Irlande 30 janvier, le dimanche sanglant

« Les larmes coulent lentement le long de mon visage

Et mon coeur s’embrase par tant de douleur

Repensant tristement à ce jour où la bêtise fit un ravage

Et pointant l’armée Britannique d’un doigt accusateur »

(extrait d’un poème de « Bloody sunday 013 sur : Forum « je poème »)

Les premiers « Bloody sunday » de 1887 et 1920

Le chemin vers la liberté des irlandais est borné de journées sanglantes dont plusieurs, qui se déroulèrent le dimanche reste dans les mémoires comme des « bloody sunday »

Le premier est une dispersion violente d’une manifestation organisée le 13 novembre 1887 par la « Social Democratic Federation » et l' »Irish National League ». La charge de la police montée londonienne fit  deux morts et cent-cinquante blessés dans les rangs des ouvriers venus réclamer pacifiquement une amélioration de leurs conditions de travail.

Au cours de la guerre d’indépendance de l’Irlande, entre 1919 et 1921, l’armée républicaine irlandaise (IRA) a mené une guerre de libération de son sol contre le « Royal Irish Constabulary ». La couronne britannique décidé à anéantir la rébellion forma des troupes paramilitaires, les Black and Tans et la Auxiliary Division appelé Auxiliaries ou Auxies. 

Le dimanche 21 novembre 1920 à Dublin, des « Auxies », en représailles d’assassinats d’agents britanniques menés par l’IRA, envahissent un stade où se déroule un match de football gaélique devant des milliers de personnes. Ils tirent sur la foule qui cherche à évacuer le stade Le bilan est 14 personnes tuées et 65 blessés. L’horreur du massacre secoua l’opinion publique jusqu’au roi lui même et entacha l’honneur de la couronne britannique.

En 1921, les Irlandais obtiennent une partition de l’île et un statut d’autonomie pour la partie sud. Mais la guerre civile continuera jusqu’à l’obtention de l’indépendance en 1937, tandis que l’Irlande du Nord, restée attachée à la couronne britannique allait continuer a être le théâtre d’affrontements violents entre les Irlandais catholiques et les orangistes protestants.

Le « Bloody sunday » de 1972

Mais le « Bloody sunday » que l’Histoire et surtout les mémoires irlandaises retiendront concerne le massacre à Derry le 30 janvier 1972.

Après la partition de l’île les britanniques qui avaient conservé les comtés les plus riches, ont mis en place une politique ségrégationniste pénalisant lourdement les irlandais catholiques vivant dans l’Ulster. Au début des années 1960, au milieu des affrontements et attentats qui secouent régulièrement l’Irlande du Nord, l’Association nord-irlandaise pour les droits civiques (NICRA) se constitue pour essayer de défendre pacifiquement les droits des irlandais. Les manifestations se multiplient alors mais les rassemblements des irlandais catholiques sont rapidement l’objet d’attaques de plus en plus violentes de la part des loyalistes protestants, et en 1969 une parade dégénère en  Bataille du Bogside qui dure 3 jours sous le regard de la police royale de l’Ulster.

L’armée britannique est appelée en renfort et se déploie en Irlande du Nord mais rapidement l’escalade de la violence va reprendre en 1971, lorsque la neutralité des soldats va être mise en cause. Les manifestations et rassemblements sont interdits tandis que les attaques et les attentats se multiplient dans tout l’Ulster et principalement à Derry, le coeur des affrontements ou l’IRA a même réussi à organiser avec des réseaux de barrages un zone de non droit : le « free Derry »

L’Association nord-irlandaise pour les droits civiques planifie malgré l’interdiction, une manifestation pacifique à Derry le 30 janvier 1972 pour protester contre l’internement administratif, décidé par le Parlement nord-irlandais le 9 août 1971.

Les britanniques vont tendre un pièges aux nationalistes : ils autorisent la manifestation mais empêchent les participants d’atteindre « le Guildhall » comme prévu provoquant la colère de groupes de jeunes irlandais. C’était le signal pour qu’intervienne le 1er bataillon du régiment parachutiste positionné depuis le matin sur les côtés du parcours.

