Hommage à l’historien de la monarchie de Juillet 2/4

En attendant que la sagesse vînt à la jeune génération, Louis-Philippe avait le droit de compter sur la bourgeoisie, non seulement sur ses bulletins de vote, qui ne lui manquèrent pas, mais sur son appui moral, qu’elle lui refusa lâchement. Il y a là une de ces défections que l’histoire ne comprend pas. Que Vigny et Chateaubriand aient vécu retranchés dans un légitimisme intraitable et désespéré ; que George Sand, Lamennais, Lamartine aient rêvé, en présence des crises ouvrières, d’une fraternité socialiste ou républicaine ; que le juste milieu et la paix perpétuelle ne fussent pas précisément l’idéal de la petite cour d’écrivains et d’artistes groupés autour du duc d’Orléans : on conçoit tout cela.

Qui dit jeunesse ou poésie dit exaltation, dit oubli de la vue nette des choses. Mais Prudhomme 4 avait l’âge, le poids, tout ce qu’il fallait pour bien voir ; l’énormité de sa bêtise explique seule la quantité d’affronts qu’il prodigua à Louis-Philippe et à sa famille, et cette opposition de dix-huit années jalouse, hargneuse, et pourtant réfléchie ; on n’a pour s’en convaincre qu’à lire les pamphlets de M. de Cormenin sur la liste civile, ou, chez M. Thureau-Dangin, l’histoire des rejets de dotations ou les débats de ce honteux procès de la Contemporaine, dans lequel le jury acquitta purement et simplement les calomniateurs de Louis-Philippe ; sur douze bourgeois parisiens, il ne s’en était trouvé que six pour se porter garants de l’honorabilité du roi. Prudhomme est d’ordinaire plus vigilant sur ses intérêts ; comment n’avait-il pas compris, en 1840, que sa fortune était liée à celle de la dynastie d’Orléans ? Les regrets de cette bourgeoisie, si caressée pendant dix-huit ans, furent amers après 1848, dans la détresse politique et financière qui aboutit au 2 décembre 5 ; mais à qui la faute ?

La coalition met encore en lumière l’un des plus grands défauts du régime parlementaire : la tendance des assemblées à se croire tout le gouvernement, la propension qu’ont tous les corps délibérants à engager une lutte systématique avec le pouvoir, leur jalousie de la prérogative royale, leur besoin persistant de la rogner et de la limiter. M. Thureau-Dangin ne pense pas que cet exemple soit la condamnation définitive de ce régime. Ce vice lui paraît de nature à disparaître, par une répartition plus sage des pouvoirs, sans entraîner la disparition du gouvernement représentatif. Tant mieux ; car l’histoire des événements postérieurs à la coalition accumule des charges nouvelles contre la façon dont ce régime était pratiqué sous Louis-Philippe. Une grande partie des erreurs et des fautes commises au sujet de la question d’Orient 6 n’a pas d’autre origine. L’initiative du cabinet français fut paralysée par l’ingérence de ce qu’on appelait alors la nation. Une majorité solide lui faisant défaut, il ne pouvait gouverner contre l’opinion ; devant à tout propos justifier ses moindres démarches devant la presse et devant les Chambres, il ne pouvait garder un secret ; obligé avec cela de contenter également ces deux aspirations nationales dont l’une excluait l’autre, le maintien de l’alliance anglaise contre la Russie et l’agrandissement de Méhémet-Ali, doit-on s’étonner qu’il ait, de guerre lasse, fait passer cette contradiction dans notre diplomatie et proposé sans rire le programme saugrenu dont on avait bercé la Chambre ; qu’à ce lord Palmerston 7, dans lequel l’orgueil national et la morgue personnelle se doublaient d’une antipathie profonde contre la France, il ait tenu sérieusement ce langage : « Nous sommes vos alliés et voulons rester tels ; c’est là un grand honneur que nous vous faisons. Méhémet-Ali ne vous convient pas ; il n’en sera pas moins souverain héréditaire d’Égypte, de Syrie et autres lieux, si nous le voulons bien ; n’attendez de notre part aucune concession. »

