L’héritage de Sparte : Hommage à la Prusse de la Grèce antique 2/2

Un système d’éducation terrible

À 7 ans révolus, les enfants appartenaient à l’État qui prenait en charge leur éducation. Les garçons, notamment, devaient gravir, échelon par échelon, les étapes de la hiérarchie dans les formations de la jeunesse d’État. La musique et la poésie étaient considérées comme des accessoires de la pédagogie d’État. L’autonomie du sens et du goût esthétiques n’était guère prisée : la danse réduite à un exercice gymnique, la poésie au rôle d’auxiliaire de l’éducation politique et la musique à un instrument de drill et de dressage. Outre le chant choral, musique militaire et chansons de marche au son de la flûte (qui jouait dans l’Antiquité, on le sait, le rôle de nos tambours et trompettes) : tel était le parnasse spartiate.

La vertu suprême était le patriotisme poussé jusqu’au sacrifice et la subordination des intérêts individuels au salut de l’État. Obéissance, endurcissement des corps et des âmes, frugalité et discipline faisaient partie des règles de vie les plus naturelles. La discipline, surtout, imprégnait et modelait toutes choses : celle des enfants et des adultes, discipline à l’école, discipline à table, discipline du corps et de l’esprit, de la conception à la tombe : c’était l’art de gouverner à la spartiate. Est-il besoin de souligner que dans cette polis dorienne, la pédérastie, amours “inverses d’homme à homme”, comme disait Hans Blüher, était omniprésente ? Force est de la considérer comme une devotio lacedaemonia, spécifique d’un État organisé en Männerbund (confrérie virile). Dans ce domaine comme dans d’autres, n’enjolivons rien.

Le Taygète

Même observation à propos d’une loi que Plutarque fait remonter à Lycurgue, le législateur semi-légendaire de Lacédémone : à sa naissance, l’enfant est examiné par les Anciens du clan. S’il est jugé sain, bien fait et vigoureux, il est déclaré digne d’être éduqué. Si en revanche, le Conseil des Anciens le trouve malingre et mal constitué, l’enfant est “exposé” au fond d’un précipice rocailleux du Taygète. Car « ils pensaient que pour un être incapable, dès le début de sa vie, de se développer et de devenir sain et fort, il vaut mieux ne pas vivre du tout car il ne sera utile ni à lui-même ni à l’État » (Lycurgue, 16).

De l’eugénisme spartiate à l’avortement libéral

Cette loi est à mes yeux la seule dans la constitution de Sparte qui devrait trouver grâce auprès des tenants actuels de l’ordre libéral-démocratique, quoique pour des raisons opposées : les Lacédémoniens formés à l’école de Lycurgue avaient une pensée eugéniste alors que nos parasites obéissent à des motivations essentiellement individualistes et hédonistes : ce n’est pas pour “améliorer la race”, c’est pour augmenter leurs chances d’“épanouissement personnel” qu’ils souscrivent à l’adage selon lequel “être né ne confère aucun droit à la vie” : de nos jours, le “citoyen adulte” ne se laisse nullement prescrire si l’enfant venu au monde doit vivre ou non. Le Conseil des Anciens, institution “réactionnaire”, a été remplacé, en ce qui concerne le sort du nouveau-né ou du fœtus, par l’auto-détermination du “conseil parental” et, si urgence il y a, par le droit de la mère dans le sein de laquelle se développe, tel un abcès, le fruit de ses entrailles.

La possibilité, admise par la société, de pratiquer, comme à Sparte, l’“exposition” de l’enfant (à ce détail près que l’opération est chronologiquement avancée au stade du fœtus) contraste favorablement avec les méthodes “barbares” de Sparte où la mort n’était même pas intra-utérine. L’avancement progressif du meurtre silencieux à une période comprise entre le premier et le sixième mois de la grossesse, et son remplacement, au niveau du vocabulaire, par un doux euphémisme, l’“interruption de grossesse” (IVG), sont considérés comme des acquis d’une civilisation qui paraît avoir définitivement surmonté Sparte. C’est ainsi qu’en Allemagne par ex., on considère comme un “progrès” le meurtre d’enfants par le Gebärstreik ou “grève des ventres” bien que cette grève-là fasse chaque année mille fois plus de victimes enfantines que n’en fit, en 7 siècles d’histoire spartiate, l’exposition rituelle sur le Taygète…

