La Varende, artisan des lettres

Terrien et passion de mer, normand et breton, enthousiaste et mélancolique : Jean de la Varende fut tout cela à la fois.

Est-il nécessaire de présenter Jean de la Varende (1887-1959) ? De nombreuses études lui ont été consacrées l’on songe à Marie-Madeleine Martin (La Varende et moi, 1946), Anne Brassié (La Varende. Pour Dieu et le roi, 1993), Anne Bernet (La geste chouanne de Monsieur de La Varende, 1997) ou Jean Mabire (La Varende entre nous, 1999). Qu’y a-t-il de neuf ? Beaucoup de choses. À commencer par de très fréquentes rééditions chez Via Romana. Moteur de cette dynamique, l’association Présence de La Varende, présidée par Patrick Delon. Ce dernier publie un ouvrage singulier mêlant biographie, aphorismes et évocation de l’actualité de La Varende. Car plus que jamais, le châtelain de Bonneville a quelque chose à nous dire.

Terre et mer

Tout marin a un port d’attache. Un lieu familier, d’où s’élancer ensuite vers horizon. Un ancrage. Son navire intérieur Jean de La Varende l’a amoureusement ancré au Chamblac, en Normandie. Son pays d’Ouche est abreuvé des ondées. « La Normandie est dédiée à la pluie. La pluie lui donne des couleurs et les verdit soudain ». Dans ce « pays fièrement beau, sombre, grand, idéal » comme l’écrivait Barbey d’Aurevilly, éclatent des touches de couleurs cerisiers, pommiers en fleurs, et, bien sûr la maison aimée, aux briques orangées, « entre le pourpre au coquelicot, le feu de l’œillet d’Inde et la chair des centaurées ». C’est là que nait Jean, sous le regard des glorieux ancêtres : le commandeur de Galart ou Mgr de Montmorency-Laval. Ce n est pas une bâtisse, c’est un arbre généalogique épousant les poutres et les mansardes. le château de Bonneville exerce sur l’enfant une influence d’autant plus magnétique qu’il a dû le quitter à l’âge de trois ans. Orphelin de père un mois après sa naissance, le cadet rejoint la Bretagne, patrie de sa mère, une Fleuriot de Langle. Dans le vieux Rennes et à La Morinais, Jean grandit sous l’oeil d’un grand-père charismatique Fleuriot de Langle, figure de la marine en bois et homme d’un autre siècle. C’est de lui que La Varende hérite ses très fines connaissances maritimes. Capable de tailler des maquettes au réalisme saisissant (une centaine exposées au Chamblac) ou de décrire d’époustouflantes manoeuvres d’escadre, on pouvait croire que l’écrivain était un officier à la retraite. Lui que sa santé, pourtant, a empêché de faire Navale. La Marine est exaltée à travers ses biographies (Tourville, Suffren, Surcouf) et ses contes marins. La devise familiale ? Sicut aqua ! Quant au nom varende, il signifie « gardien du gouvernail » en vieux norois. Descendant d’un jarl viking par son père, d’un compagnon de La Pérouse par sa mère, l’eau salée coule dans ses veines. Mais cette enfance bretonne a aussi mis en branle un puissant moteur d’écriture : la nostalgie. « Je dois tout au mal du pays. J’ai été griffé, attaqué, mordu par la nostalgie. La nostalgie a tout fait ».

Ii reviendra au Chamblac. Chez l’auteur se mêlent l’instinct de caprerie scandinave et le vieux chant sylvestre des Celtes. ll célèbre la brise marine et l’odeur des sous-bois. Dans Le Troisième jour, la forêt est nommée pas moins de dix fois, dès le premier chapitre. La nature devient presque un personnage à part entière :

« La forêt s’étend ainsi qu’un immense animal à peine apprivoisé, qui se plaint et qui chante, qui respire et transpire, qui embaume et qui pue, et qui se meut dans une lenteur séculaire. Effrayant organisme d’énergie physique, haussant, dispersant chaque jour des millions de tonnes d’eau qu’il pompe et distribue. La forêt se bat avec les nuages et s’ébroue sous la foudre. Ce fut la reine, la dominatrice des vieux âges et, seulement quand le fer fut inventé, put-on la combattre. Aujourd’hui, elle est vaincue; les hommes l’ont enchainée de liens fragiles, ont pénétré dans ses flancs, mais elle n’accepte pas sa défaite, jamais elle ne perd courage elle lutte toujours. Elle reprend son invasion, incessamment ».

La campagne est peuplée d’hommes et de bêtes. Il y a les métayers. Le gentilhomme, qui n’hésite pas à se dire « cul-terreux », proclame : « Nous les hobereaux, nous sommes liés au peuple des campagnes et nous le devinons parce que nous l’aimons ». il y a aussi le bestiaire chouettes, loups, chiens, chevaux. La Varende leur consacre Le cheval et l’image (1947) Le Haras du Pin (1949) et, surtout, ce titre étincelant Son Altesse le cheval (1972). Et c’est vrai que, du Chamblac à Lamballe, le cheval est roi.

L’auteur est-il donc régionaliste ? En réalité, ses personnages vibrent de valeurs universelles foi, courage, loyauté. Dans les Contes d’au-delà des mers, on navigue, bien loin du Pays d’Ouche, de la Phénicie au Japon, en passant par la Russie. L’univers lavarendien n’est pas replié sur lui-même. Il est enraciné, et non sclérosé.

