Aspects économiques de la Révolution Française 3/8

La présence simultanée d’indi­vi­dua­lisme et de holisme est frappante chez Quesnay, inspirateur de réformes fiscales, mais surtout figure exem­plaire des futurs débats sur les fondements de l’in­tervention étatique en économie. Vincent de Gournay avait proposé de « laissez faire, laissez passer » affirmant l’autonomie économique. Ques­nay, négligeant les sommes de réflexion sur la valeur développées dans deux directions, le travail ou l’utilité, s’en remet à la terre pour engendrer toute richesse. Un tel privilège ne s’ex­plique, selon Dumont, que par la forme spé­ciale de propriété qui s’attache à la terre.

La pro­priété immobilière subordonne l’économie à d’au­tres instances (politique, morale, reli­gieu­se) et ne sépare pas la relation aux choses de re­lations entre hommes. Quesnay appartient en­core à l’idéologie holiste lorsqu’il confie le pou­voir politique aux propriétaires immobiliers qui payeront seuls les impôts, mais il récuse l’in­tervention de l’Etat dans l’activité écono­mique, s’affirme anti-mercantiliste en défen­dant la liberté des échanges et la propriété pri­vée. Sou­lignons aussi, en reprenant le commen­taire de G. Haarscher (9), que Quesnay met l’accent sur la production, la création des va­leurs, alors que les mercantilistes s’intéressaient à la circu­la­tion, au commerce. La préoccupation productive est en effet un trait général de l’époque: Con­dillac (1714-1780) ac­cordait une attention par­ti­culière au travail, principale source de valeur car l’idéal d’une as­cèse contemplative a cédé la place au désir d’affronter le monde pour le met­tre en valeur. Le travail créateur à la façon de R. Crusoé est mis en honneur, même s’il en résulte des incompati­bilités avec d’autres vertus.

La Fable des Abeilles de Mandeville

Le succès de la Fable des Abeilles (1705) de Ber­nard de Mandeville (1670-1733) fut lié au scan­dale et aux protestations qu’elle suscita. L’hu­ma­nité est comparée à une ruche dans la­quelle chaque homme a le droit et le devoir de pour­suivre son intérêt car il contribuera le plus ef­ficacement au bien commun, les « vices pri­vés » devenant des « bienfaits publics ». La pensée de Mandeville développe une psychologie qui sera celle des morales fondées sur l’intérêt, mais in­siste surtout sur l’activité tout en oppo­sant la sim­ple diligence à l’esprit d’industrie défini par la soif de gagner et le désir infati­gable d’amé­liorer notre condition. L’accent mis sur l’acti­vi­té, de Mandeville à Quesnay, puis A. Smith ins­tillera le discours révolutionnaire sur la pau­vreté.

Dernière caractéristique des principes fonda­teurs de la pensée économiques pour l’époque ré­volutionnaire: le traitement de la composition des intérêts privés. Lorsque l’individu devient le sujet élémentaire, l’atome de la réflexion, la pensée économique doit réfléchir sur l’harmo­ni­sa­tion des actes. La conscience d’une désa­gré­gation se traduit chez Quesnay par un recours à l’ordre naturel qui soumet l’homme à la nature. Mais la notion d’individu ou d’agent (terme ul­térieur) se spécifie au moyen d’attributs: les in­térêts et les passions. La Révolution française, en effaçant les statuts d’une société d’ordres, dé­finit la Nation comme l’ensemble des individus identiques sous l’angle du dénombrable et du lé­gislatif et résoud le problème d’agrégation par la volonté géné­rale. G. Haarscher affirme que Nec­ker et Rousseau sont les deux figures de l’op­position à Quesnay en ce qu’ils brident l’écono­mie, à la­quelle Quesnay aurait conféré une trop grande liberté pour la soumettre aux règles du pacte so­cial, à la « volonté générale ». Les deux instances (politique et économique), libérées de l’ordre re­ligieux peuvent entrer en conflit viru­lent: l’économie autonomisée proteste contre l’in­terventionnisme étatique, tandis que le poli­tique du contrat social récuse le mouvement au­tonome de l’économie.

Ainsi, le débat se situe-t-il tout entier à la char­nière de deux mondes sur la ligne de partage du holisme et de l’individualisme. Les tenants de la théorie du contrat social plaident en faveur de l’individualisme politique et critiquent tout ce qu’il entrave: l’ordre naturel de Quesnay, élé­ment traditionnel, mais aussi l’économie é­man­cipée susceptible de déstabiliser l’univers contractuel. La position de Locke, dans la pers­pective de Dumont, est essentielle pour com­prendre la suite. Locke affirme que la relation entretenue par l’individu avec les choses passe simplement par la propriété à condition d’être lé­gitimée par le travail. En conséquence, le point de vue holiste pourra déclarer illégitime cer­tai­nes formes de propriété: les révolution­naires use­­ront de l’argument. Dire que le tra­vail doit cons­tituer le critère de la propriété, c’est aussi af­firmer que sa qualité mesure la valeur des biens et poursuivre avec Grotius, Hobbes, Pufendorf, une réflexion sur la valeur « objective ». L’oubli des débouchés est révéla­teur: la marchandise doit trouver acheteur, ré­pondre à une demande, quelle que soit la nature de cette dernière. Il appartiendra à Galiani (1728-1787), Condillac (1715-1780), Turgot, de dé­velopper la théorie « sub­jec­tive » de la valeur em­pruntée aux sco­lastiques de l’école de Salamanque.

A l’aube de la Révolution, un creuset culturel avait façonné les acteurs, leur suggérant des in­terprétations et des solutions aux questions éco­nomiques. Ils disposaient de trois repères: la dé­marche de la physique et la méthode analy­tique, la nécessité d’agréger et de réguler les in­térêts privés, la dévalorisation du passé, inutile lors­que tout repose sur le travail ou l’ordre natu­rel. Il faut donc soit en revenir à l’antique, soit créer des schémas abstraits dans lesquels la lo­gique des origines se substitue à l’histoire des origi­nes. Munis de ce bagage, ils s’efforceront de trai­ter deux questions fondamentales: le prix des subsistances et son corollaire, la pauvreté; le budget de la république qui suppose de choisir les dépenses et de justifier les ressources.

II. Le double corps de l’Etat

Empruntée à P. Rosanvallon qui désigne ainsi l’œu­vre de Boisguillebert, l’ap­pelation décrit par­fai­tement le dilemme dans lequel nagera la Ré­vo­lution: le tout et la partie. L’Etat, assimilé au Sou­verain, n’est qu’une partie du corps social et politique, ayant une fonction spécifique: défense et sûreté. En contre-partie, il perçoit l’impôt dont les caractéristiques sont à débattre. En même temps, l’Etat est l’ensemble du corps social; le sou­verain se confond avec ses peuples: il est le tout. L’Etat doit donc remplir un double rôle. En tant que simple partie, il offre la sécurité « ex­té­rieu­re ». En tant que tout, il a deux devoirs: main­tenir le corps social en bonne santé (la cir­culation des biens ou consommation), assurer la concorde intérieure ou paix sociale (maintenir le « corps uni »). En particulier « les pauvres, dans le corps de l’Etat sont les yeux et le crâne, et par con­sé­quent les parties délicates et faibles »(9). La ques­tion des subsistances et de la pauvreté était donc à traiter en priorité.

À suivre

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