Dissertation sur Tacite 1 3/4

Ces vains reproches, notre siècle en a fait table rase ; et ce n’est pas sa plus petite gloire que d’avoir ainsi relevé les statues des génies calomniés. De beaux hommages ont été rendus à Tacite. Tout le monde connaît le dithyrambe qu’entonne M. J. Chénier ; un autre poète, Lamartine, a célébré avec non moins de magnificence et plus de justesse, ce me semble, la passion, l’énergie, la profondeur de l’historien romain :

Tacite, dit-il, n’est pas l’historien, mais le résumé du genre humain. Son récit est le contre-coup du fait dans un cœur d’homme libre, vertueux, sensible. Le frisson qu’il imprime au front quand on le lit, c’est le frisson de l’âme. Sa sensibilité est plus que de l’émotion, c’est de la piété ; ses jugements sont plus que de la vengeance, c’est de la justice ; son indignation, c’est plus que de la colère, c’est de la vertu. On confond son âme avec celle de Tacite, on se sent fier de sa parenté avec lui. Voulez-vous rendre le crime impossible à vos fils ? Voulez-vous passionner la vertu dans leur imagination ? Nourrissez-?les de Tacite. S’ils ne deviennent pas des héros à cette école, c’est que la nature en a fait des lâches ou des scélérats. Un peuple qui aurait Tacite pour Évangile politique grandirait au-dessus de la stature commune des peuples. Quant à moi je dois à cet écrivain non pas toutes les fibres de chair, mais toutes les fibres métalliques de mon être. C’est lui qui les a trempées. Si jamais nos temps vulgaires prenaient le tour grandiose et tragique de son temps, et que je devinsse une digne victime d’une digne cause, je dirais en mourant : « Rendez honneur de ma vie et de ma mort au maître et non pas au disciple, car c’est Tacite qui a vécu et qui est mort en moi 27. » (Raphaël, XCII) 28.

Au reste les objections s’évanouissent bien vite quand un peuple a passé par les mêmes crises et les mêmes souffrances. Lorsqu’une société agonise, lorsqu’elle se sent souffrir de la même plaie que lui étale un grand historien dans les siècles passés, elle éprouve bientôt pour lui une véritable sympathie. Elle se penche dans la glace qu’il lui présente, elle s’y voit, s’y reconnaît et souvent recule effrayée de sa propre laideur.

Alors on ne chicane plus sur les mots et les syllabes, on n’élève plus une voix vertueuse pour revendiquer les droits du genre humain outragé 29, en dépit d’Arouet on convient de tout et l’on se plonge même avec une certaine volupté dans la misanthropie amère de Tacite, jusqu’au point de s’écrier avec lui : corrumpere et corrumpi saeculum vocatur. 30

