Les Allemands, leur histoire et leurs névroses1/2

[Ci-contre : L’exode vers l’Ouest des paysans de Prusse orientale en 1945]

Vergangenheitsbewältigung, c’est un terme germanique qu’aucun francophone ne retien­dra, s’il n’a pas une connaissance assez ap­profondie de la langue de Goethe. Que signi­fie-t-il ? “L’acte de vouloir surmonter le pas­sé” ; dans le contexte de la RFA contemporaine, il s’agit de la volonté de gommer, biffer, araser des mémoires tout ce qui se rapporte objectivement au national-socialis­me et aux années de guerre et traquer tou­tes les traces que cette idéologie et ce ré­gime ont laissées dans la réalité allemande. Sujet généralement tabou, du moins si on veut l’aborder avec un minimum d’objectivi­té, la Vergangenheitsbewältigung (VB), écrit Mohler dans un brillant essai récent, est un sentiment chargé d’émotions puissan­tes. Mais un sentiment qui a son histoire, avant d’être devenu la routine et le lot quo­tidien des Allemands contemporains.

Le mirage du sensationnel

Pour Mohler, la VB est objectivement impos­sible à réaliser parce que le passé est bel et bien passé et que les virtuoses du camou­flage, des fumigènes, auront beau jeu d’exercer leurs talents : jamais le passé d’un peuple n’a été entièrement biffé des mémoi­res, même si des distanciations d’inégale im­portance ont pu s’opérer. L’histoire referme toutes les plaies et apaise les haines. La VB a essentiellement été véhiculée par les mé­dia qui, eux, parient systématiquement sur le sensationnel, donc doivent exclure, pour des raisons pragmatiques et commerciales, toute espèce d’objectivité qui apparaîtrait fade. De ce fait, seuls ceux qui sont repré­sentables comme “anges” à 100 % ou comme “démons” à 100 % intéresseront les média. L’homme normal, le fait banal, eux, ne sont pas instrumentalisables dans la lutte contre l’ennui et la morosité qu’engagent quotidien­nement les média.

Kitsch et nazisme

Le nazisme vaincu a dès lors été exploité par les média, assaisonné de sexe et de sa­disme, pour prendre le relais de la propa­gande de guerre américaine, axée sur les fantasmes d’une population abrutie par le puritanisme et le show-business. Armin Moh­ler se réfère ici au travail de Saul Fried­länder (Reflets du nazisme, Seuil, 1982), qui avait critiqué le “kitsch” des productions cinématographiques et journalistiques relati­ves au nazisme. Cette image irréelle du na­zisme peut s’ancrer dans le mental collectif, disent Mohler et Friedländer, parce que nos contemporains n’ont plus une expérience existentielle des horreurs de la IIème guerre mondiale, mais subissent une image “média­tisée” de celle-ci, qui se mue rapidement en une véritable religion-ersatz, constituée de pure négativité. Devant cette religiosité ar­tificielle, créée de toutes pièces, la rationa­lité obligatoire et l’objectivité nécessaire de l’historien apparaissent comme vectrices de dissensions voire comme sacrilèges ; elles égratignent l’unanimisme religionnaire imposé par les champions de la VB.

Ce phénomène, ce processus, a bien sûr dé­buté en 1945, dans l’Allemagne écrasée par les bombardements alliés et occupée par les armées française, britannique, américaine et soviétique. Français et Italiens avaient connu plusieurs mois de guerre civile entre amis de l’Allemagne et amis des puissances tha­lassocratiques anglo-saxonnes, appuyés par les communistes, eux-mêmes soutenus par des prisonniers soviétiques évadés et par des rescapés de la Guerre d’Espagne. Des massa­cres effroyables plongent le midi de la France et le nord de l’Italie dans une hor­reur sans nom, mais, rapidement, une sorte d’amnistie, tacite et inévitable, prendra le relais des équipes de fusilleurs hystériques. Les Allemands, vaincus, eux, n’avaient pas le temps de se préoccuper d’historiographie ni d’élaborer une VB en bonne et due forme. La lutte pour la survie matérielle, pour le pain quotidien, la reconstruction de l’habitat urbain ravagé, le regroupement des familles décimées et disséminées, le reclassement des millions de réfugiés de l’Est, etc., ne leur laissaient aucun loisir.