Et M. Thiers, le « ministre de l’honneur national », incarnant les sentiments du peuple et de la bourgeoisie, n’en fit aucune. Il se roidit opiniâtrement. Avant toute rupture, le cabinet anglais obligea lord Palmerston à faire une dernière offre. On accordait à Méhémet l’Égypte héréditaire, le pachalick d’Acre, sauf la ville de ce nom, également héréditaire, « le tout, sous la condition qu’en cas de refus du pacha, le gouvernement français s’associerait aux mesures de contrainte à prendre contre lui ». M. Thureau-Dangin s’arrête ici pour déclarer qu’à cette transaction « l’intérêt, l’honneur et même l’amour-propre ont satisfaction ». Mais qu’aurait dit la galerie, dont M. Thiers était le mandataire ?

Préférer Albion à Méhémet-Ali ?

Il n’y pouvait penser. Il refusa, refusa, et la France eut un camouflet : le traité du 15 juillet fut signé à l’insu de notre ambassadeur. Si la guerre ne s’en est pas suivie, une guerre aussi désastreuse que l’a été trente ans plus tard celle de 1870, ce n’a pas été la faute de M. Thiers, des journaux et des hommes d’imagination. Il faut en faire honneur au bon sens de Louis-Philippe.

Le principal inconvénient de ce régime ainsi pratiqué, c’est donc la perversion de l’idée de gouvernement. Par la fatalité des choses, les ministres furent réduits, en plus d’une occasion, à n’être, comme M. Thiers, que de simples « manœuvriers parlementaires ». Leur activité se dépensait, se dispersait en mille riens sans issue, et surtout à ce rien plus absorbant que tous les autres, le souci de l’effet, la pose dramatique « au tribunal de l’opinion ». M. Thiers eut à un degré éminent ce besoin de jeter de la poudre aux yeux des Chambres et du public, la faculté de perdre de vue la question principale pour s’occuper des accessoires.

L’esprit à la fois entêté et léger, impérieux, écolier et rageur de M. Thiers éclate en plein dans la fameuse question d’Orient, qui se termina par le camouflet piteux que l’on sait.

Le ministère réparateur de M. Guizot, en faisant concéder à Méhémet-Ali l’Égypte héréditaire, en obligeant l’Europe à rappeler la France dans le concert dont on l’avait bannie, sauva du moins l’honneur que M. Thiers, qui confondait trop ici sa petite personne avec la France, faisait semblant de croire perdu. Des pertes plus réelles, y en avait-il ? Je répondrai avec Thureau-Dangin et par un mot qu’il affectionne : oui et non. Oui et non pour le pacha ; il subissait des conditions plus dures qu’avant le traité du 15 Juillet ; mais l’Égypte lui resta avec ses frontières rigoureusement délimitées par la nature, et c’est peut-être à l’homogénéité de ses possessions que la dynastie de Méhémet est redevable de sa durée. Oui et non encore pour la France ; car — laissons de côté l’honneur qui fut sauf — cette guerre en vue fut pour nous une alerte salutaire. Nos arsenaux furent pourvus, nos armées un peu négligées furent mises sur un meilleur pied ; enfin, en dépit des protestations, pour parer à toute éventualité, par je ne sais quel pressentiment du dernier roi français, on décréta les fortifications de Paris, à la suite de ce réveil du sentiment national. Oui, mais de l’autre côté du Rhin on se réveillait aussi ; les cris de nos journaux secouèrent la torpeur germanique, qui reprit son allure de 1813. Selon la formule extrêmement nette d’un historien allemand (Hillebrand 8) cité par M. Thureau-Dangin :

— Ce fut là le jour de la conception de l’Allemagne. C’en était fini pour l’élite de la nation des idées françaises. Le courant, jusqu’alors arrêté, de l’amour de la liberté nationale et historique prit à jamais le dessus sur le courant rationnel français de l’esprit de révolution.

