La diplomatie de Staline 2/2

[Ci-contre : Churchill, Roosevelt, Staline à la conférence de Yalta, fév. 1945]

Les Britanniques et les Américains sont surpris : ils avaient cru que l’Uncle Joe allait avaliser sans réticence leur politique maximaliste, en rupture totale avec les usages diplomatiques en vigueur en Europe. Mais Staline, comme le Pape et Bell, l’Evêque de Chichester, s’oppose au principe radicalement révolutionnaire de la reddition inconditionnelle que Churchill et Roosevelt veulent imposer au Reich (qui demeurera, pense Staline, en tant que principe politique en dépit de la présence éphémère d’un Hitler). Si Roosevelt, en faisant appel à la dictature médiatique qu’il tient bien en mains aux États-Unis, parvient à réduire au silence ses adversaires, toutes idéologies confondues, Churchill a plus de difficulté en Angleterre. Son principal adversaire est ce Bell, Évêque de Chichester.

Pour ce dernier, il n’est pas question de réduire l’Allemagne à néant, car l’Allemagne est la patrie de Luther et du protestantisme. Au jusqu’au-boutisme churchillien, Bell oppose la notion d’une solidarité protestante et alerte ses homologues néerlandais, danois, norvégiens et suédois, de même que ses interlocuteurs au sein de la résistance allemande (Bonhoeffer, Schönfeld, von Moltke), pour faire pièce au bellicisme outrancier de Churchill, qui s’exprima par les bombardements massifs d’objectifs civils, y compris dans les petites villes sans infrastructure industrielle importante. Pour Bell, l’avenir de l’Allemagne n’est ni le nazisme ni le communisme mais un “ordre libéral et démocratique”. Cette solution, préconisée par l’Évêque de Chichester, n’est évidemment pas acceptable pour le nationalisme allemand traditionnel : il constitue un retour subtil à la Kleinstaaterei, à la mosaïque d’États, de principautés et de duchés, que les visions de List, de Wagner, etc., et la poigne de Bismarck avaient effacé du centre de notre continent.

“L’ordre démocratique fort” suggéré par Staline est plus acceptable pour les nationalistes allemands, dont l’objectif a toujours été de créer des institutions et une paedia [éducation] fortes pour protéger le peuple allemand, la substance ethnique germanique, de ses propres faiblesses politiques, de son absence de sens de la décision, de son particularisme atavique et de ses tourments moraux incapacitants. Aujourd’hui, effectivement, maints observateurs nationalistes constatent que le fédéralisme de la constitution de 1949 s’inscrit peut-être bel et bien dans une tradition juridico-constitutionnelle allemande, mais que la forme qu’il a prise, au cours de l’histoire de la RFA, révèle sa nature d’octroi. Un octroi des puissances anglo-saxonnes…

Face aux adversaires de la capitulation inconditionnelle au sein de la grande coalition anti-hitlérienne, la résistance allemande demeure dans l’ambiguïté : Beck et von Hassell sont pro-occidentaux et veulent poursuivre la croisade anti-bolchevique, mais dans un sens chrétien ; Goerdeler et von der Schulenburg sont en faveur d’une paix séparée avec Staline. Claus von Stauffenberg, auteur de l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler, provient des cercles poético-ésotériques de Munich, où le poète Stefan George joua un rôle prépondérant. Stauffenberg est un idéaliste, un “chevalier de l’Allemagne secrète” : il refuse de dialoguer avec le Comité Allemagne Libre de von Paulus et von Seydlitz-Kurzbach : « on ne peut pas accorder foi à des proclamations faites derrière des barbelés ».

Les Notes caucasiennes d’Ernst Jünger

Les partisans d’une paix séparé avec Staline, adversaires de l’ouverture d’un front à l’Est, ont été immédiatement attentifs aux propositions de paix soviétiques émises par les agents en place à Stockholm. Les partisans d’une “partie nulle” à l’Est sont idéologiquement des “anti-occidentaux”, issus des cercles conservateurs russophiles (comme le Juni-Klub ou les Jungkonservativen dans le sillage de Moeller van den Bruck) ou des ligues nationales-révolutionnaires dérivées du Wandervogel ou du nationalisme soldatique. Leur espoir est de voir la Wehrmacht se retirer en bon ordre des terres conquises en URSS et se replier en-deçà de la ligne de démarcation d’octobre 1939 en Pologne. C’est en ce sens que les exégètes contemporains de l’œuvre d’Ernst Jünger interprètent son fameux texte de guerre, intitulé Notes caucasiennes.

Ernst Jünger y perçoit les difficultés de stabiliser un front dans les immenses steppes d’au-delà du Don, où le gigantisme du territoire interdit un maillage militaire hermétique comme dans un paysage centre-européen ou picard-champenois, travaillé et retravaillé par des générations et des générations de petits paysans opiniâtres qui ont maillé le territoire d’enclos, de propriétés, de haies et de constructions d’une rare densité, permettant aux armées de s’accrocher sur le terrain, de se dissimuler et de tendre des embuscades.

Il est très vraisemblable que Jünger ait plaidé pour le retrait de la Wehrmacht, espérant, dans la logique nationale-révolutionnaire, qui avait été la sienne dans les années 20 et 30, et où la russophilie politico-diplomatique était bien présente, que les forces russes et allemandes, réconciliées, allaient interdire à tout jamais l’accès de la “forteresse Europe”, voire de la “forteresse Eurasie”, aux puissances thalassocratiques, qui pratiquent systématiquement ce que Haushofer nommait la politique de l’anaconda, pour étouffer toutes les velleités d’indépendance sur les franges littorales du Grand Continent (Europe, Inde, Pays arabes, etc.).