Charles Maurras

  1. Nous disposons de deux versions de ce texte : d’une part une copie d’écolier, qu’une note griffonnée par l’abbé Penon au verso situe en 1882, d’autre part un extrait du « cahier d’honneur du collège d’Aix » publié en 1965 dans le quinzième numéro des Cahiers Charles Maurras, où la dissertation est datée de septembre 1883. La copie elle-même est raturée en maints endroits et difficile à déchiffrer. Quant à l’original du « cahier d’honneur », nous ignorons s’il a été conservé et nous ne pouvons que faire confiance à la transcription qui en a été faite ; toutefois, divers indices donnent à penser qu’en dehors des erreurs typographiques qui s’y sont glissées, certains passages ont été interprétés au mieux ; en particulier, la ponctuation a été manifestement revue selon les règles de l’usage actuel.
    Les écarts entre les deux versions du texte correspondent pour l’essentiel aux passages que l’abbé Penon a critiqués dans les marges de la copie d’origine. Le jeune Maurras, chargé quelques mois plus tard de recopier son texte dans le « cahier d’honneur » destiné à réunir les meilleures dissertations du collège, a reformulé ces paragraphes en suivant les remarques de son précepteur. Nous avons choisi de rester au plus près possible du premier texte, et de reprendre en note la version du « cahier d’honneur » lorsqu’elle s’en écarte notablement.
    L’abbé Penon conserva ce cahier par devers lui. Devenu évêque de Moulins, il dût se retirer en 1926 pour raisons de santé à l’abbaye de Frigolet, où il mourut en 1929. Lors de son départ, il confia le cahier au chanoine Léon Côte, un professeur de lettres au collège du Sacré-Cœur de Moulins dont il appréciait la pédagogie. Après la mort de Maurras, le chanoine montra le cahier au duc de Lévis-Mirepoix, qui le cita dans son discours de réception à l’Académie Française le 18 mars 1954 — rappelons que le duc de Lévis-Mirepoix succéda au fauteuil no 16 à Charles Maurras, et que son successeur à ce même siège fut Léopold Sédar Senghor.
    C’est le même Léon Côte, devenu archiprêtre de Vichy, qui mit en forme et publia quelques extraits de ce « cahier d’honneur » dans les Cahiers Charles Maurras : une présentation générale dans le no 8, page 39, puis divers textes dans les livraisons suivantes. La dissertation sur Tacite est le dernier ; elle paraît deux ans plus tard (no 15, pages 20 et suivantes). Des différentes datations qui sont proposées, on peut juste conclure que le texte a été vraisemblablement composé puis revu par Maurras entre son quatorzième et son quinzième anniversaire. [Retour]
  2. Paragraphe fortement raturé. Sous « la roche fatale où », on distingue une première esquisse : « le roc contre lequel ». [Retour]
  3. Ce dernier mot, repris dans la publication de 1965, est difficilement identifiable sur la copie, tant les ratures sont fortes. Il semble qu’en première inspiration le jeune Maurras ait écrit « de passion et d’énergie ». [Retour]
  4. Dans la publication de 1965, « germes » devient « restes ». Plus loin, « quelques mots » devient « une phrase ou deux ». [Retour]
  5. « Maintenant seulement l’âme revit. » Vie d’Agricola, III. Le vrai texte de Tacite est : Nunc demum redit animus. Maurras a bien écrit jam sur sa copie ; la rectification est faite dans le cahier d’honneur. [Retour]
  6. « Nous aurions perdu la mémoire, s’il était en notre pouvoir d’oublier ; comme nous aurions perdu la parole, s’il était en notre pouvoir de nous taire. » Vie d’Agricola, III. Le mot ipsam qui disparaît à l’extrémité de la ligne, dans le pli de la copie, est curieusement remplacé par des points de suspension dans le texte imprimé en 1965. [Retour]
  7. « Comment savoir si elle en eut conscience ? » Annales, XV, 64. Texte complet : Hortantibus militibus servi libertique obligant brachia, premunt sanguinem, incertum an ignarae : « Exhortés par les soldats, ses esclaves et ses affranchis lui garrottent les bras et arrêtent les flots de sang ; on ignore si elle en eut conscience. » [Retour]
  8. Britannicus empoisonné se tord de douleur devant la cour attablée autour de Néron : « Le trouble s’empare de ses voisins de table ; les moins prudents s’enfuient ; mais ceux dont l’intelligence est plus profonde demeurent à leur place, immobiles, fixant Néron… si bien qu’après quelques instants de silence, les convives retrouvent leur gaîté. Annales, XIII, 16. Voici le texte que le jeune Maurras remplace par des pointillés : Ille, ut erat reclinis et nescio similis, solitum ita ait per comitialem morbum, quo prima ab infantia adflictaretur Britannicus, et redituros paulatim visus sensusque. At Aggripinae is pavor, ea consternatio mentis, quamvis vultu premeretur, emicuit, ut perinde ignarem fuisse atque Octaviam, sororem Britannici, constiterit ; quippe sibi supremum auxilium ereptum et parricidii exemplum intellegebat. Octavia quoque, quamvis rudibus annis, dolorem, caritatem, omnes affectus abscondere didicerat, c’est-à-dire : « Néron quant à lui restait allongé, feignant l’indifférence, puis expliquant que Britannicus traverse une de ces crises d’épilepsie dont il est coutumier depuis son plus jeune âge, et qu’il recouvrera sous peu la vue et les sens. Mais le visage d’Agrippine montrait une telle peur et une telle consternation que, malgré ses efforts pour en dissimuler l’effet, il apparaissait évident à tous qu’elle n’était pas plus dans le complot qu’Octavie, la sœur de Britannicus. Elle avait compris qu’on lui arrachait son denier soutien et que le chemin des parricides était désormais ouvert. Octavie aussi ; mais malgré son jeune âge, elle avait appris à cacher sa douleur, son affliction, tous ses sentiments. » [Retour]
  9. Pascal, Pensées, 210. [Retour]
  10. « Il reconduit (sa mère) à son départ, l’étreint très fort en lui baisant les yeux et la poitrine ; soit qu’il eût besoin de cet excès de dissimulation, soit que la vue d’une mère promise à la mort ait alors profondément ému son âme, aussi dénaturée qu’elle fût. » Annales, XIV, 4. [Retour]
  11. « Anéanti par l’épouvante », Annales, XIV, 7 : Pavore examinis et jam jamque adfore obtestans vindictae properam, c’est-à-dire : « Tétanisé de terreur, il est convaincu qu’elle va bientôt accourir, ivre de vengeance. » [Retour]
  12. Affranchi haï d’Agrippine, qui s’était auparavant proposé à Néron pour le débarrasser de sa mère. [Retour]
  13. Ce texte devient dans la transcription du cahier d’honneur : « recourt à cet affranchi et propose de le voir assumer la responsabilité du meurtre, découvre à nu… » [Retour]
  14. « C’est en ce jour que je reçois l’Empire, et je tiens ce si grand bienfait de mon affranchi. » Annales, XIV, 7. [Retour]
  15. Ibidem. Phrase complète : Ipse audito venisse missu Agrippinae nuntium Agermum, scaenam ultro criminis parat, gladiumque, dum mandata perfert, abicit inter pedes ejus, tum quasi deprehenso vincla inici jubet, ut exitium principis molitam matrem et pudore deprehensi sceleris sponte mortem sumpsisse configeret, c’est à dire : « (Néron) ayant appris qu’Agerrinus était venu lui demander une audience, il prend les devants et prépare une mise en scène propre à le mettre en accusation. Pendant que le messager s’explique, il lui jette un glaive dans les jambes, puis le fait enchaîner comme un assassin pris en flagrant délit, afin de pouvoir feindre que sa mère avait voulu le faire tuer, et que, honteuse de voir son crime découvert, elle avait choisi elle-même de se donner la mort. » [Retour]

À suivre

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