Pendant ce temps la Chambre gémissait, fort marrie de la note à payer, un milliard de prodigalités folles, disait-elle, de dépenses exagérées, d’armements inutiles, par la faute, les uns disaient du roi, les autres de M. Thiers. Par dessus ces gémissements on entendait le fausset grêle de M. Thiers démontrant, clair comme le jour, qu’il avait dépensé 189 millions, et il en était fier, mais pas un sou de plus. Enfin, et vers la même époque, il montait à la surface de la société quelque chose que M. Thureau-Dangin étudiera plus en détail dans ses prochains volumes, mais dont il a signalé la venue : l’idée de la réforme électorale, qui devait renverser Louis-Philippe, se faisait jour peu à peu, en même temps que l’idée socialiste qui menace encore l’organisation actuelle. Le gouvernement de Juillet, c’est le premier de ses torts et le grief le plus sérieux qu’on puisse élever contre lui, n’avait jamais songé à donner satisfaction aux besoins moraux de la foule. Les esprits d’élite se consolaient dans l’art. Mais les autres ?

Après la fausse alerte qui venait d’exalter tous les cerveaux, les idées de Fourier, de Louis Blanc, de Pierre Leroux trouvaient un terrain tout prêt à les recevoir et à les faire germer. Notons qu’elles avaient un tour idyllique et sentimental dont le socialisme contemporain s’est tout à fait débarrassé. Quant au suffrage universel, c’est encore vers ce temps-là qu’on a commencé d’en parler. Le spectacle de la coalition n’avait pas augmenté le prestige du corps électoral et de ses élus.

— Faites voter le peuple et vous verrez que tout s’arrangera !

Encore une illusion dont l’expérience nous a bien allégés ; mais ce devait être là l’idée d’une époque où les agitateurs n’étaient pas tous sans conscience, où l’espérance du mieux n’était pas ipso facto traitée de chimère, d’une époque dont la nuance exacte me semble bien marquée chez M. Thureau-Dangin par les deux traits que voici : M. Thiers couvrant son parquet de cartes géographiques et, là, étendu sur le ventre, s’occupant à fixer des épingles noires et vertes, tout comme avait fait Napoléon, et Louis-Napoléon, lors de sa tentative sur Boulogne, emportant à son bord un aigle vivant… !

II

M. Thureau-Dangin m’accuserait d’avoir forcé la note des sévérités si je donnais ce qui précède comme une exacte réduction de ses quatre volumes. Je dirai donc : voilà les réflexions qu’ils m’ont suggérées. Ce n’est pas la moins curieuse vertu de cette histoire que de faire travailler les esprits les plus indifférents en matière politique ; une vertu qui a sa rançon, puisque celui qui en est doué doit accepter la collaboration de tous ses lecteurs. Mais M. Thureau-Dangin accepte de bonne grâce cette collaboration. On dirait même qu’il l’appelle. Encore plus mesurés dans la forme que modérés dans le fond, ses jugements ne paraissent jamais s’exprimer en entier. Il y a tout un arrière-fond de demi-mots, de réticences qui murmurent : Complétez-nous, lecteur ! Très flatté, le lecteur ne se fait pas faute d’allonger le texte, en y cousant des broderies de sa façon, des commentaires de son cru ; il en exagère à plaisir les vues originales, et, si l’on peut dire, les thèses. Peut-être qu’ici cette exagération n’est pas déplacée ; car j’ai voulu mettre en saillie les côtés piquants de cette histoire et ceux-là seulement. Il est bien entendu que M. Thureau-Dangin se garde des excès dans tous les sens et des théories en tous genres, qu’il nuance les blâmes et explique les erreurs.

Toujours respectueux, quand il parle de Louis-Philippe et de ses ministres sérieux, M. Thureau-Dangin montre sans doute une certaine ironie, je ne crois pas l’avoir exagérée, à l’égard des enthousiasmes irraisonnés, des ambitions, des espoirs chimériques de la génération de 1830 ; mais de ce qu’il traite comme elle le mérite l’Église française de l’abbé Châtel et se moque des trois prophètes Confucius, Parmentier et… Lafitte, de ce qu’éclairé par les événements, il s’est dégagé de tout chauvinisme et de tout fanatisme pour apprécier nos relations internationales et nos crises intérieures, il serait injuste de supposer chez lui un parti pris de dédain pour les choses de l’esprit, ou, comme on l’a trop fait, comme je crains de l’en avoir loué trop gratuitement, l’unique souci des résultats en matière politique. Rien n’est plus éloigné de la pensée de M. Thureau-Dangin que ce positivisme gouvernemental, et l’on peut s’en convaincre à la lecture de ses belles études sur le mouvement religieux.

À suivre

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