Hommage à l’historien de la monarchie de Juillet 3/4

Personne n’a mieux décrit l’état d’indifférence dans lequel végétait encore la jeunesse, quelques années après la révolution de Juillet, et raconté, d’un accent plus ému, plus vibrant, cette renaissance du sentiment chrétien, ce mouvement ascensionnel du catholicisme de 1830 à 1848, cette série de luttes auxquelles concoururent les premiers esprits du temps, Lamennais, Lacordaire, Montalembert, Ozanam, et qui finirent par la grande victoire de la loi sur l’enseignement. Comme toutes les victoires, celle-ci n’était que la résultante de nombreux succès partiels arrêtés maintes fois par des échecs considérables. Ainsi, les vainqueurs de 1850 assistaient en somme au triomphe des idées de L’Avenir 9, moins l’utopie et le scandale ; mais L’Avenir était resté sur le carreau. M. Thureau-Dangin s’est appliqué avec un soin particulier à l’analyse des idées lamennaisiennes et des causes qui amenèrent leur insuccès partiel.

Ceux qui s’obstineraient à voir dans l’historien officiel de la monarchie de Juillet soit un libérâtre incorrigible, soit un empirique, un « opportuniste » sans principe régulateur, soit encore un iconoclaste aux manières polies, ceux-là feront bien de relire tout ce bel exposé, d’un trait vigoureux, aux conclusions très nettes et sagement énoncées ; toutes les pages où M. Thureau-Dangin aborde la question religieuse ont, du reste, ce caractère de fermeté nuancée de modération. Il y aurait, dans ce catholicisme d’un homme d’État, le sujet d’une intéressante psychologie. Mais le sujet m’emporte, à mon grand regret.

Que n’y aurait-il pas à dire, aussi, sur une tout autre face du talent de M. Thureau-Dangin, à propos des pages saisissantes consacrées à la conquête de l’Algérie ?

N’ayant voulu qu’indiquer le tracé général de l’Histoire de la monarchie de Juillet, j’ai dû négliger ce très bel épisode ; c’est un petit chef-d’œuvre dans le grand ; toutes les campagnes y sont exposées avec la lucidité de M. Thiers et plus de sobriété. Je n’en dirai qu’un mot : on peut lire ce chapitre sans recourir à la carte. Il y a telle page, la prise de Constantine, par exemple, qui peut soutenir la comparaison avec ce que nous ont laissé de plus achevé les grands historiens de l’antiquité.

III

L’Académie française a, par trois fois, et sur le rapport de M. Taine, décerné le grand prix Gobert à l’Histoire de la monarchie de Juillet. Le suffrage de l’illustre compagnie et celui, plus précieux encore, de son rapporteur, me dispensent de dire que M. Thureau-Dangin a fait une œuvre littéraire. J’aimerais cependant éplucher par le menu les rares qualités du nouvel historien. Elles ressortent singulièrement dans le tas d’érudits, de chartiers et de compilateurs qui se multiplient à notre grand ennui. Non qu’il méprise le document ; il est peu de pages, dans tout ce travail, qui ne portent en note la mention « documents inédits », si chère aux fureteurs. Il a fouillé les secrètes archives du duc de Broglie, de M. de Barante, de M. de Sainte-Aulaire, de M. de Viel-Castel, correspondances, agendas, mémoires, souvenirs, notes au jour le jour ; il a passé au milieu de ces richesses et de ces séductions sans perdre son bon sens. L’odeur des paperasses ne l’a point grisé. Il n’a pas renoncé à la rédaction personnelle, ni, comme l’a fait trop souvent M. Taine, chargé les documents de le suppléer auprès de ses lecteurs. Il pouvait se borner à ficeler un fagot, il a fait un bouquet dont chaque fleur vaut la peine d’être regardée et sentie par les connaisseurs. Parmi tant de petits faits qu’il pouvait recueillir, il n’en a pas choisi un seul qui fût banal. Tous les traits « inédits » sont intéressants ; et si l’on est curieux de savoir à quel point, en voici un quelconque. Je puise au hasard :

Après la chute du cabinet du 1er Mars 1840, le duc de Broglie fit maints efforts pour empêcher M. Thiers de faire une opposition systématique à M. Guizot, appelé au pouvoir par Louis-Philippe. Le duc de Broglie avait été, au 1er mars, comme le parrain de M. Thiers, et s’était porté caution de sa sagesse auprès des conservateurs. Ce souvenir donnait à ses avis pas mal d’autorité.

— Vous avez deux conduites à tenir, lui disait-il. Une opposition vive vous concilie la gauche mais vous éloigne du pouvoir ; faîtes-vous l’homme de la gauche, et vous ne rentrez plus qu’avec une révolution. Au contraire, attendez, tenez-vous tranquille, soyez modéré, et dans six mois les cartes vous reviennent.

