L’anarchisme dans la Révolution russe 2/2

Cronstadt était une base navale insulaire, à trente kilomètres de Petrograd, dans le golfe de Finlande, gelé en hiver. Elle était peuplée de matelots et de plusieurs milliers d’ouvriers occupés dans les arsenaux de la marine militaire. Les marins de Cronstadt avaient joué un rôle d’avant-garde dans les péripéties révolutionnaires de 1917. Ils avaient été, selon les termes de Trotsky « l’orgueil et la gloire de la Révolution russe ». Les habitants civils de Cronstadt formaient une commune libre, relativement indépendante du pouvoir. Au centre de la forteresse une immense place publique jouait le rôle d’un forum populaire pouvant contenir 30.000 personnes.

Certes, les matelots n’avaient plus, en 1921, les mêmes effectifs ni la même composition révolutionnaire qu’en 1917 ; ils étaient, bien plus que leurs prédécesseurs, issus de la paysannerie ; mais ils avaient conservé l’esprit militant et, du fait de leurs performances antérieures, le droit de participer activement aux réunions ouvrières de Petrograd. Aussi envoyèrent-ils aux travailleurs en grève de l’ancienne capitale des émissaires, qui furent refoulés par les forces de l’ordre. Au cours de deux meetings de masses tenus sur le forum, ils reprirent à leur compte les revendications des grévistes.

 À la seconde réunion, le 1er mars, ils étaient 16.000 présents, marins, travailleurs et soldats, et nonobstant la présence du chef de l’État, le président de l’exécutif central, Kalinine, ils adoptèrent une résolution demandant la convocation, en dehors des partis politiques, dans les dix jours suivants, d’une conférence des ouvriers, soldats rouges et marins de Petrograd, de Cronstadt et de la province de Petrograd. En même temps ils exigeaient l’abolition des « officiers politiques », aucun parti politique ne devant avoir de privilèges, ainsi que la suppression des détachements communistes de choc dans l’armée et de la « garde communiste » dans les usines.

 C’était bel et bien le monopole du parti dirigeant qui était visé. Un monopole que les rebelles de Cronstadt n’hésitaient pas à qualifier d’« usurpation ». Feuilletons, pour le résumer, le journal officiel de cette nouvelle Commune, les Izvestia de Cronstadt. Laissons parler les matelots en colère. Le Parti communiste, après s’être arrogé le pouvoir, n’avait, selon eux, qu’un souci : le conserver par n’importe quel moyen. Il s’était détaché des masses. Il s’était révélé impuissant à tirer le pays d un état de débâcle générale. Il avait perdu la confiance des ouvriers. Il était devenu bureaucratique. Les soviets, dépouillés de leur pouvoir, étaient falsifiés, accaparés et manipulés, les syndicats étatisés. Une machine policière omnipotente pesait sur le peuple, dictant sa loi par des fusillades et la pratique de la terreur. Sur le plan économique régnait, au lieu et place du socialisme annoncé, basé sur le travail libre, un dur capitalisme d’État. Les ouvriers étaient de simples salariés de ce trust national, des exploités, tout comme naguère. Les sacrilèges de Cronstadt allaient jusqu’à contester l’infaillibilité des chefs suprêmes de la Révolution. Ils se gaussaient, avec irrévérence, de Trotsky, et même, de Lénine. Au-delà de leurs revendications immédiates : restauration des libertés, élections libres à tous les organes de la démocratie soviétique, ils visaient un objectif d’une portée plus lointaine et d’un contenu nettement anarchiste : une « troisième Révolution ».

Les rebelles, en effet, entendaient demeurer sur le terrain révolutionnaire. Ils s’engageaient à veiller sur les conquêtes de la révolution sociale. Ils affirmaient n’avoir rien de commun avec ceux qui auraient voulu « rétablir le knout du tsarisme », et, s’ils ne cachaient pas leur intention de renverser le pouvoir des « communistes », ce n’était pas pour que « les ouvriers et les paysans redeviennent esclaves ». Ils ne coupaient pas non plus tous les ponts entre eux et le régime, avec lequel ils espéraient encore « pouvoir trouver un langage commun ». Enfin, s’ils réclamaient la liberté d’expression, ce n’était pas pour n’importe qui, mais seulement pour des partisans sincères de la Révolution : anarchistes et « socialistes de gauche » (formule qui excluait les social-démocrates ou mencheviks).

Mais l’audace de Cronstadt allait beaucoup plus loin que ne le pouvaient supporter un Lénine, un Trotsky. Les chefs bolcheviks avaient identifié, une fois pour toutes, la Révolution avec le Parti communiste et tout ce qui allait à l’encontre de ce mythe ne pouvait être, à leurs yeux, que « contre-révolutionnaire ». Ils virent toute l’orthodoxie marxiste-léniniste s’effilocher. Cronstadt leur parut d’autant plus effrayant qu’ils gouvernaient au nom du prolétariat et que, soudain, leur pouvoir était contesté par un mouvement qu’ils savaient authentiquement prolétarien. Au surplus, Lénine s’en tenait à la notion quelque peu simpliste qu’une restauration tsariste était la seule alternative à la dictature de son Parti. Les hommes d’État du Kremlin de 1921 raisonnèrent comme, plus tard, ceux de l’automne 1956 : Cronstadt fut la préfiguration de Budapest.

