Hommage à l’historien de la monarchie de Juillet 4/4

Les belles pages qu’il a écrites prêtent à des malentendus. Je ne me lasserai pas de le répéter, ni même de le démontrer, quoique ce soit très clair. Ainsi M. Thureau-Dangin signale la fermeture des salons qui résulta de la révolution, l’invasion de la rue dans les lettres, le passage d’un souffle révolutionnaire. Il a mille fois raison. Mais pourquoi s’en plaint-il ? Tout le XVIIIe siècle avait travaillé dans les salons, pour les salons, sur les salons. Le XIXe découvrit une autre matière et des sujets nouveaux. Au point de vue de l’art, est-ce bien regrettable ?

Un littérateur serait peut-être tenté de dire à l’historien : le sentiment révolutionnaire est l’un des plus propres à inspirer un grand lyrique ; il unit, en effet, deux sentiments qui s’excluent d’ordinaire, une tristesse accablée, une explosion de joie : tristesse du présent, joyeuse aspiration vers un état meilleur. Quant aux désespoirs absolus et mornes, comme il y en eut aux environs de 1830, ils consument le poète ; mais cette vie qui se ronge elle-même, est un spectacle dont la tristesse poignante peut inspirer des œuvres de premier ordre.

Ainsi prenons Alfred de Vigny. Certes, comme le dit M. Thureau-Dangin, Vigny n’est pas le même homme après 1830, le chevalier trouvère, « enthousiaste, fidèle à son Dieu et à son roi, jaloux de l’hermine de sa muse ». Il est bien devenu « un analyste méfiant, triste, boudeur, amer, revenu de tous ses rêves de jeunesse, ayant perdu ses croyances religieuses, comme ses affections politiques, sans que rien les ait remplacées ». Rien, et dans l’effroi de sa pensée solitaire et nue, il a écrit tous ses chefs-d’œuvre. Son Journal est encore lisible après les Pensées de Pascal. Le chevalier trouvère écrivait de fort jolies choses, Le BalDolorida ; il laissait subsister bien des mièvreries dans Eloa ; Moïse même eût gagné à être composé plus tard, à l’époque des Destinées, c’est-à-dire de la Bouteille à la mer et de la Colère de Samson, de L’Esprit pur et de La Maison du Berger. Le grand ébranlement qu’avait reçu tout son être moral le poussa au sublime où il ne serait jamais monté sans cela. Sans dire avec Musset 12 que

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,

il est sûr que les émotions les plus intenses fécondent le mieux le talent, quelle que soit leur couleur et leur tonalité, quel que soit l’état morbide ou salutaire où elles plongent l’homme qu’elles ont frappé. Rien de plus délicat, de plus rebelle aux thèses que les rapports du tempérament moral et du génie artistique.

Autre exemple : Musset. Tout ce qu’a dit M. Thureau-Dangin sur la vie du poète est dit admirablement, il l’a montrée de plus en plus assombrie par les « spectres de sa jeunesse ». Que n’a-t-il remarqué que dans sa poésie se produisait un phénomène absolument opposé ? À mesure que l’existence du poète s’abaissait davantage, sa poésie — effet de réaction — s’épurait et montait dans un ciel plus calme et plus serein.

Les premières négations, celles de Mardoche, sont les plus insolentes. Plus tard, un rayon d’idéal illumine le front de Franck et de don Juan, et selon le mot de Stendhal, Musset prête au doute de Rolla l’accent de la prière. Dans les Nuits, il atteint à l’idéale pureté de Lamartine et de Milton ; les derniers vers qu’il composa furent L’Espoir en Dieu, le Souvenir. Aucun de ces poèmes ne dit l’agonie intellectuelle et morale dans laquelle le poète se mourait…

Toutes ces chicanes sont le fait d’un certain littérateur qui ne sait pas le premier mot des questions sociales. Mais moi qui suis juge, il faut bien que je tombe d’accord avec M. Thureau-Dangin sur tous les points de sa thèse. Oui, les convenances littéraires ayant été supprimées par la révolution de 1830, un débordement s’en est suivi qui est encore menaçant pour la société. C’est là un fait incontestable. Le malheur est que cela figure dans une Histoire de la monarchie de Juillet et soit dans le cas d’être pris pour un tableau des lettres sous ce règne, alors que la pensée de l’auteur n’est pas allée si loin. La Révolution de Juillet et la littérature, tel est le titre du chapitre. Si cette étude inspirait à quelqu’un le désir de faire plus ample connaissance avec M. Thureau-Dangin, je supplie le nouveau lecteur de ne pas oublier ce titre, et de ne pas perdre de vue l’étroite relation qui unit ce fragment à l’idée générale du livre. L’auteur se réserve peut-être de couronner son œuvre par un tableau complet, absolument littéraire, de la production artistique sous Louis-Philippe. Il aurait l’occasion d’y faire figurer plus d’un grand écrivain oublié dans sa première ébauche, — Théophile Gautier, pour ne citer que celui-là — et de signaler les origines de la poésie et du roman contemporains. Mais laissons les postulata, et notons la tendresse qu’il a témoignée dans tout ce chapitre pour « l’équilibre et la discipline des intelligences et des consciences ». C’est le goût des autoritaires ; nous rencontrons une seconde fois le mot par lequel j’ai tantôt défini son talent d’historien.

