Aspects économiques de la Révolution Française 2/8

Priorité des faits sur les idées

La conversion générale à la science incite, en tous domaines, à donner priorité aux faits sur les idées. La conséquence en est un découragement spéculatif et une priorité reconnue à l’analyse sur la synthèse. La notion de système doit donc subir une reformulation pour ne pas se discrédi­ter. Turgot fournira les moyens lors de l’éloge de V. de Gournay, précurseur des physiocrates. Il existe un mauvais sens du mot système, « sup­po­sitions arbitraires par lesquelles on s’efforce d’expliquer tous les phénomènes, et qui, effecti­ve­ment, les explique tous également, parce qu’ils n’en expliquent aucun » (4).

Il y op­pose un sens plus favorable, où « un système si­gnifie une opinion adoptée mûrement, appuyée sur des preu­ves et suivie de ses conséquences ». De contem­pla­tive, la science se fait opérative et technique: elle doit servir les utilités de l’homme et re­grou­per, pour être effective, les énergies. Peu à peu, la civilisation tradition­nelle incarnée par la pen­sée scolastique et l’autorité royale tournée vers la puissance et la gloire se disloque, le para­dig­me newtonien œu­vrant pour transformer le mi­lieu. Pendant des siècles, l’univers mental a­vait reposé sur la su­bordination de l’Eglise à Dieu, du fidèle à l’Eglise, du citoyen au service de l’Etat. A la fin du XVIIIième siècle, cette pers­pective se trouve inversée. Les ré­vo­lu­tion­nai­res légitimeront en droit un ordre social qui s’ins­talle au cours du siècle, et dont la dimension éco­nomique ne prend de relief que dans le contexte global d’une nouvelle morale, d’une autre spi­ri­tualité, d’une anthropologie différente.

La triade pré-révolutionnaire

L’attitude caractéristique des philoso­phes du XVIIIième siècle est de traiter tous les docteurs scolastiques de « casuistes » avec le plus profond mépris. R. de Roover (5) précise que la doctrine de l’usure, en particulier, est fortement attaquée par Turgot, Condillac, les physiocrates. En Fran­ce, la loi qui légalisera les clauses contrac­tuelles autorisant le versement d’intérêts ne ver­ra le jour que le 12 octobre 1789: la Révolution mar­quait la fin d’un monde.

Les scolastiques ne diabolisaient pas le com­merce, mais lui préféraient l’agriculture car la tentation de succomber à l’usure y était moindre. Les mercantilistes avaient adopté le point de vue inverse: le commerce est la plus noble des pro­fessions. Alors que l’éco­nomie scolastique s’af­fir­mait universel­le en ce qu’elle cherchait les lois assurant la justice, les mercantilistes ne disposèrent jamais d’une doctrine ou d’une mé­thode unifiées. En France, le terme de colber­tisme résume correctement la politique écono­mique inspirée par l’idée d’une plus grande res­ponsabilité du pouvoir dans la gestion du pays. Pourtant, cette action fut fermement critiquée par Vauban (1646-1714) et surtout son cousin Boisguillebert (1646-1714) dont la réflexion fis­cale et la conception de l’économie comme sys­tème annoncent les physiocrates et la nouvelle perception de l’Etat. Boisguillebert écrit du point de vue souverain tout en critiquant les idées mercantilistes. Il existe donc, en ce début du XVIIIième, une possibilité de réflexion écono­mique sans référence ni à l’univers scolastique ni au libre-échange et qui s’infiltrera dans les mentalités jusqu’à la fin du siècle.

L’idée d’ordre naturel relie la pensée scolas­tique aux hommes de la Révolution. « De concept éthico-juridique, la loi naturelle devient pro­gres­sivement concept analytique » (6).

L’essor de la science expérimentale et de l’intel­li­gibilité analytique autorise les physio­crates à proposer un schéma conforme à la na­ture. En même temps, l’économie acquiert une auto­no­mie que lui déniait les docteurs scolas­tiques: elle cesse d’être partie d’un ensemble plus vaste pour devenir, avec les mercantilistes, une col­lection de règles pratiques d’enrichissement. Les fondements de l’intervention sur les prix, les critiques fiscales, s’inspirent tout autant de l’héritage intellectuel scolastique que d’une vo­lonté de servir l’Etat. Incarné par son souverain depuis que la pensée politique s’est émancipée du religieux, promou­vant dans le mouvement un nouveau concept de pouvoir. Selon Louis Dumont (7), il en est résulté l’idée d’une consistance des activités produc­tives et commerciales, de sorte que la formation des équilibres et des désé­qui­libres de quantités ne devait plus s’expliquer par la volonté d’en haut, divine ou étatique, ni par le hasard, mais par des mécanismes qu’il fallait observer et analyser. Il a fallu la réunion de deux condi­tions: la dissociation du politique et de l’économique et la transition d’une attitude normative à une attitude positive. Au XVIIIième siècle, l’in­di­vidu a suffisamment droit de cité pour rendre possible la théorie économique, mais à condition de rester subsumé dans un en­sem­ble. On décèle dans la pensée économique l’é­man­cipation de l’individu « tandis que réap­pa­raît, sous une forme souvent anodine et dégui­sée, le point de vue de la totalité sociale » (8).

Cosmopolitisme contre tradition scolastique

Ce tout réapparaît dans le débat sur la citoyen­neté au cours duquel s’affrontent la version cosmopolite (des idées communes suffisent) et la tradition scolastique qui, à travers Tho­mas d’A­quin, perpétue l’univers latin: la re­ligion est un patriotisme car elle n’appartient pas à la vertu théologale de la foi, mais à la vertu morale de la justice qui consiste à rendre à l’autre ce qui lui est dû. La religion est la justice si la dette ne peut être rendue, ce qui concerne les ancêtres et Dieu. Ainsi Thomas d’Aquin ensei­gnait que le patrio­tisme est le culte des morts, c’est-à-dire une for­me de la religion.

À suivre

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