Les néo-socialistes au-delà de la gauche et de la droite 2/3

Henri De Man

L’autre personnalité marquante du néo-socialisme est celle du Belge Henri De Man, connu internationalement pour ses critiques originales des théories marxistes, idéologie qu’il connait à fond pour y avoir adhéré dans ses premières années de militantisme. La fin de la Première Guerre mondiale est, pour De Man, la période des remises en question et des grandes découvertes. En s’initiant aux théories psychanalytiques de Freud et aux travaux du professeur Adler sur la volonté et le « complexe d’infériorité », il fait pour la première fois le lien entre les sciences humaines, donnant une signification de type psychologique, et bientôt éthique, à l’idéologie socialiste. Il s’agit d’une tentative remarquable de dépassement du marxisme et du libéralisme, qui est à l’opposé des élucubrations d’un W. Reich ou d’un H. Marcuse !

Mais dans sa volonté de dépasser le marxisme, De Man en viendra inéluctablement à un dépassement de la « gauche » et s’intéressera aux théories néo-corporatistes et à l’organisation du « Front du Travail » national-socialiste. Cela dit, De Man préconise le recours au pouvoir d’État dans le but d’une meilleure régularisation de la vie économique et sociale, des rapports au sein de la société moderne industrielle, et cela grâce à un outil nouveau : le PLAN.

Le « planisme » connaîtra longtemps les faveurs des milieux syndicalistes belges et néerlandais et une audience plus militée en France. Il est alors intéressant de noter que De Man prévoit dans ce but l’apparition d’une nouvelle « caste » de techniciens, ayant pour tâche essentielle d’orienter cette planification. Vision prémonitoire d’une société « technocratique » dans laquelle les « néos » ne perçoivent pas les futurs blocages que l’expérience des quarante dernières années nous a enseignés. On peut également signaler l’importance, à la même époque, des idées appliquées par un certain J.M. Keynes qui verra, dans les années 30, le triomphe de ses théories économiques. Enfin, le planisme de De Man prévoit une application de type corporatiste.

En France, à la même époque, des hommes comme Marcel Déat, H. Marquet, M. Albertini, ou encore Lefranc, se situeront résolument dans cette mouvance. Leur insistance à refuser la « traditionnelle » dichotomie entre prolétariat et bourgeoisie (N’y a-t-il pas là une préfiguration de la critique plus récente contre la « société salariale » que Marx, Proudhon et d’autres encore, avaient déjà ébauché…) les place sans aucun doute dans ce courant des néos dont nous parlons ici. Cette division est pour eux d’autant plus dépassée que le prolétariat ne joue plus que partiellement le rôle de « moteur révolutionnaire ». L’évolution de la société a enfanté de nouvelles forces, en particulier les « classes moyennes » dont la plupart sont issus. Leur confiance se reportant alors sur ces dernières qui sont les victimes de la société capitaliste cosmopolite. Le « système » rejette les classes moyenes par un mouvement puissant de nivellement des conditions et de rationalisation parcellaire du travail. Taylor est alors le nouveau messie du productivisme industrialiste… Le progrès est un révélateur de ces nouvelles forces, qui participent dorénavant de gré ou de force au mouvement révolutionnaire.

Désormais, au sein de la vieille SFIO, déjà ébranlée par la rupture fracassante des militants favorables au mouvement bolchévique, on assiste à une lutte d’influences entre « néos » et guesdistes ; parmi ces derniers apparaissent certaines figures de proue : ainsi celle de Léon Blum. Là aussi, comme dans le cas du Faisceau de Georges Valois, les « néos » sont combattus avec violence et hargne par une « vieille garde » socialiste, qui réussit à étouffer le nouveau courant en expulsant ses partisans hors des structures décisionnaires du parti. L’avènement du front populaire sonnera le glas de leur espoir : réunir autour de leur drapeau les forces vives et jeunes du socialisme français. Certains d’entre eux, et non des moindres, se tourneront alors vers les « modèles » étrangers totalitaires : fascisme et national-socialisme allemand. De leur dépit naîtront des formations « fascisantes » ou nationales, et, pour beaucoup, la collaboration active avec la puissance occupante pendant les années 40 (Remarquons au passage que de nombreux militants « néos » rejoindront la résistance, représentant au sein de cette dernière un fort courant de réflexion politique qui jouera son jeu dans les grandes réformes de la libération).

En effet, si la grande tourmente de 1945 sera la fin de beaucoup d’espoirs dans les deux camps, celui de la collaboration et celui de la résistance intérieure, le rôle intellectuel des néos n’est pas pour autant définitivement terminé. Sinon, comment expliquer l’idéologie moderniste de la planification « à la française », à la fois « souple et incitative », où collaborent les divers représentants de ce qu’il est convenu d’appeler les « partenaires sociaux » ? (cf. le rôle essentiel accordé par les rédacteurs de la constitution de 1958 à un organe comme le « Conseil économique et social », même si la pratique est en décalage évident avec le discours). On peut aussi expliquer pour une bonne part les idées nouvelles des milieux néo-gaullistes. Celles des idéologies de la « participation » ou celle des partisans de la « nouvelle société ». La recherche d’une troisième voie (distributisme, etc.) est l’objectif souvent non-avoué de ces milieux. Une voie originale tout aussi éloignée des groupes de la « gauche alimentaire » que de la « droite affairiste », et appuyée davantage sur un appel au « cœur » des hommes plutôt qu’à leur « ventre ».

2) L’après-guerre : néo-socialisme et planification « à la française »

La grande crise des années 30 marque dans l’histoire économique mondiale la fin du sacro-saint crédo libéral du libre-échangisme, du « laisser faire, laisser passer », caractérisant ainsi le passage de l’État-gendarme à l’État-providence, en termes économistes. Et ceci, grâce en partie aux « bonnes vieilles recettes » du docteur Keynes…

L’État, nouveau Mammon des temps modernes, est investi d’une tâche délicate : faire pleuvoir une manne providentielle sous les auspices de la déesse Egalité… L’empirisme du « New Deal » rooseveltien fera école. En France, une partie du courant socialiste entrevoit le rôle étatique au travers d’administrations spécialisées et de fonctionnaires zélés (cf. les théories du Groupe X), en fait simple réactualisation d’un saint-simonisme latent chez ces pères spirituels de la moderne « technocratie ».

On trouve l’amorce de cette évolution dans les cénacles intellectuels qui gravitent autour du « conseil national de la résistance ». L’idée se fait jour d’une possible gestion technique et étatique de l’économie dans le cadre d’un plan général de reconstruction du pays en partie ruiné par le conflit. L’idée ne se réfère pas à un modèle quelconque (comme, par ex., l’URSS dans les milieux du PCF), c’est-à-dire d’un dirigisme autoritaire pesant sur une société collectiviste, mais plutôt à un instrument permettant à l’État une « régulation » de l’économie  — dans un système démeuré globalement attaché aux principes de l’économie libérale — grâce notamment à une planification « incitative », souple, concertée et enfin empirique. De quoi s’agit-il ?

À suivre

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