Pendant que le duc parlait ainsi, M. Thiers paraissait touché au point d’avoir des larmes dans les yeux.

C’est là une des vignettes historiques qui fixent à jamais les traits des deux interlocuteurs. Irrité, tiré vers la gauche, M. Thiers avait peut-être en portefeuille les notes du discours qu’il devait prononcer le 25 décembre. Son plan était tracé. Tout à coup, la petitesse de son rôle et l’inhabileté de son plan lui sont dévoilées brusquement et trop tard. Il se sent engagé, enlisé à jamais dans cette opposition de sept ans jusqu’à son ministère de vingt-quatre heures, jusqu’à la chute de la dynastie, à la révolution pressentie par le duc. Je ne sais si le petit speech prêté à celui-ci par M. Thureau-Dangin fut prononcé textuellement ou forgé après coup ; mais on n’invente pas un trait comme le dernier, cette émotion de M. Thiers, touché au point d’avoir des larmes dans les yeux. Posez en regard le duc de Broglie, dans son sang-froid hautain nuancé de compassion, et n’assistant pas sans quelque surprise à cette explosion de sensibilité méridionale. Est-ce que vous n’enviez pas les témoins d’une telle scène, si elle eut des témoins ? Pour ma part, j’aurais voulu être mouche. La plupart des « inédits » de M. Thureau-Dangin me font éprouver le même désir ; ils passionnent. Quel malheur qu’il ait trouvé si peu d’imitateurs ! Nous bâillerions moins haut en lisant ses confrères, lorsque nous les lisons.

Ne pas faire bâiller, c’est déjà quelque chose. Il y a mieux. C’est d’avoir un talent original, d’apporter une conception neuve en un genre aussi vieux que l’histoire. J’appellerais volontiers cette conception, de l’histoire autoritaire, de l’histoire de gouvernement.

La marche du récit n’est pas abandonnée au hasard des événements. Les faits, alignés en série plutôt qu’arrangés en tableaux, sont déroulés selon un plan philosophique, abstrait. Encore l’auteur n’insiste-t-il que sur une certaine classe de faits, sur ceux qui peuvent donner des événements une explication véritable, et non plus seulement plausible et hypothétique, comme il suffit à tant de narrateurs. C’est pour cela que la diplomatie tient une si grande place dans l’ouvrage et une plus grande dans le souvenir des lecteurs ; car c’est visiblement à cette partie que M. Thureau-Dangin a mis le plus d’art, de talent, de passion et de vie. Il a payé de sa personne, il s’y est jeté corps et âme. Certaines expositions sont de vrais chefs-d’œuvre ; le premier ministère et la question extérieure, les affaires étrangères sous Casimir Périer, et surtout le débrouillement de cet écheveau : la question d’Orient, négociations et conséquences politiques. On serait tenté, à voir cette habileté, d’acclamer le rédacteur en chef du Français ministre des affaires étrangères. Il est vrai qu’on le verrait avec la même joie président du conseil ; car il démêle également bien, avec un enthousiasme communicatif, les fils des négociations qui se croisent avant la formation de chaque ministère. Il aime à respirer l’air des cabinets et des chancelleries, ces arrière-coulisses de l’histoire, à en recueillir les chuchotements. Sur la scène, on se remue davantage, on crie plus fort ; mais le spectacle est bien moins instructif. M. Thureau-Dangin suit les ministres à la Chambre, il ne s’y rendrait pas de son propre mouvement. Peu de séances parlementaires dans son histoire ; des fragments de discours ministériels, suivis, et non toujours, de l’analyse des répliques. Il dédaigne les « approbations sur divers bancs » et les « murmures » entrecoupant tous les discours, moyen usé et trop facile de donner l’illusion des mouvements d’une assemblée. Si deux adversaires comme Guizot et Thiers se trouvent en présence, il rend compte du résultat de la rencontre plutôt que du duel et de ses péripéties. Le reste de la Chambre n’existe qu’à titre de concept ; majorité, minorité, centre gauche, tiers-parti. Ce qu’il y a de pittoresque dans le champ clos parlementaire est donc négligé totalement. Ce n’est pas faute de matière. Les débats orageux n’ont pas manqué à la tribune, de 1830 à 1848. Louis Blanc en est l’écho. Maintes pages de l’Histoire de dix ans 10 ne sont que la transcription telle quelle du Moniteur 11 quand ce dernier n’existait pas encore. Le moindre éclat de voix y est enregistré. Quel grand homme que Berryer aux yeux de Louis Blanc et de son continuateur ! Quel personnage secondaire aux yeux de M. Thureau-Dangin qui, après avoir tracé de lui un portrait exact et vivant, comme tous les portraits sortis de sa plume, après avoir rendu une fois pour toutes un hommage sympathique au grand caractère et à l’incomparable éloquence de Berryer, ne dit presque plus rien de lui dans la suite de son histoire, et se borne à signaler dans les circonstances mémorables, son apparition à la tribune.

