Aspects économiques de la Révolution Française 7/8

La montée des classes moyennes, deuxième ver­rou à débloquer pour permettre le capitalisme, est à l’évidence une conséquence du nouvel ordre des valeurs quoique la temporalité du processus soit très étalée. Tous les économistes s’accordent à reconnaître les nocivités d’une fiscalité trop lourde. La redistribution de la charge fiscale et les transferts de richesse engendrés par l’infla­tion des assignats ont modifié le jeu et fa­vorisé ces classes moyennes. L’organisation d’Ancien Régime recelait aussi deux moyens ef­ficaces pour étouffer l’esprit d’entreprise: la vente de char­ges, la hiérarchie de corps. Rappelons que « la monarchie absolue des XVIIième et XVIIIiè­me siècles ne se différencie pas tellement de l’em­pire romain, dont l’essentiel des dépenses était militaire.

L’Etat est incapable de mener une guerre longue sans s’endetter outre-mesure. Cet­te situatiion est celle de tous les pays européens (38). Ces difficultés fi­nancières incitent à ven­dre des charges pour éviter les remboursements ultérieurs massifs. Les « riches » les achètent et sous­crivent aux em­prunts d’Etat. Une fois la char­ge acquise, ils ne demandaient plus qu’à en jouir en toute tranqui­lité: les entreprises capita­listes étaient étouffées par cette pratique. Plus gé­néralement, la montée en puissance de l’éco­no­mie de marché a été pos­sible en incitant les hom­mes de profit à investir ailleurs que dans les char­ges. Perception certes à nuancer car la mise en vente de multiples patri­moi­nes (biens com­mu­naux, d’Eglises et de cer­tains émigrés) a mo­bilisé des capi­taux détournés ainsi de l’in­dus­trie; donc la Révolution, au lieu de régler le pro­blè­me agraire, accéléra la ten­dance de l’his­toire française à la conquête bour­geoi­se de la terre.

La disparition de la hiérarchie des corps eut d’au­tres conséquences plus fondamentales à mo­yen terme. La Révolution a affirmé que la sou­ve­raineté résidait dans les citoyens dont le travail sur la nature justifiait la propriété. Or, à cette époque, on désignait par le mot « industrie » la di­ligence ou l’assiduité (i.e.: le travail sur la na­tu­re). Avec la Révolution française, « le tra­vail ou l’industrie n’était plus que cette vile acti­vité re­léguée exclusivement à ces groupes de la popu­lation jugés indignes de plus hautes fonc­tions; il représentait au contraire la substance même de l’existence humaine et se trouvait à l’origine de tout ordre social » (39). Une telle réé­valuation de l’activité humaine signifiait que produire ou dis­tri­buer des richesses devenait un acte exemplaire pour la Nation. La nouvelle vertu attachée à la production couvrait aussi les formes d’organi­sa­tion. Il n’était pas convenable, avant la Révo­lu­tion, d’en­frein­dre à grande échelle les régle­men­­ta­tions qui fixaient l’organisation du tra­vail. Par exemple: la pro­ductivité de biens stan­dar­disés et de médiocre qua­lité, ou d’emploi d’ou­vriers non qualifiés dans le métier, voire recourir à des sous-trai­tants, était interdit, ce qui en limitait la portée pratique. La fin des corpora­tions et la redéfini­tion des droits de pro­priété ont autorisé ce qui avait été pro­hibé. Donc, au début du XIXième siècle, « l’organisation de la pro­duc­tion artisa­na­le fut autant la conséquence des chan­­gements de statuts juridique que connut l’in­dustrie au cours de la révolution que d’un dé­veloppement du marché » (40).

En définitive, aucun progrès spectacu­laire n’a été accompli dans la formation de la main-d’œu­vre ou dans l’émergence d’une classe moyenne. Inversément, rien n’a été entrepris qui put dis­sua­der les nouveaux entrepreneurs. Les fac­teurs décisifs, industrie et commerce, ne prennent leur dimension que dans le con­texte des conflits qui, vingt années du­rant, marquant l’histoire des pays européens.