La liberté de la femme

La sympathie du démocrate sincère est toujours allée à Athènes, jamais à Sparte. L’homme de parti, l’honnête homme respectueux de l’ordre libéral-démocratique, se voudrait Périclès, au moins en miniature. Personne, en revanche, ne souhaite passer pour un héritier ou un disciple de Lycurgue ! Athènes est synonyme, on le sait, de Lumière, de Culture, de Démocratie et Périclès est la superstar de ces divinités éthérées. Par contre, la Sparte de Lycurgue passe pour avoir été pire que la Prusse frédéricienne, presque une préfiguration antique de l’État national-socialiste ! “Louons ce qui nous affaiblit et nous désarme ! Méfions-nous de ceux qui nous parlent d’union, de force, de grandeur, de discipline, de cohésion ! Ou nous risquerions de glisser vers le fascisme — et Hitler de revenir !” : C’est à peu près le discours que tient, la main sur le cœur, l’Occident démocratiste et bien-pensant.

L’objurgation, tantôt articulée du bout des lèvres tantôt hurlée, se gonfle démesurément dans le bourdonnement des médias. Il existe donc bien ce que j’appellerais une réaction émotionnelle antispartiate. Elle nourrit la lutte contre tout ce qui, de près ou de loin, pourrait évoquer l’ascèse, l’héroïsme ou la discipline. Se recommander de Sparte, admirer Sparte comme paradigme d’étaticité sévère, certes, mais puissante et capable, voilà qui, aujourd’hui, choque. Comme pouvait choquer, voici 5 siècles, le fait de nier la trinité divine ou l’incarnation du Christ.

Et pourtant, sur les traces de Plutarque et de Platon, j’ai rassemblé ici quelques bons points en faveur de Sparte. Il faut tout d’abord signaler que dans cette Sparte au “conservatisme” rigide, les femmes pouvaient faire tout ce qui leur était strictement interdit à Athènes-la-libérale. À Lacédémone, les femmes étaient beaucoup plus libres que les hommes. Non seulement en amour mais en affaires. Elles jouissaient de droits inconnus partout ailleurs. Au IIIe siècle, par ex., les femmes spartiates possédaient plus de richesses (y compris des biens fonciers étendus) que leurs maris, leurs frères ou leurs amants (Plutarque, Agis, 5, 23, 29). Aristote, déjà, reprochait à Lycurgue de n’avoir pas extirpé le « dérèglement et le matriarcat » des femmes spartiates (Politique, 2, 1270a, 6).

À l’étranger habitué à un strict et exclusif patriarcat, la ville de Sparte offrait presque le spectacle d’un État “exotique”, dominé par les femmes (Plutarque, Numa, 25,3) : « Les femmes spartiates ont sans doute été assez irrévérencieuses et se sont sans doute comportées de façon extrêmement virile, surtout à l’égard de leurs maris puisqu’à la maison, elles détenaient un pouvoir sans partage et qu’à l’extérieur elles intervenaient en toute liberté dans les affaires d’État les plus importantes ». Et pourtant, elles n’avaient rien de spadassins hirsutes et grivois : leur charme un peu abrupt était proverbial dans toute l’Hellade. Leur liberté semblait excessive même aux Athéniens les plus “progressistes” et les plus “éclairés”.

La rigueur d’un État guerrier résolument viril était adoucie par la grâce souriante, la malice, l’élégance spontanée de ses jeunes femmes qui, contrairement à leurs sœurs d’Athènes, avaient accès aux exercices sportifs et gymniques. Comme les hommes, les femmes lacédémoniennes étaient célèbres pour leur sens de la répartie et leur laconisme (le mot, d’ailleurs, nous est resté : Sparte est située au centre de la Laconie). Plusieurs anecdotes témoignent de cette vivacité de l’esprit, de cette concision propres aux Spartiates. Comme une étrangère disait à Gorgo, épouse de Léonidas, roi de Sparte : « Vous autres Lacédémoniennes êtes bien les seules à pouvoir dominer vos maris », Gorgo répliqua avec superbe : « Après tout, c’est nous, et nous seules, qui les mettons au monde ! » (Plutarque, Lycurgue, 14, conclusion).

