Vérités sur 1914-1918

Après la mort des derniers combattants de la Grande Guerre, l’historiographie entre dans une nouvelle phase qui, renonçant à désacraliser un « mythe » patriotique, concilie respect dû à l’héroïsme et vérité.

Le titre de l’essai du lieutenant-colonel Rémy Porte, Chronologie commentée de la Première Guerre mondiale, est réducteur, comme le souligne son préfacier, André Martel, dans un avant-propos remarquable. Car enfin, une chronologie, par définition, n’est pas ouvrage dont on fait un livre de chevet et que l’on prend plaisir à lire, sinon par nécessité. Or, Rémy Porte, emporté par son sujet, n’a pu s’en tenir à une stricte énumération de dates et de faits décharnés et c’est une chronique, voire des annales, de juin 1914 à 1919, qu’il propose ici avec assez de détails et de plume pour en faire une lecture suivie.

Un panorama saisissant

Véritable précis, son ouvrage, fruit d’un travail dont l’immensité et le sérieux sont évidents, ne se borne pas à traiter des questions militaires mais englobe les aspects politiques et sociaux du conflit, s’arrête à la mort de Péguy, Alain Fournier, Apollinaire, insignifiantes comparées à l’immense tuerie en cours et si lourdes de conséquences s’agissant du rayonnement de la France, s’intéresse à la presse, aux empires coloniaux, entraîne le lecteur d’un front à l’autre, de l’état-major allemand au russe, de l’italien au britannique, de sorte que s’étend devant lui un panorama saisissant et que l’outil de travail, indispensable, devient livre d’histoire à part entière.

 Cette vue d’ensemble, et le recul, permettent de comprendre combien cette guerre demeurait évitable  et à quel point son déclenchement reposa sur une erreur de jugement de l’ensemble des belligérants qui n’en anticipèrent pas l’ampleur, la violence, le coût, l’horreur, les conséquences. Peut-être eussent-ils, sinon, réfléchi avant de déchaîner un cataclysme dont ils perdirent presque aussitôt le contrôle… Vers la guerre totale, le tournant de 1914-1915, publié sous la direction de John Horne, réunissant des spécialistes français, britanniques, allemands, américains, belges, permet de disséquer le phénomène.

Dans l’hypothèse d’un conflit franco-allemand sous-jacent depuis 1871, l’Europe s’était préparée à une guerre « moderne », comparable aux récents affrontements de Mandchourie ou des Balkans et s’attendait à une déflagration brutale, mais classique, circonscrite et surtout brève, en quoi l’optimisme des mobilisés, de part et d’autre du Rhin, s’appuyait sur des analyses sérieuses… Or rien ne se passa comme prévu parce que personne n’avait mesuré, à très grande échelle, ce que signifiait la mise en œuvre d’une guerre « moderne », autrement dit industrielle. L’effroyable déferlement des « orages d’acier », inédit, les pertes, invraisemblables au point que ni la Somme, ni Verdun, ni le Chemin des Dames, de sinistre mémoire, n’égaleront l’hécatombe des premiers mois, firent, en quelques jours, basculer les hommes dans un monde nouveau, terrifiant, impitoyable, en rupture totale et définitive avec une conception chevaleresque et traditionnelle du combat. Tous les repaires intellectuels, moraux, voire religieux, furent bousculés, parfois emportés dans ce maelström. La haine s’en mêla, jusqu’à ne laisser subsister que la volonté de gagner à tout prix par n’importe quel moyen. La « guerre totale » n’a pas uniquement une dimension géographique, elle a d’abord une dimension morale ou plutôt d’absence de morale. 

Cruauté inédite

Anne Duménil met ainsi en évidence la stupeur des Allemands, privés de la guerre de mouvement qu’ils attendaient, se heurtant à une résistance française imprévue, qui se solda par un débordement de cruautés, les fameuses « atrocités teutonnes », plus fondées qu’il n’a été de bon ton de le dire. De leur côté, les Français ne firent pas toujours mieux et l’on comprend que le témoignage de Genevoix, qui fit scandale parce qu’il avouait avoir abattu un Allemand dans le dos, ne constituait pas une exception. Blessés, prisonniers, quand on en faisait encore, populations civiles furent victimes de cette cruauté nouvelle sur le front, tandis qu’à l’arrière, tombait un tabou avec le recours aux armes chimiques. Dans ce contexte, le génocide arménien est emblématique de l’entrée de l’humanité dans un XXe siècle parvenu d’emblée au paroxysme de l’inhumanité… 

Dessin beau et brutal

Cette dimension, Stéphane Antoni et Olivier Ormière l’ont remarquablement saisie et rendue dans Gallipoli, premier volume d’une bande dessinée, Le temps du rêve, consacrée aux Anzacs, contingent australien et néo-zélandais engagé sur le front oriental, à travers le destin douloureux d’un volontaire aborigène déjà victime de la politique d’éradication de son peuple. Face à ce garçon qui cherche refuge dans les traditions ancestrales, un officier, parfait produit de Standhurst, conscient que la guerre est en train de détruire son âme, mais persuadé que l’enjeu mérite ce sacrifice… Peu de textes mais un dessin beau et brutal qui rend la réalité du combat sans concessions artistiques.