Guerre et blocus

« Les guerres de la Révolution et de l’Empire (…) sont la plus longue période d’hostilités que l’Eu­ro­pe ait connue depuis le début du XVIIIième sièc­le; comme elles coïncidèrent avec une étape im­por­tante de son développement écono­mique, alors que la Révolution indus­triel­le venait de com­men­cer en Angle­ter­re et que ses premiers symp­tômes se manifestaient dans plusieurs ré­gions du continent, leur facteurs principaux ont pertur­bé les économistes: le blocus ma­ri­time des Bri­tan­niques, l’autoblocus im­posé au continent par Napoléon, le bou­le­ver­sement de la carte poli­tique de l’Eu­rope.

Le traité de commerce franco-anglais de 1786, à vocation libre-échangiste, est ren­du caduc fin 1792, par la prise d’An­vers. Une fois la guerre com­mencée, les navi­res marchands et le com­merce maritime français ne sont plus protégés. La ma­rine de guerre avait été inférieure à la Royal Navy au cours du siècle et la Ré­volution désorganise totalement l’insti­tu­tion. Des offi­ciers émigrent et la disci­pli­ne se relache. Com­me après une pre­miè­re décision dracon­nienne, prescri­vant de capturer les navires neutres en re­lations avec les colonies françaises, la Grande-Bre­tagne, sous l’influence améri­caine, se con­ten­te d’interdire le commerce des neutres en li­gne directe France-Colo­nies, jusqu’en novembre 1807; le com­mer­ce colonial s’effondre en moins de quin­ze ans. On ne sait pas très bien ce que sou­haitaient les révolution­naires dans le domaine du commerce interna­tio­nal. A. Cobban soutient que les fac­tions propo­saient des politiques diffé­ren­­tes. La première vague, dite giron­dine (Bris­sot, Clavière) souhai­tait une législa­tion très ou­ver­te, « libérale ». La seconde va­gue, montagnar­de, fit voter en octobre 1793, une loi sur la navi­ga­tion. Le fac­teur décisif est donc la guerre qui pro­dui­sit un effondrement irréversible et trans­for­ma durablement la géo­graphie écono­mi­que de la France. Les zones in­dus­triel­les portuaires décli­nè­rent aus­si et l’ac­­tivité industrielle démarra sur le con­tinent. Le type de produit qui enri­chis­­­­sait les ports atlan­tiques corres­pon­dait à la tra­di­tion du grand commerce, sans probabilité élevée de se trans­former en commerce de biens de pro­duc­tion ou de consommation pour un vaste mar­ché. Ce déclin a été certai­ne­ment bénéfique au développement de l’économie de mar­ché en Fran­ce.

L’effet sur l’industrie n’est pas dissociable de l’au­toblocus imposé par l’Empereur. Les révolu­tionnaires étaient plutôt tournés vers la terre, ap­te à engendrer de bons citoyens, ou vers l’austé­ri­té du modèle spartiate, mais peu versés dans la technique ; et les hommes éclairés prati­quaient la physique amu­san­te. La relève de l’élite tra­di­tionnelle par la nouvelle élite des promoteurs de la civilisation industrielle (que Saint-Simon ap­pelle de ses vœux) sensibilise surtout Sieyès qui distingue nettement deux caté­gories de citoyens: les passifs, les actifs, car il assimile la nation à un grou­pe­ment de produc­teurs. Mais les révolu­tionnaires, peu motivés, n’ont pas mis en place de politique spécifique. Les con­séquences in­dus­trielles de la Révolution se ramènent à un effet de tenaille décrit dans un texte présenté et com­men­té par François Crouzet (42). La première piè­ce soude une forte rentabilité agricole (bais­se du prix des terres) et une hausse des matières pre­mières et des salaires à prix de vente bloqué. Ce « manche » joue le rôle d’une pompe à finances au détriment de l’industrie.

À suivre

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