Trotsky, l’homme « à la poigne de fer », accepta de prendre personnellement la responsabilité de la répression. « Si vous persistez, on vous canardera comme des perdreaux », fit-il savoir, par la voie des ondes, aux « mutins ». Les matelots furent traités de « blanc-gardistes », de complices des puissances occidentales interventionnistes et de la « Bourse de Paris ». Leur soumission serait obtenue par la force des armes. Ce fut sans succès que les anarchistes Emma Goldman et Alexandre Berkman, qui avaient trouvé asile dans la patrie des travailleurs, après avoir été déportés des États-Unis, firent valoir, dans une lettre pathétique adressée à [Grigori Evseïevitch] Zinoviev [npc av. A. Zinoviev], que l’usage de la force ferait « un tort incalculable à la Révolution sociale » et adjurèrent les « camarades bolcheviks » de régler le conflit par une négociation fraternelle. Quant aux ouvriers de Petrograd terrorisés, soumis à la loi martiale, ils ne purent se porter au secours de Cronstadt.

Un ancien officier tsariste, le futur maréchal Toukhatchevsky, fut chargé de commander un corps expéditionnaire composé de troupes qu’il avait fallu trier sur le volet, car nombre de soldats rouges répugnaient à tirer sur leurs frères de classes. Le 7 mars commença le bombardement de la forteresse. Sous le titre : « Que le monde sache ! » les assiégés lancèrent un appel ultime : « Le sang des innocents retombera sur la tête des communistes, fous furieux enivrés par le pouvoir. Vive le pouvoir des Soviets ! » Se déplaçant sur la glace du golfe de Finlande, les assiégeants réduisirent, le 18 mars, la « rébellion », dans une orgie de massacres.

 Les anarchistes n’avaient guère joué de rôle dans l’affaire. Cependant le comité révolutionnaire de Cronstadt avait invité à le rejoindre deux libertaires : Yartchouk (animateur du soviet de Cronstadt en 1917) et Voline ; en vain, car ils étaient, à ce moment, détenus par les bolcheviks. Comme l’observe Ida Mett, historienne de La Révolte de Cronstadt, l’influence anarchiste ne s’y exercera « que dans la mesure où l’anarchisme propageait lui aussi l’idée de la démocratie ouvrière ». Mais, s’ils n’intervinrent pas directement dans l’événement, les anarchistes s’en réclamèrent : « Cronstadt, écrivit plus tard Voline, fut la première tentative populaire entièrement indépendante pour se libérer de tout joug et réaliser la Révolution sociale : tentative faite directement, (…) par les masses laborieuses elles-mêmes, sans « bergers politiques », sans « chefs » ni « tuteurs ». Et Alexandre Berkman : « Cronstadt fit voler en éclats le mythe de l’État prolétarien ; il apporta la preuve qu’il y avait incompatibilité entre la dictature du Parti communiste et la Révolution ».

L’ANARCHISME MORT ET VIVANT

Bien que les anarchistes n’aient pas joué un rôle direct dans le soulèvement de Cronstadt, le régime profita de cet écrasement pour en finir avec une idéologie qui continuait à les effrayer. Quelques semaines plus tôt, le 8 février, le vieux Kropotkine était mort sur le sol russe, et sa dépouille avait été l’objet de funérailles imposantes. Elle fut suivie par un immense convoi d’environ cent mille personnes. Mêlés aux drapeaux rouges, les drapeaux noirs des groupes anarchistes flottaient au-dessus de la foule et l’on pouvait y lire en lettres de feu : « Où il y a autorité il n’y a pas de liberté. » Ce fut, racontent les biographes du disparu, « la dernière grande manifestation contre la tyrannie bolchevique et bien des gens y prenaient part autant pour réclamer la liberté que pour rendre hommage au grand anarchiste ».

Après Cronstadt, des centaines d’anarchistes furent arrêtés. Quelques mois plus tard, une libertaire, Fanny Baron, et huit de ses camarades, devaient être fusillés dans les caves de la prison de la Tchéka, à Moscou.

 L’anarchisme militant avait reçu le coup de grâce. Mais, hors de Russie, les anarchistes qui avaient vécu la Révolution russe entreprirent le vaste travail de critique et de révision doctrinales qui revigora et rendit plus concrète la pensée libertaire. Dès le début de septembre 1920, le congrès du cartel anarchiste d’Ukraine, dit Nabat, avait rejeté catégoriquement l’expression « dictature du prolétariat » qu’il voyait conduire fatalement à la dictature sur la masse d’une fraction du prolétariat, celle retranchée dans le Parti, des fonctionnaires et d’une poignée de chefs. Peu avant de disparaître, dans un Message aux travailleurs d’Occident, Kropotkine avait dénoncé avec angoisse la montée d’une « formidable bureaucratie » : « Pour moi, cette tentative d’édifier une république communiste sur des bases étatistes fortement centralisées, sous la loi de fer de la dictature d’un parti, s’est achevée en un fiasco formidable. La Russie nous enseigne comment ne doit pas s’imposer le communisme ».