Mauvaise définition. Car elle est incomplète. Ce mot d’autoritaire n’embrasse que la moitié du talent de M. Thureau-Dangin. À côté du politique doctrinaire et libéral, il y a l’artiste, l’historien par plaisir, le voyant et le peintre. Mais que voit-il et que peint-il ? Par des raisons d’utilité sociale, il ne peint pas tout ce qu’il voit. Il s’abstient de toucher à certains sujets ou, s’il les indique, c’est par des mots abstraits. Devant les scènes tumultueuses qui pourraient inspirer des sympathies révolutionnaires, il refoule, il contient ses qualités de peintre ; en revanche, il leur donne une libre carrière dans le genre inoffensif du portrait historique. Quiconque se présente à l’horizon de la monarchie de Juillet est croqué sur-le-champ, parfois portraituré en buste ; on peut même admirer dans la galerie de M. Thureau-Dangin quelques grands personnages étudiés de pied en cap. Enfin il s’est permis — beaucoup plus rarement — de ciseler un cadre à ses plus vivantes peintures. La scène du prétoire où comparurent, l’un défenseur, l’autre accusé dans un procès de presse, Michel de Bourges et Godefroy Cavaignac, est un véritable modèle.

On vit se lever un avocat petit, trapu, chauve, le regard ardent, ayant dans tout son être quelque chose de fort, mais de grossier et d’un peu paysan. Personne ne le connaissait. Il sortit des bancs et se plaça au milieu du prétoire, comme pour se donner un champ plus libre : l’œil fixé sur les juges, il commença. L’auditoire fut étonné tout d’abord et bientôt saisi ; agitant d’une main convulsive ses notes éparses, l’orateur avait des bondissements et des éclats de bête fauve ; le geste était d’une trivialité impérieuse et redoutable ; le mouvement puissant, la parole d’une rudesse et d’une nudité affectées, avec une recherche de mots populaires ; et surtout, on sentait brûler dans cette rhétorique la flamme sombre des haines, des audaces et des colères démagogiques ; tels furent les débuts de Michel de Bourges sur la scène parisienne.

Le portrait de Cavaignac est plus long, trop long pour être cité, je le regrette bien, car on y sent, chez M. Thureau-Dangin, un mélange d’estime sympathique pour ce « paladin de la démagogie » avec une espèce d’horreur sacrée pour l’homme qui osa le premier s’écrier en plein prétoire : « Messieurs, je suis républicain ! »

Ces beaux encadrements ne sont pas très nombreux. L’auteur aime à s’en tenir au simple portrait, dont il sait varier et multiplier les formes. Tantôt il fait une étude de psychologie politique (les Lieutenants de Casimir Périer) ; tantôt, en plein compte rendu, d’un grand coup de crayon il enferme un caractère, une silhouette morale ; ailleurs un croquis fort soigné, dix, vingt à trente lignes, avec des traits savants, de multiples retouches à la façon de La Bruyère, des parallèles très étudiés, chaque phrase faisant vis-à-vis à une autre, chaque mot ayant un mot qui lui répond, sans que la vérité perde rien à ce jeu artistique, sans que les coquetteries et les balancements de l’expression portent la moindre atteinte à la justesse des idées. C’est en cela surtout qu’apparaît toute l’originalité de M. Thureau-Dangin, c’est en cela qu’il est un maître, en cette fusion si réussie de la matière dans le moule et de l’idée dans l’expression.