Ernst Jünger rédige ses notes caucasiennes au moment où Stalingrad tombe et où la VIe Armée est anéantie dans le sang, l’horreur et la neige. Mais malgré la victoire de Stalingrad, qui permet aux Soviétiques de barrer la route du Caucase et de la Caspienne aux Allemands et d’empêcher toute manœuvre en amont du fleuve, Staline poursuit ses pourparlers en espérant encore jouer une “partie nulle”. Les Soviétiques ne mettent un terme à leurs approches qu’après les entrevues de Téhéran (28 novembre – 1er décembre 1943). À ce moment-là, Jünger semble s’être retiré de la résistance. Dans son célèbre interview au Spiegel en 1982, immédiatement après avoir reçu le Prix Goethe à Francfort, il déclare : « Les attentats renforcent les régimes qu’ils veulent abattre, surtout s’ils ratent ».

Jünger, sans doute comme Rommel, refusait la logique de l’attentat. Ce qui ne fut pas le cas de Claus von Stauffenberg. Les décisions prises par les Alliés occidentaux et les Soviétiques à Téhéran rendent impossibles un retour à la case départ, c’est-à-dire à la ligne de démarcation d’octobre 1939 en Pologne. Soviétiques et Anglo-Saxons se mettent d’accord pour “déménager l’armoire Pologne” vers l’Ouest et lui octroyer une zone d’occupation permanente en Silésie et en Poméranie. Dans de telles conditions, les nationalistes allemands ne pouvaient plus négocier et Staline était d’office embarqué dans la logique jusqu’au-boutiste de Roosevelt, alors qu’il l’avait refusée au départ. Le peuple russe paiera très cher ce changement de politique, favorable aux Américains.

Réunification et “ordre démocratique fort”

Après 1945, en constatant que la logique de la Guerre Froide vise un encerclement et un containment de l’Union Soviétique pour l’empêcher de déboucher sur les mers chaudes, Staline réitère ses offres à l’Allemagne exsangue et divisée : la réunification et la neutralisation, c’est-à-dire la liberté de se donner le régime politique de son choix, notamment un “ordre démocratique fort”. Ce sera l’objet des notes de Staline de 1952. Le décès prématuré du Vojd soviétique en 1953 ne permet pas à l’URSS de continuer à jouer cette carte allemande.

Khrouchtchev dénonce le stalinisme, embraye sur la logique des blocs que refusait Staline et ne revient à l’anti-américanisme qu’au moment de l’affaire de Berlin (1961) et de la crise de Cuba (1962). On ne reparlera des notes de Staline qu’à la veille de la perestroïka, pendant les manifestations pacifistes de 1980-83, où plus d’une voix allemande a réclamé l’avènement d’une neutralité en dehors de toute logique de bloc. Certains émissaires de Gorbatchev en parlaient encore après 1985, notamment le germaniste Vyateslav Dachitchev, qui prit la parole partout en Allemagne, y compris dans quelques cercles ultra-nationalistes.

À la lumière de cette nouvelle histoire de la résistance allemande et du bellicisme américain, nous devons appréhender d’un regard nouveau le stalinisme et l’anti-stalinisme. Ce dernier, par exemple, sert à répandre une mythologie politique bricolée et artificielle, dont l’objectif ultime est de rejeter toute forme de concert international reposant sur des relations bilatérales, d’imposer une logique des blocs ou une logique mondialiste par le truchement de cet instrument rooseveltien qu’est l’ONU (Corée, Congo, Irak : toujours sans la Russie !), de stigmatiser d’avance tout rapport bilatéral entre une puissance européenne moyenne et la Russie soviétique (l’Allemagne de 1952 et la France de De Gaulle après les événements d’Algérie). L’anti-stalinisme est une variante du discours mondialiste. La diplomatie stalinienne, elle, était à sa façon, et dans un contexte très particulier, conservatrice des traditions diplomatiques européennes.

Robert Steuckers, Nouvelles de Synergies Européennes n°17, 1996.

  Voir aussi ces 2 articles de Luc Nannens sur la diplomatie durant l’entre-deux-guerres : Relations germano-soviétiques de 1918 à 1944, Relations germano-espagnoles de 1936 à 1940.

Bibliographie : 

  • Dirk BAVENDAMM, Roosevelts Weg zum Krieg. Amerikanische Politik 1914-1939, Herbig, München, 1983. 
  • Dirk BAVENDAMM, Roosevelts Krieg 1937-45 und das Rätsel von Pearl Harbour, Herbig, München, 1993. 
  • Valentin FALIN, Zweite Front. Die Interessenkonflikte in der Anti-Hitler-Koalition, Droemer-Knaur, München, 1995. 
  • Francis FUKUYAMA, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flamm., 1992. 
  • Klemens von KLEMPERER, German Resistance Against Hitler. The Search for Allies Abroad. 1938-1945, Oxford Univ. Press/Clarendon Press, 1992-94. 
  • Th von LAUE, The World Revolution of Westernization. The Twentieth Century in Global Perspective, Oxford Univ. Pr., 1987. 
  • Jürgen SCHMÄDEKE/Peter STEINBACH (Hrsg.), Der Widerstand gegen den National-Sozialismus. Die deutsche Gesellschaft und der Widerstand gegen Hitler, Piper (SP n°1923), München, 1994.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/53

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