Contentieux euro-turc

Ce 6 avril s’est tenu à Ankara une réunion supposée décisive entre dirigeants de l’Union européenne et leurs homologues turcs. On doit surtout regretter que le public n’ait pas appris grand-chose quant à la vraie nature et à la conclusion de leurs entretiens.

Les médias en effet ont mis l’accent sur ce qui aurait pu ne sembler qu’un tour petit détail protocolaire. Ils ont souligné que Charles Michel et Recep Tayyip Erdogan étaient installés sur les fauteuils cependant qu’Ursula von der Leyen et Mevlüt Çavuşoğlu, ministre turc des Affaires étrangères se tenaient sur deux canapés, placés en vis-à-vis. On est allé jusqu’à parler d’un sofagate …

La plupart des commentateurs ont voulu voir seulement, dans cette disposition de la réunion, une humiliation faite à l’Europe. Ils ont dénoncé plus encore une muflerie misogyne de la part d’un pays où la condition féminine ne correspond pas aux critères de Mme Schiappa. Le soupçon en est sérieusement aggravé, ces derniers temps, du fait que ce gouvernement a cru opportun le 22 mars de dénoncer la convention de 2011, signée par 45 pays et par l’union européenne, ô ironie à… Istanbul, contre les violences faites aux femmes.[1]

Or, autant on peut se réjouir d’un contexte de vigilance, manifestement grandissante, vis-à-vis du pouvoir islamiste de l’AKP, allié aux Loups gris et aux Frères musulmans, autant on doit se méfier en l’occurrence de l’interprétation avancée.

Tout d’abord, du point de vue diplomatique, et contrairement aux règles de la courtoisie et de la galanterie française l’excellent principe « les dames d’abord » ne s’applique pas ici.

L’article 15 du traité de l’Union européenne énonce clairement que le président du Conseil européen assure « la représentation extérieure de l’Union pour les matières relevant de la politique étrangère et de sécurité commune ». Autrement dit, le personnage apparemment peu charismatique qu’est Charles Michel, désigné par les États, assume le rôle correspondant à celui d’un chef d’État, Mme von der Leyen, certes investie elle-même par le Parlement européen, faisant plus ou moins fonction de chef de son gouvernement.

La mésentente entre les deux personnalités appartenant au domaine public, et le poids de la Commission et de sa présidente dans les décisions de l’Union européenne se révélant chaque jour plus important que celui du conseil des États, les Européens ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes.

La confusion introduite dans cette affaire nous éclaire par conséquent sur un certain nombre d’aspects franchement dommageables.

Premièrement les institutions européennes se révèlent une fois de plus mal connues et fragiles.

D’autre part, si l’on a chargé Erdogan de divers péchés, alors que pour une fois le gouvernement turc n’a rien à se reprocher, c’est que son impopularité s’est généralisée. A priori, ayant publié en 2009 un livre tendant à démontrer que ce pays ne devait, ne pouvait être envisagé ni comme membre futur, ni comme candidat actuel à l’Union européenne, l’auteur de ces lignes pourrait s’en féliciter et emboucher les trompettes du « je vous l’avais bien dit » pour rappeler qu’Erdogan ne doit pas être tenu pour un partenaire mais pour un adversaire.[2]

Hélas les dirigeants européens considèrent encore qu’il doit toujours être ménagé en tant que maître d’œuvre privilégié de la gestion de la crise migratoire dans laquelle son chantage n’a jamais cessé. Son rôle dans les guerres civiles syrienne et libyenne, ses provocations en Méditerranée orientale comme en Mer Egée, les propos et les comportements agressifs récurrents de son gouvernement, ses pressions dans la vie politique intérieure de plusieurs États européens, dont la France et l’Allemagne, sa volonté d’organiser sous sa direction les institutions de l’islam, tout cela doit nous paraître infiniment plus grave que le malentendu protocolaire dont aurait été victime l’excellente présidente de la Commission.

JG Malliarakis  

Apostilles

[1] cf. article « Sortie de la Turquie de la convention contre les violences faites aux femmes, la nouvelle provocation de Recep Tayyip Erdogan. » Dans cette chronique Marie Jégo considère que « En chute dans les sondages, le président turc cherche à donner des gages aux courants les plus conservateurs en quittant ce traité européen. »

[2] cf. mon petit livre « La Question turque et l’Europe » que l’on peut se procurer sur la page catalogue des Editions du Trident

https://www.insolent.fr/2021/04/contentieux-euro-turc.html

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