Artisan-conteur

La Varende sculpte les phrases comme les coques de ses navires. C’est un artisan. Mieux : un paysagiste, aux dires de P. Delon. Ses descriptions précises et vivantes, captivant les sens du lecteur sont picturales, cinématographiques. On retrouve là l’élève des Beaux-Arts de Rennes; car il fut peintre avant d’être écrivain. Chérissant le beau mot et le bel objet, il exalte le travail bien fait. Dans la chute étincelante d’une nouvelle comme dans la beauté des courbes de la nef de bois, git le sens du détail et de la rigueur ordonné au souci de l’élégance et de harmonie. « faire du beau a été l’idéal de toute une caste qui, en plus du bien, voulut se donner sans compter : la chevalerie », écrit-il en 1954.

À l’ère du roman engagé, La Varende a le toupet de conter de belles histoires. Anticonformmiste, il annonce un peu la génération suivante,- celle des hussards. Michel Déon chante « l’espèce de bonheur retrouvé quand [La Varende] évoque le passé enfoui, les beautés de la langue française, cette belle maîtresse à qui l’on fait des enfants, des romans et des essais ». Quant à Mohrt, avec malice, il le situe dans une drôle d’ « Internationale blanche », entre Yeats et Faulkner. Pour lui, La Varende est « un écrivain “sudiste” » ! Ce n’est pas le patagon Jean Raspail qui aurait dit le contraire, lui qui, dans Le roi au-delà de la mer, parcourt amoureusement la Vendée insurgée sur les pas de Manon, héroïne de Man d’Arc. Man d’Arc, d’ailleurs, illustre combien la beauté lavarendienne est travaillée, préparée, servie par des recherches aiguës, aux archives familiales ou sur le terrain. Pour forger ce roman consacré à l’équipée de la duchesse de Berry, l’écrivain effectue plusieurs voyages en Vendée militaire; il veut sentir, voir, savoir, transmettre. Maniant la plume à défaut d’épée, ce « chevalier à la triste figure » n’a pas failli à sa vocation chouanne.

On est surpris de la diversité de l’œuvre : romans, biographies, études historiques, nouvelles. Ce dernier genre est peut-être celui où s’exerce le mieux le génie de l’écrivain, son sens de la formule, la plume claquant comme le fouet du veneur. S’il fallait commencer par un livre, on pourrait, à l’instar de P. Delon, recommander Les Manants du Roi ou Heureux les humbles. Par touches, on peint un tableau, une figure, un caractère. Dans ses grandes biographies historiques comme dans ses fictions (Nez-de-Cuir, Le Centaure de Dieu), La Varende nous saisit par la profondeur de sa pénétration psychologique. Passions et tourments de l’âme sont figurés comme une tempête. Foi et doutes sont bien présents; que l’on songe aux tourments des royalistes d’Action française (« L’Énergie nationale ») condamnés par Rome (Les Manants du Roi). Et si ces douleurs sont si bien narrées, c’est qu’elles sont intimes à l’auteur toujours abonné au journal maurrassien, il a longtemps assisté à la messe dans une paroisse voisine, caché, dit-on, derrière un pilier…

Souvenir et avenir

Nostalgie et mélancolie parcourent l’œuvre de La Varende. Dans Les Manants du Roi, fresque familiale dont les nouvelles voguent de 1793 aux années 1950, les royalistes du Pays d’Ouche vont de défaite en défaite. Est-ce à dire que l’auteur est un héraut du pessimisme ? Nenni. Amoureux de la vie, il n’a cessé d’enluminer des héros jeunes et solaires, vibrants, vivants. La mélancolie n’entame jamais l’enthousiasme, elle voisine avec lui. Du reste, l’écrivain ne s’est jamais désintéressé du dehors. C’est « au purissime Charles Maurras » qu’il dédie son Cadoudal (1952).

Écrivain du passé, ça oui, mais pas dépassé ! « Il est moins nostalgique du passé que dégoûté du présent, remarque Patrick Delon. Avec son pouvoir d’évocation, C’est un témoin, un lien entre deux mondes ». De fait, maugréant contre l’époque qui « fait du peuple avec de l’aristocratie » alors que l’Ancien Régime ennoblissait, La Varende valorise le souvenir, qui « porte en soi une vitalité supérieure, et nous ramène à cette notion suprême : la chaine, dont nous ne sommes qu’un maillon ». Nez-de-Cuir a été adapté en BD (Jacques Terpant-Jean Dufaux), un demi-siècle après le film d’Allégret.

Un esprit de permanence confère sa jeunesse à cet univers. « Le conservatisme de La Varende, écrit le juriste normand Christophe Boutin, est dans ce mot d’ordre alors partagé d’un bout à l’autre de l’échelle sociale d’assumer son statut et de n’en point-déchoir ». On en revient à « ce beau mot » de manant, lettre de noblesse réunissant le hobereau et le métayer. Ces derniers sont « du même bord. des fervents du sol, des manants tous deux ». Manant vient du latin maneo : « je reste; je persévère et j’attends. Les autres pouvaient fuir; pouvaient courir où l’on se divertit : à eux, les manants, de continuer, et d’assurer ».

✍︎ Patrick Delon, Jean de La Varende, écrivain de l’honneur et de la fidélité Via Romana, 23 €.

L’association Présence de la Varende oeuvre pour garder la mémoire de l’écrivain, aider à la promotion et à la réédition de ses oeuvres. Présence de La Varende. 25 rue Violet. 75015 Paris.

Photos : (1). Le châtelain en sa demeure. La Varende, pipe au bec, reçoit au château de Bonneville, au Chamblac, dans son cher Pays d’Ouche. (2) Hobereaux et métayers de l’Ouest sont des manants, des fidèles. La Varende chante leur geste, leurs malheurs et leurs grandeurs (Les Manants du Roi, 1938). (3) Ouvrage culte dès sa parution (1936). Nez-de-Cuir est immortalisé en 1952 par un film d’Yves Allegret. Jean Marais y campe le gentilhomme d’amour au masque mystérieux.

Francois La Choüe Monde&Vie 12 février 2023 n°995

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