La complicité entre “nazis” et “rouges” en Autriche

Dans les milieux alliés et dans certains mi­lieux allemands, composés d’anti-nazis et d’émigrés revenus sous l’uniforme américain, une volonté se faisait jour d’imposer une “révolution culturelle” qui ferait table rase du passé et dépolitiserait définitivement et sans appel les Allemands : la VB. Mais cette volonté allait d’emblée se heurter à l’ob­stacle d’une nouvelle répartition géographi­que des territoires allemands, écartelés en­tre une zone occidentale, une zone orientale et une Autriche redevenue indépendante. La VB allait prendre dans chaque zone un visage différent.

En Autriche, la VB s’avé­rera moins totale, pour diverses raisons : 1) les Autrichiens se posent comme les premiè­res victimes de Hitler ; 2) les nazis et les rouges (communistes et sociaux-démocrates) étaient certes des adversaires politiques mais la haine à l’égard de leur ennemi com­mun, les “noirs-jaunes” du “clérical-fascisme” à la Dollfus, était plus forte que leur inimitié. Dollfus et ses successeurs avaient enfermé militants nazis et rouges dans les mêmes prisons, dans l’espoir qu’ils s’entre-­déchireraient. Au contraire, des amitiés pro­fondes et durables se sont nouées dans les geôles cléricales. Sous le régime nazi, les Nazis aidèrent des Rouges et, après 1945, les Rouges aidèrent des Nazis. Ainsi, d’an­ciens fonctionnaires de la NSDAP passèrent à la SPÖ et devinrent ministres du nouvel État autrichien. Le manichéisme simplet de la VB n’a eu qu’une prise réduite sur les Autrichiens.

Soviétiques et Français

Dans la zone soviétique, seuls les “capitalis­tes” subirent une épuration et les cadres de la NSDAP furent absorbés dans les rangs des formations socialo-communistes.  Selon le point de vue stalinien, une VB était inop­portune car un État-satellite, formé de cito­yens laminés spirituellement, ne vaudrait pas tripette. La VB, à l’état pur, avec ses zé­lotes patentés, demeura donc une invention anglo-saxonne, réservée à l’Ouest de l’Alle­magne.

Les Français, en tant qu’Européens conscients de la pérennité du fait guerrier, firent montre d’un scepticisme plus sage, dit Mohler, et au lieu de laver les cerveaux se­lon des méthodes behavioristes, se demandè­rent ce qu’ils pouvaient bien faire de cons­tructif avec les Allemands concrets, tombés sous leur juridiction. L’antagonisme entre Gaullistes et Communistes joua un rôle dé­terminant dans la récupération de cadres antérieurs à la défaite.

La Doctrine Truman offre un répit

La mise en œuvre d’une VB offensive, absolue, resta donc le fait des Anglo-Saxons. En 1947, toutefois, quand est proclamée la Doctrine Truman, le zèle rééducateur initial s’estompe. Avec le début de la Guerre Froi­de, où l’idée rooseveltienne d’un condomi­nium russo-arnéricain semble être abandon­née par les États-Unis au profit de celle d’un containment (endiguement) des Russes partout dans le monde, la politique mondiale change complètement d’orientation. Le Gé­néral Marshall, un pragmatique, reprend en mains la politique étrangère américaine et constate que la position des États-Unis en Europe, capitale pour la bonne santé de leur impérialisme, serait considérablement affai­blie si toute l’Allemagne, sous l’impulsion des communistes ou de néo-nationalistes orientés vers l’Est, échappait au contrôle occidentalo-américain.