Dans son numéro des 7-14 janvier 1921, le journal français Le Libertaire faisait publier un appel pathétique des anarcho-syndicalistes russes au prolétariat mondial : « Camarades, mettez fin à la domination de votre bourgeoisie tout comme nous l’avons fait ici. Mais ne répétez pas nos erreurs : ne laissez pas le communisme d’État s’établir dans vos pays ! »

Sur cette lancée, l’anarchiste allemand Rudolf Rocker rédigea, dès 1920, et publia, en 1921, La Banqueroute du Communisme d’État, la première analyse politique qui ait été faite de la dégénérescence de la Révolution russe. À ses yeux, ce n’était pas la volonté d’une classe qui trouvait son expression dans la fameuse « dictature du prolétariat », mais la dictature d’un parti prétendant parler au nom d’une classe et s’appuyant sur la force des baïonnettes. « Sous la dictature du prolétariat s’est développée en Russie une nouvelle classe, la commissarocratie, dont l’oppression est ressentie par les larges masses tout autant que jadis celle des tenants de l’ancien régime ». En subordonnant systématiquement tous les éléments de la vie sociale à la toute-puissance d’un gouvernement doté de toutes les prérogatives, « on ne pouvait qu’aboutir à cette hiérarchie de fonctionnaires qui fut fatale à l’évolution de la Révolution russe ». Les bolcheviks n’ont pas seulement emprunté l’appareil de l’État à l’ancienne société, ils lui ont donné une toute-puissance que ne s’arroge aucun autre gouvernement ».

En juin 1922, le groupe des anarchistes russes exilés en Allemagne, sous la plume de A. Gorielik, A. Komoff et Voline, publia à Berlin un petit livre révélateur : Répression de l’anarchisme en Russie soviétique. Une traduction française, due à Voline, en parut au début de 1923. On y trouvait, classé alphabétiquement, un martyrologe de l’anarchisme russe. Alexandre Berkman, en 1921 et 1922, Emma Goldman, en 1922 et 1923, publièrent coup sur coup plusieurs brochures sur les drames auxquels ils avaient assisté en Russie.

À leur tour, les rescapés du makhnovisme réfugiés en Occident, Pierre Archinoff et Nestor Makhno lui-même, produisirent leurs témoignages.

Beaucoup plus tard, au cours de la Deuxième Guerre mondiale, furent rédigés, avec la maturité d’esprit que conférait le recul des années, les deux grands ouvrages libertaires classiques sur la Révolution russe, celui de G.P. Maximoff, celui de Voline.

Pour Maximoff, dont le témoignage a paru en langue anglaise, les leçons du passé apportent la certitude d’un avenir meilleur. La nouvelle classe dominante de l’URSS ne peut et ne doit vivre éternellement. Le socialisme libertaire lui succédera. Les conditions objectives poussent à cette évolution : « Est-il concevable (.. ) que les travailleurs veuillent le retour des capitalistes dans les entreprises ? Jamais ! Car c’est précisément contre l’exploitation par l’État et ses bureaucrates qu’ils se rebellent ». Ce que les travailleurs veulent, c’est remplacer cette gestion autoritaire de la production par leurs propres conseils d’usine, c’est unir les conseils en une vaste fédération nationale. Ce qu’ils veulent, c’est l’autogestion ouvrière. De même les paysans ont compris qu’il ne saurait être question de revenir à l’économie individuelle. La seule solution, c’est l’agriculture collective, la collaboration des collectivités rurales avec les conseils d’usine et les syndicats : en un mot, l’expansion du programme de la Révolution d’Octobre dans la liberté.

Toute tentative inspirée de l’exemple russe, affirme hautement Voline, ne pourrait aboutir qu’à un « capitalisme d’État basé sur une odieuse exploitation des masses », le « pire des capitalismes et qui n’a absolument aucun rapport avec la marche de l’humanité vers la société socialiste ». Elle ne pourrait que promouvoir « la dictature d’un parti qui aboutit fatalement à la Répression de toute liberté de parole, de presse, d’organisation et d’action, même pour les courants révolutionnaires, sauf pour le parti au pouvoir », qu’à une « inquisition sociale » qui étouffe « le souffle même de la Révolution ». Et Voline de soutenir que Staline « n’est pas tombé de la lune ». Staline et le stalinisme ne sont, à ses yeux, que la conséquence logique du système autoritaire fondé et établi de 1918 à 1921. « Telle est la leçon mondiale de la formidable et décisive expérience bolchevique : leçon qui fournit un puissant appui à la thèse libertaire et qui sera bientôt, à la lumière des événements, comprise par tous ceux qui peinent, souffrent, pensent et luttent. » 

► Daniel Guérin, extrait du chap. II (partie 3) de L’anarchisme, 1965, Gal., réédité en Folio-essais.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/80

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