconque commet un tel acte ne reste pas en vie mais est mis à mort. Comme votre pays est barbare, il est en conflit. Là-bas, on prend régulièrement sa sœur ou sa cousine, mais dans le pays hatti, ce n’est pas permis […] et si par hasard une sœur de votre femme, ou la femme de votre frère, ou une cou­sine vient vers vous, donnez-lui quelque chose à ma manger et à boire. Chacun de vous, mangez, buvez et amusez-vous, mais vous ne devez pas désirer la prendre. »

Le terme de “barbare” (dampupi en langue hittite), parfois tra­duit par “sauvage”, illustre bien la pensée des Hittites. « La pratique de l’inceste est la ligne de démarcation entre les peuples civilisées et les barbares », rappelle M. Mazoyer [« Sexualité et barbarie chez les Hittites », in Cahiers Kubaba n°7, L’Harmattan, 2005]. Si le roi insiste autant sur le respect de ces pratiques, c’est parce qu’une telle trans­gression serait cause de fléaux pour le pays. « L’in­terdit qui pèse sur l’inceste est ainsi de nature reli­gieuse, puisqu’il déclenche la colère des dieux », pour­suit le chercheur.

Le terme de “hurkel” employé dans le texte hittite désigne les crimes sexuels : si l’inceste en fait partie, le viol et l’adultère n’ont pas ce statut. La transgres­sion entraînerait la ruine du pays. « On pourrait  voir dans ce traité un texte qui rejette et condamne les pratiques des étrangers en les traitant de barbares — explique M. Mazoyer. En fait, il en est tout autrement. Car c’est par leur ignorance des us et coutumes des Hittites que les étrangers pour­raient déclencher la colère des dieux. Ils sont en réalité présentés comme  des ignorants commettant une erreur fatale à la population entière, mais qui peuvent être éduqués : la mise en garde du roi fait partie de cette éducation. »

Autre interdit mentionné par le texte : celui de regarder une femme du palais, qu’elle soit libre ou ser­vante. Il est suivi d’une anecdote concernant un certain Mariya qui regarda une servante du palais. Surpris par le père de Sa Majesté, « l’homme est mort juste pour l’avoir regardée de loin… Prenez garde », avertit Suppiluliuma.

La complexité du code sexuel des Hittites montre le degré de réflexion et d’analyse mené au sein de cette société, où chaque cas fait l’objet d’un rituel particulier que racontent les tablettes : pour gué­rir de l’impuissance, l’homme doit ainsi s’allonger sur un autel et s’unir en rêve à une femme…

Reste qu’après nous avoir livré d’innombrables tablettes d’ar­gile expliquant les rouages de leur société, les Hittites ne nous révè­lent rien sur l’énigme de leur dis­parition : est-elle liée à une famine sans précédent, une épidémie ? On perd leurs traces brutalement vers 1200 avant notre ère. « Certains chercheurs soutiennent que le royaume aurait été attaqué par les Peuples de la Mer — poursuit M. Mazoyer. D’autres que les Gasgas, populations nomades du nord de l’Anatolie, l’ont anéanti. » Les premiers sont très mal connus : des barbares indo-européens venus de la mer Égée… Quant aux seconds, seules les tablettes hittites et quelques textes assyriens les mentionnent : ils avaient déjà tenté des attaques à plusieurs reprises.

Mais le mot de la fin se trouve peut-être encore dans les ruines de la cité de Hattussa. « D’après les textes et nos reconstitutions historiques, seules 15 % des tablettes ont été découvertes », précise M. Mazoyer. Et toutes n’ont pas encore été décryptées. Certaines recèlent peut-être la chronique des derniers jours de la civilisation hittite…

► Azar Khalatbari, Sciences & Avenir HS n°163, été 2010.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/101

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