Sans Sparte, pas d’Athènes

Mais concluons. Nous venons d’inscrire le nom de Léonidas. Nous avions, au début de ce texte, cité Simonidès célébrant les Lacédémoniens morts aux Thermopyles face à la supériorité numérique des Perses : « Voyageur, va dire à Sparte… ». Disons-le laconiquement : si l’on considère la civilisation grecque comme le fondement permanent de la culture européenne, on ne peut ignorer Sparte. Toute la culture de la Grèce classique, que l’on identifie volontiers à Athènes, n’aurait jamais pu s’épanouir si un peuple de guerriers, comparativement prosaïque, discipliné, en odeur de quasi barbarie, n’avait pas combattu jusqu’à la mort, pour sauver l’Hellade, aux Thermopyles, à Salamine et à Platée. Les victoires militaires, qui ne furent possibles que grâce à la présence spartiate, ont alors conquis, préservé et élargi cet espace où purent s’épanouir librement le théâtre grec, la philosophie grecque, la science grecque et même la démocratie grecque. C’est ce qu’il faut se garder d’oublier.

Regardons Sparte, presque étrangère dans sa rudesse. Cette société a pu pervertir jusqu’à la caricature des traits qui ont existé, à un degré moindre, dans toute polis grecque. Mais surtout, Sparte, qui incarnait au plus haut point toutes les potentialités de la polis, nous rappelle brutalement combien toute l’Antiquité classique nous apparaîtrait étrangère si nous cessions d’y projeter notre propre humanisme. Sparte nous fait également saisir le sens du mot politeia à l’état chimiquement pur : l’État, « le plus froid de tous les monstres froids », comme l’affirme le Zarathoustra de Nietzsche. On peut ne pas aimer Sparte. Mais quiconque se sent une attirance pour l’héritage grec doit se souvenir que toutes ces merveilles, toute cette splendeur, tout ce qui, en nous, “parle” et nous enthousiasme (au sens étymologique du terme), que tout cela n’a pu s’épanouir et se déployer que dans un monde soustrait à la menace du despotisme oriental par le sacrifice suprême de quelques dizaines de milliers d’hommes.

Mais Sparte nous remet aussi en mémoire les fondements de la culture européenne sur lesquels on fait si volontiers l’impasse aujourd’hui : l’espace où cette culture a pu éclore n’était certes pas défendu par des déserteurs ou des objecteurs de conscience ! Il était défendu par des soldats résolus face à la supériorité numérique écrasante de l’adversaire. Les meilleurs guerriers, la plus belle discipline militaire, étaient à Lacédémone. Après la victoire sur les Perses, aucun équilibre harmonieux ne put s’établir entre les 2 types de société grecque qu’incarnaient respectivement Sparte et Athènes. Peut-être fut-ce là la grande tragédie de la Grèce antique. Culturellement, Sparte fut une impasse. Mais Athènes elle-même, la “voie” athénienne, nous le pressentons aujourd’hui, pouvait-elle se poursuivre en ligne droite jusqu’à nous ?

Peut-être, après tout, la culture n’est-elle qu’un intermède, un gaspillage stérile d’énergie sur l’arrière-plan des espaces cosmiques infinis. Un certain défaitisme gagne autour de nous. Il déclare publiquement que l’orientalisation de l’Europe, si elle s’était accomplie beaucoup plus tôt, nous aurait épargné bien des maux. Pour ce genre de discours, les victoires grecques sur les Perses ne signifient donc rien. Mais c’est déjà une autre histoire. Il reste que Sparte nous rappellera toujours, de façon lancinante, une vérité éternelle, largement occultée de nos jours : sans un certain degré de “spartitude”, non seulement aucun État n’est possible, mais aucune civilisation ne peut vivre et… survivre.

Il faut redécouvrir notre héritage lacédémonien.

Gerd-Klaus Kaltenbrunner, Orientations n°12, 1990.

(texte paru dans Criticón n°100, mars-juin 1987 ; tr. fr. : Jean-Louis Pesteil)

Note :

  1. – Dans le dialogue de Platon, Clinias ajoute : « C’est un fait que (ces poèmes) sont venus jusque chez nous, importés de Lacédémone » (ndt). 

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/97

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