Les forces de l’Alle­magne, pensait Marshall, devaient être mises au service du maintien américain en Europe : du coup, les Allemands, de vaincus maudits, devenaient, du jour au lendemain, des alliés privilégiés de l’Amérique, du moins selon les discours de propagande. Pour permettre à cette nouvelle propagande de se développer, Marshall, par l’intermédiaire de ses services, fait taire les lobbies anti-allemands et, au nom du patriotisme, les oblige à mettre en sourdine leur hargne à l’encontre du germa­nisme. Les procès contre les criminels de guerre cessent et les prisons, bien pleines, se vident.

Camp David, 1959 : le retour du condominium américano-soviétique

Mais cette position privilégiée, les Alle­mands ne vont pas la garder longtemps. Dès que la guerre froide prend fin, l’hostilité des lobbies anti-allemands revient à la surface. Mais dans un contexte différent : la division du monde en 2 blocs fait place à une di­versité plus chatoyante, surtout après la Conférence de Bandoung (1955). Le nombre d’État petits et moyens augmente rapide­ment, qui ne veulent se soumettre ni à Mos­cou ni à Washington. Devant l’imprévisibilité qui résulte de cette diversification d’instan­ces, les 2 super-gros estiment qu’il est plus utile d’adopter une stratégie commune vis-à-vis de ces nouveautés dérangeantes.

Krouchtchev et Eisenhower se rencontrent à Camp David en septembre 1959 et, tacite­ment, mettent fin à la guerre froide. Depuis lors, il existe de fait un condominium russo­-américain, qui n’a jamais été consigné par écrit mais s’est maintenu jusqu’aujourd’hui malgré les fluctuations de tous ordres qui ont animé la scène mondiale. Schématique­ment, ce condominium fonctionne de la sor­te : les 2 super-gros sont concurrents tout en étant unis contre les tiers qui mettent leurs hégémonismes en question ; ensuite, ils se ménagent chacun des zones d’influence bien délimitées, où l’autre s’abstient d’inter­venir. Khadafi, rappelle Mohler, a subi à ses dépens la logique de ce jeu, au printemps 1986, quand les navires soviétiques ont quit­té le Golfe de Syrte juste avant l’arrivée des bombardiers américains.

Une offensive de culpabilisation enclenchée par une provocation

Dès les accords de Camp David de septem­bre 1959, la jeune RFA perd ses privilèges accordés par Marshall. Elle n’est plus qu’un allié parmi beaucoup d’autres alliés. Les services de désinformation soviéto-tchèques organisent un peinturlurage de croix gammées dans le cimetière israélite de Cologne. Cette scandaleuse profanation, ultérieure­ment reconnue comme une sinistre provoca­tion par des agents tchèques passés à l’Ouest, permet aux média de crier à la re­naissance du “nazisme” et d’amorcer une campagne de culpabilisation. Cette deuxième vague de VB précède directement celle qui fait encore fureur aujourd’hui en RFA et sous-tend la “querelle des historiens”, sur la­quelle nous comptons revenir dans ces co­lonnes (1).

Les vainqueurs américains sont donc arrivés en Allemagne, armés de concepts et de slo­gans destinés à bouleverser de fond en com­ble l’image du passé allemand. Pour les Al­lemands demeurés en Allemagne, ces sché­mas manichéens, si simplistes, n’avaient pas la moindre pertinence ou objectivité. Vain­cus, il leur restait trois possibilités : accep­ter une culpabilité absolue, renier toute es­pèce de culpabilité ou se retirer du débat. Tous ceux qui ont un minimum de discer­nement pour juger la nature humaine sauront automatiquement que la grande majorité a choisi la troisième solution, en sachant imi­ter l’attitude culpabiliste aux moments vou­lus ou quand cela s’avère socialement renta­ble. Face à cette majorité silencieuse : des groupes actifs du culpabilisateurs, soutenus par les média et la nouvelle intelligentsia, et des cénacles, souvent nationalistes, qui nient farouchement, avec de bons arguments historiques, la culpabilité absolue et exclusi­ve du Reich.

À suivre

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