Il est vrai qu’il ne tient obstinément ni pour l’un ni pour l’autre de ces deux éléments ; il sait faire au bon endroit les plus pénibles sacrifices. Je l’ai montré déjà, mais il faut y revenir. L’obsession de l’unité, fatale aux philosophes, se rencontre quelquefois chez les historiens. Trouver la direction d’une vie, la dominante d’un caractère, est leur souci perpétuel. S’ils la trouvent, c’est fort bien. Le portrait n’en sera que plus beau ; il ne sera que plus facile de l’exécuter. Mais si on ne la trouve pas, cette unité, comme il arrive cinq fois sur sept quand on a affaire aux hommes du XIXe siècle ? Bien des peintres l’inventeraient, et beaucoup l’ont inventée, l’ont imposée à leur modèle arbitrairement. En pareil cas, M. Thureau-Dangin se résout sagement à subdiviser son travail ; il s’efforce de saisir les différentes attitudes du personnage dont il n’a pu apercevoir les traits généraux, il le prend tel qu’il le voit, modifiant sa pose à mesure que les circonstances se modifient. Le portrait de Villemain professeur, député, ministre, est un bon exemple de ces petits tableaux en trois ou quatre médaillons. Il se pourrait que le goût personnel de l’auteur le portât à ces compositions très analytiques. Il renonce volontiers aux bénéfices de l’unité, même devant les types qui nous paraissent faciles à envelopper dans une formule simple. Toute vérité générale a son côté particulier, un lien qui la relie à la contingence des événements ; c’est cette relation que M. Thureau-Dangin s’attache à exprimer. Il est donc obligé d’en recommencer l’étude, aussi souvent que les événements changent ces relations. Que de portraits, tous admirables, du seul roi Louis-Philippe ! Cela revient à dire que l’artiste qui est en M. Thureau-Dangin, préfère le côté vivant des choses à leur aspect scientifique ; il s’intéresse donc aux petits faits, aux nuances psychologiques, aux jeux subtils des consciences politiques.

De là ces traits vifs et nets qui vous retracent en deux lignes une physionomie, une situation : c’est La Fayette « citoyen de tous les États, garde national de toutes les cités »; c’est Dupont de l’Eure, « esprit obstiné et court », toujours prêt à offrir sa démission « avec une sorte d’indépendance bourrue »; c’est M. Thiers orateur et « son art merveilleux, sans jamais fatiguer, de ne jamais se fatiguer lui-même »; c’est le maréchal Soult, faisant chambrée tantôt avec Molé, tantôt avec ses adversaires, « manche brillant auquel on pouvait adapter des lames de toutes formes et de toutes trempes ». On en trouve comme cela à toutes les pages. À côté de ces éclats de style, il faudrait pouvoir donner une idée des plus délicats procédés de M. Thureau-Dangin, de la façon ingénieuse dont il obtient dans tous ses tableaux des milliers de dégradations et des changements progressifs dans les images qu’il suscite. Mais chaque touche ici ne vaut que par les touches avoisinantes, il est donc impossible d’en détacher aucune, impossible de donner le moindre échantillon du premier, de l’essentiel mérite de M. Thureau-Dangin ; allez après cela faire des études critiques et donner l’idée d’un livre à qui ne l’a pas lu !

Charles Maurras

  1. En 1832. (Comme celle-ci, les notes suivantes sont des notes des éditeurs.) [Retour]
  2. Heinrich Heine, 1797-1856, poète allemand qui vécut à Paris une grande partie de sa vie. [Retour]
  3. La conquête de l’Algérie avait commencé sous Charles X ; au Portugal, en Autriche et en Italie, la France et l’Angleterre soutenaient toutes deux les nationalismes libéraux, mais souvent de manière concurrente. [Retour]
  4. Popularisé par le dramaturge et caricaturiste Henry-Bonaventure Monnier, 1799-1877, le personnage fictif de Joseph Prudhomme est une personnification de la bourgeoisie du XIXe siècle. [Retour]
  5. La monarchie de Juillet sera renversée en 1848 et après une brève parenthèse républicaine le coup d’État du 2 décembre 1851 amènera le second Empire. [Retour]
  6. Le qualificatif de « question d’Orient » a été appliqué au XIXe siècle à plusieurs séries d’événements qui impliquaient les puissances européennes en Asie. Durant la monarchie de Juillet il s’agit essentiellement de la révolte du pacha d’Égypte Méhémet-Ali contre l’empire Ottoman et des conséquences de cette révolte. [Retour]
  7. Henry Temple Palmerston, 1784-1865. Alors ministre des Affaires étrangères anglais dans les cabinets Grey puis Russell. Il sera Premier ministre entre 1855 et 1865. [Retour]
  8. Karl Hillebrand, 1829-1884, essayiste, publiciste et historien de la littérature allemande, il fut un temps à Paris secrétaire de Heinrich Heine (voir note 2). [Retour]
  9. L’Avenir était un journal quotidien français dont le premier numéro parut le 16 octobre 1830. Il avait été fondé à l’initiative de M. Harel du Tancrel et de l’abbé Félicité de Lamennais, rédacteur en chef. Les principaux rédacteurs étaient Philippe Gerbet, Henri Lacordaire et Charles de Montalembert. C’était par excellence le représentant du catholicisme libéral. [Retour]
  10. Louis Blanc publie sous ce titre en 1841 un ouvrage sur les dix premières années du règne de Louis-Philippe. Il sera complété ensuite par l’Histoire de huit ans d’Élias Regnault qui couvre les années de 1840 à 1848. [Retour]
  11. De 1789 à 1869, le Moniteur publiait les débats des assemblées françaises et remplissait un peu le rôle du Journal officiel. [Retour]
  12. Dans La Nuit de mai. [Retour]

http://maurras.net/textes/30.html

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