Rapidement des tirs à balles réelles vont être réalisés sur les manifestants désarmés. Plus d’une centaine de cartouches vont être ainsi tirées en direction d’une foule paniquée, et coincée par les barrières de l’armée.

14 irlandais vont être ainsi assassinés de sang froid en quelques minutes par les forces d’occupation britanniques.

John (Jackie) Duddy (17 ans). Abattu d’une balle dans la poitrine sur le parking des appartements de Rossville. Quatre témoins ont déclaré que Duddy n’était pas armé et était en train de fuir les parachutistes quand il fut tué. Trois d’entre eux ont vu un soldat viser délibérément le jeune homme lorsqu’il courait. Il est l’oncle du boxeur irlandais John Duddy.

Patrick Joseph Doherty (31 ans). Abattu par derrière alors qu’il tentait de ramper pour se mettre à l’abri sur le parking des appartements de Rossville. Doherty a fait l’objet d’une série de photographies, prises avant et après sa mort par le journaliste français Gilles Peress. Malgré le témoignage du «Soldat F» qui avait tiré sur un homme tenant et utilisant un pistolet, John Widgery a reconnu que les photographies montraient que Doherty n’était pas armé, et que des tests médico-légaux sur ses mains pour les résidus de tir se sont révélés négatifs

Bernard McGuigan (41 ans). Tué d’une balle à l’arrière de la tête alors qu’il était allé aider Patrick Joseph Doherty, en agitant un mouchoir blanc pour indiquer aux soldats ses intentions pacifiques

Hugh Pious Gilmour (17 ans). Touché au coude droit, la balle est ensuite entrée dans sa poitrine pendant qu’il courait d’où se trouvaient les parachutistes sur Rossville Street. John Widgery a reconnu qu’une photographie prise quelques secondes après que Gilmour a été touché corrobore les dires de témoins affirmant qu’il n’était pas armé, et que des tests de résidus de tir ont été négatifs

Kevin McElhinney (17 ans). Abattu par derrière alors qu’il tentait de ramper pour se mettre à l’abri à l’entrée des appartements de Rossville. Deux témoins ont déclaré que McElhinney n’était pas armé

Michael Gerald Kelly (17 ans). Touché à l’estomac alors qu’il se tenait près des décombres de la barricade en face des appartements de Rossville. John Widgery admis que Kelly n’était pas armé

John Pius Young (17 ans). Touché en pleine tête alors qu’il se tenait près des décombres de la barricade. Deux témoins ont déclaré que Young n’était pas armé

William Noel Nash (19 ans). Touché à la poitrine près de la barricade. Des témoins ont déclaré que Nash n’était pas armé et venait en aide à une autre personne touchée quand il a été tué

Michael M. McDaid (20 ans). Touché au visage à la barricade, alors qu’il était en train de quitter à pied le lieu où se trouvaient les parachutistes. La trajectoire de la balle a indiqué qu’il pourrait avoir été tué par des soldats placés sur les murs de Derry

James Joseph Wray (22 ans). Blessé puis abattu à bout portant alors qu’il était couché sur le sol. Les témoins qui n’ont pas été appelés devant le Tribunal de Widgery ont déclaré que Wray criait qu’il ne pouvait pas bouger ses jambes avant qu’il soit mortellement touché la deuxième fois

Gerald Donaghy (17 ans). Touché à l’estomac tout en essayant de courir pour se mettre à l’abri entre Glenfada Park et Abbey Park. Donaghy a été amené dans une maison voisine par des passants, où il a été examiné par un médecin. Ses poches ont été fouillées afin de l’identifier. Plus tard, la photo du cadavre de Donaghy a montré des bombes à clous dans ses poches. Ni ceux qui fouillèrent ses poches dans la maison, ni l’officier médical de l’armée britannique (Soldat 138) qui le déclara mort peu après disent avoir vu des bombes. Donaghy avait été un membre de la Fianna Éireann, un mouvement de jeunesse républicain lié à l’Armée républicaine irlandaise. Paddy Ward, un informateur de la police qui a témoigné lors de l’enquête de Saville, a affirmé qu’il avait donné deux bombes à clous à Donaghy plusieurs heures avant qu’il soit abattu

