La conquête de l’ouest par Xi Jinping

Les lecteurs du livre écrit en commun avec mon ami Charles Culbert sur la Terreur rouge[1], ne l’ignorent pas. Votre chroniqueur tient le régime communiste de la Chine continentale, et tout particulièrement Xi Jinping, au pouvoir depuis 2012, pour la continuation du stalinisme. Avec un point commun : l’obsession géopolitique. C’est elle, par exemple, qui explique la volonté d’éradiquer et de submerger les Ouïgours autochtones. Le pouvoir impérial des Han s’efforce ainsi de nier jusqu’à l’identité de ce peuple en imposant l’appellation de Xinjiang, c’est-à-dire la Nouvelle Frontière[2].

À cet égard, on peut, et on devrait, voir le documentaire « Chine : à la conquête de l’ouest ». Diffusé ce 23 février sur LCP, la Chaîne parlementaire, il reste consultable en ligne.[3]

Ce que, par mimétisme, ignorance ou lâcheté, nous appelons Nouvelle route de la soie, en référence mythique à une époque révolue, correspond en réalité à un projet largement personnel du maître de Pékin, Xi Jinping. Celui-ci, fils d’un compagnon de Mao, est devenu secrétaire général du Parti en 2012, puis président de la Commission militaire, et il a été entériné en 2013 à la tête du pouvoir gouvernemental officiel.

Ce n’est pas par hasard que le slogan des prétendues nouvelles route de la soie, a été lancé par son inventeur en septembre 2013, alors que Nazarbaïev régnait sur le Kazakhstan. Cet immense pays de 2,7 millions de km2, est le plus vaste de l’Asie centrale. Peuplé de seulement 19 millions d’habitants dont près de 20 % de Russes, il représente à la fois une perspective de développement de l’espace vital de l’Empire du Milieu, et une réserve d’hydrocarbures. L’ensemble des anciennes républiques soviétiques que la Russie des Tsars appelait Turkestan occidental russe et que Lénine et Staline découpèrent artificiellement à partir de 1921, représente, en effet, un territoire grand comme l’Europe, pour une population de 70 millions d’habitants.

Mieux que sa traduction française, le sigle anglais OBOR, – One Belt One Road, une [seule] ceinture, une [seule] route, – reflète la réalité des objectifs impérialistes de l’initiative. Soulignons qu’elle tend à sécuriser l’approvisionnement énergétique de l’Empire et à en diversifier les sources, pétrole mais aussi champs d’éoliennes. La demande chinoise a en effet a été multipliée par 5 depuis 1980.

À Khorgos, ville frontière entre la Chine et l’Asie centrale, les conteneurs des trains de marchandises sont transbordés pour s’adapter à l’écartement des voies ferrées de l’ancien espace soviétique. On se trouve en effet à la croisée de routes vers les diverses républiques issues de l’éclatement de l’URSS, vers le Kazakhstan, mais aussi l’Ouzbékistan ou le Kirghizstan, terres d’influence russe mais aussi vers la Russie elle-même. Le fameux projet eurasiatique ressemblera ainsi bientôt à la recette du pâté d’alouette : un cheval, une alouette… et risque fort de se retourner contre ses concepteurs moscovites.

Une ville nouvelle colossale, 35 millions d’habitants est sortie de terre à Chongqing, largement inconnue des Occidentaux. Elle fut créée dans les années 1990, pour gérer le relogement des personnes déplacées par le barrage des Trois-Gorges. Peuplée comme Pékin plus Shanghai à la fois, elle est supposée rééquilibrer à l’ouest, un pays qui, depuis des siècles s’était orienté vers l’est…

Car, malgré toutes ses provocations maritimes, l’Empire du Milieu se sait entravé. En Asie-Pacifique il se heurte à l’alliance de voisins de plus en plus méfiants, fédérés par l’adversaire américain.

Pour le moment, deux chantiers prométhéens sont destinés à transporter plus rapidement les hommes et les marchandises vers l’Asie centrale et, au-delà, vers l’Europe. À un coût infiniment moins élevé, le même voyage peut durer 2 mois par la mer. Pour se rapprocher des centres de consommation européens, Pékin a commencé à mettre en place un train à grande vitesse et une immense autoroute.

Tous ces chantiers ruineux, ont été programmés par l’État, soutenus par le Parti, pour des raisons politiques, financés sans aucune perspective de rentabilité économique. Les capitaux ainsi investis, et probablement gaspillés, sont issus de l’accumulation primitive du régime chinois : tant que ce mécanisme littéralement esclavagiste durera, le pouvoir central, c’est-à-dire la direction du parti unique, pourra disposer à sa guise de cette richesse créée par l’innombrable main-d’œuvre sous-payée qu’il exploite, d’une manière que Marx imaginait, de façon caricaturale, comme caractéristique de ce qu’il appelait capitalisme.

Or ceci requiert obligatoirement aussi une dictature sans faille.

Jusqu’ici, le seul réformateur politique qu’ait vraiment connu la Chine de Mao, s’appelait Zhao Ziyang. Dans le sillage de Deng Xiaoping, uniquement soucieux quant à lui d’efficacité économique, il fut premier ministre de 1980 à 1987, secrétaire général du parti de 1987 à 1989. Au départ, il faisait donc partie du cercle dirigeant le plus étroit. Écarté et mis en résidence surveillée à après les manifestations de la place Tian Anmen en 1989 où il avait apporté son soutien aux étudiants. Il demeura disgracié pendant 20 ans et mourut en 2009.

Après sa disparition, le manuscrit de ses Mémoires a été retrouvé fortuitement au milieu des jouets de ses petits enfants. Le livre a d’abord été publié en anglais en 2009, sous le titre Prisonnier de l’État. La traduction française date de 2011. Elle est sous titrée : Un réformateur au sommet de l’État.

La conclusion sonne sans appel : « Longtemps je me suis considéré comme un réformateur économique et un conservateur politique. Mais ma pensée a changé ces dernières années. À présent, je sens que la réforme politique doit être une priorité. »

Il lançait aussi cet avertissement : « En réalité, c’est le système occidental de la démocratie parlementaire qui a fait la preuve de la plus grande vitalité, avance-t-il. Si nous ne prenons pas cette direction, il nous sera impossible de gérer les conséquences du passage à l’économie de marché en Chine. »

JG Malliarakis  

Apostilles

[1] On peut commander ce livre sur le site des Éditions du Trident, au prix de 20 euros, port gratuit.

[2] À noter ainsi que la Mandchourie est devenue Dongbei, c’est-à-dire « Nord-est », et que le Tibet historique a été morcelé en provinces du Ü-Tsang, de l’Amdo et du Kham. La part des Mongols dans l’histoire de la Chine est également soigneusement gommée.

[3] Lien de la rediffusion : « Chine, à la conquête de l’ouest »

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