Je ne critique pas, je constate. Je constate que, vu de chez M. Thureau-Dangin, Berryer est parmi les comparses. Je prends ici Berryer pour le représentant d’une espèce. J’entends par Berryer tout ce qui ne fut sous Louis-Philippe que verbe, qu’éloquence, qu’explosion mélodieuse de sentiments, sans résultat positif appréciable. Si M. Thureau-Dangin n’était qu’un politique, je n’aurais manifesté aucun étonnement de cette omission. Mais le politique est doublé d’un artiste, on le verra plus loin. Or je m’étonne que l’artiste n’ait pas débauché le narrateur, ne l’ait pas fait sortir de sa route pour écouter un moment ces belles sonorités, pour admirer ces belles têtes, pour retracer quelque drame parlementaire ou révolutionnaire, le procès des ministres de Charles X, ou les insurrections lyonnaises, ce qui eût fait un si beau pendant à la sombre peinture du choléra à Paris. Oui certes je m’en étonne ; je m’aperçois ensuite qu’il y a là évidemment une victoire du peintre sur lui-même, une réaction de la volonté sur le tempérament, un effort couronné de succès, et à ce titre je l’admire.

Quand j’ai bien admiré, je cherche les raisons pour lesquelles M. Thureau-Dangin a retenu son pinceau, et, quand je les ai trouvées, elles me semblent tout à fait identiques aux raisons pour lesquelles Louis Blanc a brossé, plutôt qu’il n’a écrit tant de pages frissonnantes. Louis Blanc n’a pas décrit pour le plaisir de les décrire les insurrections de Lyon, et M. Thureau-Dangin ne s’est pas tu sur le même sujet pour le plaisir de se taire. Tous deux ont obéi aux mêmes préoccupations politiques et sociales. Une seule différence : Louis Blanc était révolutionnaire et M. Thureau-Dangin est conservateur. Si peu probant que fût le récit d’une révolte et si vaines que pussent paraître les légendes dont on l’environnait, il y avait là une machine de guerre à manœuvrer contre la monarchie, et Louis Blanc n’avait pour but que sa destruction. Inversement M. Thureau-Dangin doit redouter les surprises du sentiment. L’amour des phrases vides est bien affaibli chez les Français de 1887. Toutefois il peut avoir ses regains. De même pour la politique sentimentale, de même pour les engouements révolutionnaires. Sommes-nous bien certains qu’une excitation un peu forte ne les ranime pas en nous, si désillusionnés que nous pensions être ? M. Thureau-Dangin n’en est pas plus certain que nous. C’est pour cela qu’il se garde de donner aucune secousse, et l’on me permettra de trouver ses scrupules fort sages.

Le souci de l’hygiène sociale l’accompagne partout. S’il traite de la littérature de 1830, il ne la considère que sous ces deux rapports comme exprimant les mœurs de l’époque et comme ayant exercé une influence sur ces mœurs. Dirai-je que je le regrette ? Oui et beaucoup. D’abord cela fera des quiproquos. Plus d’un sot adressera à cette littérature les critiques que M. Thureau-Dangin n’adresse qu’aux sujets par elle choisis. Il était en second lieu éminemment apte à dire en homme de goût ses impressions littéraires, beaucoup plus apte selon moi que les deux critiques auxquels il a recouru trop exclusivement. Le Sainte-Beuve des Portraits traversa pendant tout le règne une crise de jalousie littéraire dont il ne se défit jamais complètement à l’égard de ses anciens amis plus favorisés de la « Muse », Quant à M. Nisard, appréciateur distingué des œuvres du passé, il a toujours paru condamné à bien des erreurs sur ses contemporains, privilège qu’il partageait avec M. Villemain. Quelque lutin leur brouillait les idées aussitôt qu’ils touchaient à certaines dates.

Enfin, il n’est jamais indifférent au prestige d’un règne que les lettres y aient été représentées avec plus ou moins d’éclat ; il est sans doute bien ridicule à un monarque de commander un rapport sur les progrès de la poésie depuis le glorieux jour de son avènement ; mais le lustre des écrivains rejaillit toujours quelque peu sur « le trône qui les protège » ou qui ne les protège pas. Il manquerait quelque chose au premier empire si Napoléon n’avait pas eu Chateaubriand pour adversaire et Madame de Staël pour souffre-douleur. Musset pouvait être bien indifférent à Louis-Philippe et Louis-Philippe à Musset ; c’est de 1830 à 1848 que l’un a fait ses chefs-d’œuvre et que l’autre a régné. Ils s’en vont côte à côte à la postérité, et si le premier porte quelque auréole, il devient impossible à l’autre d’en éviter le reflet. Tant pis si je m’explique mal, mais je regrette bien le morceau de critique littéraire, purement littéraire, que pouvait nous donner M. Thureau-Dangin.

À suivre

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