Gerald (James) McKinney (34 ans). Touché juste après Gerald Donaghy. Des témoins ont déclaré que McKinney courait derrière Donaghy, s’est arrêté et a levé les bras en criant « Ne tirez pas ! Ne tirez pas ! », quand il a vu tomber Donaghy. On lui a ensuite tiré dans la poitrine

William Anthony McKinney (27 ans). Touché par derrière lorsqu’il a tenté d’aider Gerald McKinney. Il avait quitté la zone de couverture afin d’essayer d’aider Gerald

John Johnston (59 ans). Touché à la jambe et à l’épaule gauche sur William Street 15 minutes avant que le reste de la fusillade a commencé. Johnston n’était pas dans la marche, mais sur son chemin pour rendre visite à un ami à Glenfada Park. Il est mort 4 mois et demi plus tard ; sa mort a été attribuée à des blessures qu’il a reçues ce jour-là. Il fut le seul à ne pas mourir immédiatement ou peu de temps après avoir été touché

Les suites du massacre

En avril 1972, tandis que l’Irlande enterre ses enfants, l’enquête immédiate conclut à une riposte légitime à des tirs de l’IRA, blanchissant l’armée..

En mai 1997, des témoignages anonymes d’anciens soldats viennent confirmer la culpabilité de l’armée et le désarmement des manifestants, l’enquête est rouverte.

En juin 2010, le premier ministre David Cameron présente ses excuses aux familles leur demandant de « tourner la page », tandis que le rapport, dans un climat de normalisation des rapports entre les deux communautés conclut à un « psychodrame » individualisant la responsabilité sur des soldats qui auraient (juste) « pété les plombs »

Depuis, une enquête judiciaire incriminant une vingtaine d’anciens soldats britanniques, âgés aujourd’hui de soixante dix ans environ et qui ont tous d’ores et déjà obtenu l’immunité, est en cours. Aucun résultat communiqué à ce jour…

« Est-ce qu’il y a besoin de faire appel à la loi  pour dire à dix mille personnes ce qu’elles ont vu ? »

Car les témoignages et les éléments de l’enquête portent à confirmer a préméditation de l’armée qui pensait dans une violence exemplaire faire peur aux nationalistes. Telle que le confirme par exemple le type inhabituel de munitions distribuées avant la manifestation, ou cette note de service du général Robert Ford, commandant des forces terrestres en Irlande du Nord au moment des événements. Adressée au général sir Harry Tuzo, son subordonné, elle a été écrite environ trois semaines avant le Bloody Sunday : “Je parviens à la conclusion que le minimum de force requis pour restaurer la loi et l’ordre, c’est d’abattre certains meneurs du DYH [Derry Young Hooligans, des casseurs qui s’en prenaient aux commerçants protestants du centre-ville] après avoir émis des sommations claires.”

Et tandis que les preuves accusant l’armée et le gouvernement s’accumulent, la justice britannique, pourtant si prompte a conclure pour les crimes commis par Saddam Hussein ou Bachar El Assad fait piétiner l’enquête cherchant ainsi dans un déroulement extrêmement long une sorte de catharsis thérapeutique pour les témoins des événements.

Que ce soit dans la théologie de la repentance ou dans l’amnésie des crimes, l’Histoire reste manipulée par des intérêts politiques et économiques sans gène ni respect pour les victimes.

Concernant le « Bloody sunday », qui fut un moment crucial dans l’histoire des relations entre l’Irlande et la Grande Bretagne, les plaies ne se refermeront jamais dans le coeur d’un pays uni à ses familles,  tant que justice ne sera pas rendue.

http://alawata-tradition.blogspot.com/search/label/Bloody%20Sunday

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