Maurice Genevoix, réformé après avoir été grièvement blessé aux Éparges en avril 1915, s’était, presque aussitôt, livré à une catharsis littéraire en publiant les cinq volumes de Ceux de 14, souvent considérés comme le témoignage le plus valable sur la réalité des premiers mois de guerre. Œuvre de jeunesse, elle lui laissait, un demi-siècle après, un sentiment d’inachevé qui l’obligea à revenir sur le sujet, rétréci à un seul thème : la confrontation du lieutenant de vingt-quatre ans qu’il était alors à la probabilité de sa mort. Le vieil académicien comblé d’honneurs y trouva du réconfort. Il me semble, pour ma part, que La Mort de près, mince volume magnifiquement écrit, possède une force d’émotion et une violence qui se diluaient dans l’ampleur des premiers souvenirs. Ces quelques chapitres, plus travaillés, plus construits, aux bouleversants accents de chant funèbre pour une génération massacrée, culminant, paradoxe habituel chez ce chantre de la vie animale, non dans l’agonie d’un homme, qui garde tout son sens, mais dans celle d’un cheval incapable de comprendre la raison de sa souffrance, font toucher le fond de l’abîme et de l’absurde, mais pour les éclairer : chef d’œuvre n’est pas un mot trop fort.

L’originalité de Verdun 1916 de Malcolm Brown, journaliste à la BBC, est de poser un regard neutre, les Anglais n’ayant pas été engagés, sur la bataille la plus terrifiante de l’histoire militaire. Or, même sans dimension sentimentale, car il est peu de Français ou d’Allemands dont les grands-pères n’aient combattu à Verdun et qui n’en demeurent marqués, sa glorieuse abomination garde sa sombre fascination devant le mortel héroïsme déployé pour une place qui, aberration absolue, avait été démilitarisée, ou peu s’en fallait, depuis des mois et n’aurait pas dû constituer un objectif stratégique. En faisant de la prise de Douaumont, qui n’était pas défendu, une victoire majeure, Falkenhayn mit les Français dans l’obligation d’avouer leur erreur, ou de reprendre à tout prix ce symbole de la défense nationale. Certes, Brown, qui cite Genevoix parmi les combattants de Verdun, n’est pas toujours d’un sérieux irréprochable, mais son livre est intéressant, vivant, et équitable, chose rare, envers le maréchal Pétain. 

Traumatismes

Comment s’étonner que, dans cet enfer, des hommes aient craqué ? Longtemps, il fut impossible d’aborder la question des traumatismes psychologiques, états de choc engendrés par une forme de combat à laquelle même des professionnels de la guerre n’étaient pas préparés. Pourquoi une minorité a-t-elle flanché ? Simulateurs, lâches, faibles, déshonorant leur patrie ? Ce diagnostic a été longtemps le seul posé par les médecins et psychiatres militaires, toutes nationalités confondues. On sait aujourd’hui qu’ils se trompaient et que de grands blessés sans blessures apparentes firent les frais de cette erreur. Jean-Yves Le Naour a eu raison de s’intéresser à ces Soldats de la honte. Cependant, au-delà de l’aspect antimilitariste de l’ouvrage, lassant, c’est l’absence de dimension humaine qui nuit au travail. Les querelles de médicastres et parlementaires, qui occupent l’essentiel du livre, d’un terrible ennui, occultent le sort d’hommes dont la souffrance, le malheur méritaient enfin meilleur hommage. Il faut le chercher dans l’ambitieux album en bandes dessinées de Jean-David Morvan, Yann Le Gal et Hubert Bieser, Vies tranchées, évoquant les destinées de quatorze soldats « fous » internés près de Paris. Certains, alcooliques, imbéciles ou malades mentaux avant guerre, n’auraient jamais dû être enrôlés ; d’autres ont incontestablement perdu la raison confrontés à un univers devenu dément. On ne leur a pas témoigné la compassion qu’ils méritaient. Les jeunes dessinateurs qui racontent leurs histoires, dans des planches hallucinées et hallucinantes, remplissent ce devoir de mémoire.

► Anne Bernet, L’Action française 2000 n°2828, 17-30 nov. 2011.

◘ Rémy Porte, Chronologie commentée de la Première Guerre mondiale, Perrin, 650 p., 26 € ; sous la direction de John Horne, Vers la guerre totale, Tallandier, 350 p., 21,50 € ; Antoni et Ormière, Le Temps du rêve, tome I, Gallipoli, Delcourt, 48 p., 13,50 € ; Maurice Genevoix, La Mort de près, La Table ronde, 135 p., 7 s ; Malcolm Brown, Verdun 1916, Perrin Tempus, 265 p., 8,50 € ; Jean-Yves Le Naour, Les Soldats de la honte, Perrin, 270 p., 19 € ; Jean-David Morvan, Yann Le Gal, Hubert Bieser, Vies tranchées, Delcourt, 102 p., 20 €.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/57

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