Les néo-socialistes au-delà de la gauche et de la droite 3/3

Pour les générations de la guerre, le traumatisme de la violence  — et des régimes dictatoriaux qui l’ont symbolisée après la défaite des fascismes — est souvent lié à la grande dépression des années 30. L’objectif est donc de permettre au pouvoir politique, en l’occurence l’État comme instance dirigeante, de régulariser les flux et les rapports économiques, donc de contrôler pour une part ses évolutions, afin de favoriser un équilibre nécessaire à une plus forte croissance, mais aussi une plus juste croissance (hausse des revenus les plus défavorisés). Un indice est la création, dès la libération, des premières grandes institutions de Sécurité Sociale. La Constitution française de 1946 intègre officiellement ce souci du « social », où domine de plus en plus l’idée de redistribution égalitaire des revenus. Dans le même temps, les responsables du pays sont confrontés à la tâche écrasante de reconstruire la nation, de moderniser l’outil industriel frappé certes par la guerre, mais aussi par l’obsolescence.

Facteurs démographiques, commissariat au plan, ENA

Cette tâche apparaît difficile si on tient compte que la population française vieillit. Heureusement, ce dernier point sera éliminé dans les années 50, grâce à une vitalité du peuple français assez inattendue (phénomène connu sous le nom de « baby boom »). Cette renaissance démographique aura deux effets directs positifs d’un point de vue économique : augmentation de la demande globale, qui favorise l’écoulement de la production, et croissance de la population active que les entreprises pourront embaucher grâce à la croissance du marché potentiel et réel. Sur cette même scène, s’impose le « géant américain », en tant que vainqueur du conflit (non seulement militaire mais aussi politique et surtout économique) qui se décrète seul rempart face à l’Union Soviétique. Un oubli tout de même dans cette analyse des esprits simples : le monde dit « libre » était déjà né, non pas de l’agression totalitaire des « rouges », mais de l’accord signé à Yalta par les deux (futurs) grands. Les dirigeants français doivent justifier l’aumône « généreusement » octroyée par les accords Blum-Byrnes, et surtout le plan Marshall.

C’est donc dans un climat politique gagné pour l’essentiel aux idéaux socialistes (pour le moins dans ses composantes « tripartite », exception faite de quelques conservateurs trop compromis dans les actes du régime de Vichy et qui vont se rassembler autour de A.Pinay), que l’idée de la planification aboutira. Il faut souligner le rôle majeur d’un Jean Monnet, créateur du « commissariat au plan », structure nouvelle composée de techniciens de l’économie, et qui fourniront aux pouvoirs publics le maximum des données indicielles nécessaires aux choix essentiels. On peut en outre noter à la même époque la création par Debré de l’Ecole Nationale d’Administration (ENA), pépinière des futurs « technocrates » et point de départ d’une carrière qui ne passera plus exclusivement par les cursus des élections locales. La carrière de l’énarchie est celle des grands corps de l’État.

On assiste par ailleurs à la nationalisation des secteurs vitaux de l’économie française (chemins de fer, charbonnage, etc…), qui doivent être le soutien principal d’une politique économique nationale (à l’exception de Renault, nationalisée en régie d’État à cause de l’attitude « incivique » de son fondateur pendant l’occupation). Ce mouvement inspirera toutes les lois de nationalisation en France jusqu’en 81.

Planification certes, mais fondée sur la souplesse et l’incitation, qui exprime la volonté des pouvoirs publics de rendre plus cohérent le développement économique du pays. Cette volonté est claire : assurer les grands équilibres financiers et physiques, rechercher l’optimum économique qui ne soit pas simplement un assemblage de diverses prévisions dans les secteurs publics et privés. De plus, l’aspect humain n’est pas négligé, loin de là. Plus tard, passé le cap de la reconstruction proprement dite, les secondes étapes seront celles de l’aménagement du territoire et de la régionalisation (à la fin des années 60). Seront ensuite abordés les thèmes essentiels du chômage et de l’inflation. Priorité étant donnée aux thèmes les plus brûlants. Les administrations s’appuieront sur les services de l’INSEE, utilisant un nouvel « outil » privilégié : la comptabilité nationale réactualisée en 1976, puis les moyens plus récents que sont l’informatique et les techniques économétriques (plan FIFI – physio-financier -, 6° Plan).

Planification concertée et empirique enfin, où les divers partenaires sociaux jouent un rôle non-négligeable au travers d’institutions spéciales telles le « Conseil économique et social ». Le plan se veut une « étude de marché » — sous l’impulsion d’un homme comme P.Massé — à l’échelle nationale, imposant un axe de développement conjoncturel, éventuellement corrigé par des « indicateurs d’alerte », ou des clignotants (ex. : les hausses de prix) dans un but de compétitivité internationale.

Les risques du néo-saint-simonisme

Conclusion. On constate indubitablement une étatisation progressive de l’économie. Mais « étatisation » ne signifie pas obligatoirement, dans l’esprit des réformateurs et dans les faits, « nationalisation » de la production. La bureaucratisation est plutôt le phénomène majeur de cette étatitation. Relire à ce sujet l’ouvrage de Michel Crozier : La société bloquée. Cette « étatisation » se traduit en effet par la lutte de nouveaux groupes de pression : côteries politico-administratives, financières, patronales, syndicales enfin. Chacun de ces groupes étant axés sur la défense d’intérêts « corporatistes » plus que sur le souci d’intérêt national. Le jeu particulier de firmes « nationales » préférant traiter avec des multinationales, relève de cette philosophie de la rentabilité qui rejette le principe précédent.

La contestation de Mai 68 a pu jouer le rôle de révélateur de cette réalité. La société française, troublée par une urbanisation anarchique, une pollution croissante, a pris alors conscience de la perte d’une « qualité de vie ». Enfin, au plan international, l’interdépendance croissante des économies, la dématérialisation progressive des relations financières victimes du dollar, ont pu montrer la relativité des objectifs poursuivis par les planificateurs français. Aidée en France par un courant saint-simonien de plus en plus puissant, cette évolution a précipité la dilution politique du pays ; la collaboration entre les nouveaux gestionnaires et les puissances financières a aggravé incontestablement cette situation. N’y aurait-il pas alors une « divine surprise  » des années 80 : celle du rapprochement entre les derniers néosocialistes et les nationalistes conséquents (éloignés du pseudo-nationalisme mis en exergue récemment par les média) sous le signe du « Politique d’abord »…

 Pierre-Jean Bernard, Orientations n°9, 1997.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/79

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