Un tabou de l’histoire contemporaine : l’attaque allemande contre l’Union Soviétique en juin 1941

Le 22 juin de cette année, il y avait tout juste 50 ans que la Wehrmacht était entrée en Russie. Notre époque se caractérisant par un engouement pour les dates-anniversaires, médias et politiciens ont eu l’occasion de se manifester et de faire du tapage. Mais on savait d’avance ce qu’ils allaient nous dire. Ils nous ont rappelé que l’Allemagne, pendant la Seconde Guerre mondiale, avait utilisé des méthodes criminelles (l’ordre de déclencher l’Opération Barbarossa) et concocté des desseins tout aussi criminels (le Plan de la réorganisation politique et économique des territoires de l’Est). Et que c’est pour promouvoir ces méthodes et réaliser ces desseins que les Allemands ont combattus. Avec des reproches dans la voix, avec des trémolos de honte, on nous a remémoré que toutes les institutions politiques, y compris la Wehrmacht, ont participé à ces crimes.

Plus d’un donneur de leçons est venu à nous, la mine docte, pour nous dire qu’il fallait briser les tabous et laisser la vérité se manifester.

Mais il y a plus intéressant que ces sempiternelles répétitions de ce que nous savons déjà : précisément ce que ces briseurs de tabous veulent ériger comme tabous, les révélations qu’ils considèrent comme sacrilèges et qu’ils dénoncent comme telles. L’hebdomadaire Die Zeit, notamment, s’est spécialisé dans ce genre d’entourloupettes. En 1988, quand les toutes premières voix se sont élevées pour- dire que l’attaque allemande de juin 1941 n’était peut-être pas une attaque délibérée, perpétrée sans qu’il n’y ait eu, de la part de l’adversaire, la moindre provocation, Die Zeit répondit par 2 longs articles morigénateurs, dont le titre et les sous-titres en disaient assez sur leur contenu et leur style : « Les mensonges qui justifient la thèse de l’attaque défensive — Pourquoi on réactive la fable de la guerre préventive déclenchée par l’Allemagne ». Bref : le ton d’une inquisition moderne.

Bien sûr, Staline voulait la paix et Hitler, la guerre

[Ci-contre : La concentration du premier échelon de l’Armée Rouge en juin 1941. Carte tirée de l’ouvrage de Victor Souvorov, Le brise-glace – Juin 1941 : le plan secret de Staline pour conquérir l’Europe (Olivier Orban, Paris, 1989). Le déploiement de ce premier échelon rendait l’Armée Rouge très vulnérable. Il suffisait d’une légère poussée pour la contourner et encercler 5 armées (la flèche sur la carte). La 9ème Armée devait s’emparer de la Roumanie et du pétrole roumain, privant le Reich de cette matière première indispensable à la guerre. Les 12ème et 18ème armées de montagne devaient verrouiller les Carpathes en Slovaquie. Toutes les autres devaient débouter sur la Pologne et l’Allemagne. Hitler a frappé dur et vite dans cette concentration, annihilant ce premier échelon en quelques jours]

Souvenons-nous toujours que les médias et les politiciens ne traitent des causes de la guerre qu’au départ de catégories moralisantes : on parle de culpabilité dans le déclenchement de la guerre, de Kriegs-‘Schuld’. Or la guerre est un fait de monde qui échappe précisément aux catégories de la morale. Mieux qui ne peut nullement s’appréhender par les catégories de la morale. Si Hitler avait acquis plus rapidement la victoire à l’Ouest ou si, au moins, il était parvenu à une paix provisoire avec l’Angleterre, il aurait pu, s’il en avait eu envie, tourner tout son potentiel contre la Russie. Staline aurait été livré à son bon vouloir. Donc Staline ne pouvait pas, sans réagir, laisser évoluer la situation de la sorte. Il devait en conséquence attaquer l’Allemagne tant que celle-ci affrontait encore l’Angleterre (derrière laquelle se profilaient depuis un certain temps déjà les États-Unis). Staline a dû opter pour cette solution par contrainte. Et cette option n’a rien à voir avec une quelconque notion morale de “faute”, de “culpabilité” ; elle a été dictée par la volonté de Staline de survivre.

Examinons les choses de l’autre bord : la contrainte que Staline allait inévitablement subir, Hitler ne pouvait pas ne pas la deviner. Par conséquent, Hitler était contraint à son tour d’élaborer des plana pour abattre la puissance de Staline, avant que celui-ci ne passe à l’attaque. Et quand, dans une situation pareille, si explosive et si complexe, l’état-major allemand assure Hitler que la Russie peut être battue en quelques mois, plus rien ne pouvait arrêter le Führer. Processus décisionnaire qui n’a rien à voir non plus avec la notion de “faute”, mais découle plus simplement de la position géographique occupée par l’Allemagne. Oser poser aujourd’hui de telles réflexions réalistes, non morales : voilà qui est tabou.

Mais il y a encore plus étonnant : par ex., ce que nos destructeurs de tabous racontent sur les intentions de Staline en 1940/41. Les documents soviétiques ne sont toujours pas accessibles. Pourtant, nos briseurs de tabous savent parfaitement bien ce que voulait Staline. Et il voulait la paix. Évidement. Donc, l’attaque allemande était délibérée, injustifiée. Scélérate. Comme sont des scélérats ceux qui osent émettre d’autres hypothèses sur la question. Des scélérats et des menteurs. Des menteurs qui cultivent de mauvaises intentions. Voilà comment on défend des tabous.

Pourtant Karl Marx déjà nous avait enseigné que les États socialistes devaient se préparer pour la guerre finale contre les capitalistes. Staline — on sait qu’il ne s’encombrait pas de scrupules inutiles — avait choisi de provoquer cette lutte finale par l’offensive. Et il l’avait planifiée jusqu’au plus insignifiant détail. Depuis 1930, tous les nouveaux wagons des chemins de fer soviétiques, épine dorsale de la logistique des armées modernes (encore de nos jours), devaient être construits de façon à pouvoir passer rapidement du grand écartement russe au petit écartement européen. Préconise-t-on de telles mesures quand on n’envisage que la défensive ? De plus, Staline avait mis sur pied une armée gigantesque. On pourrait arguer que c’était pour se défendre ; mais les chars et les unités aéroportées y jouaient un rôle prépondérant. Par conséquent, cette immense armée avait bel et bien été conçue pour une guerre offensive.

Comparons quelques chiffres pour donner une idée de la puissance soviétique en matière de blindés ; en 1941, la Wehrmacht possédait 3.700 chars capables d’engager le combat, c’est-à-dire des chars qui ont au moins un canon de 37 mm. Elle disposait en plus de 2.030 engins chenillés ou sur roues armés de mitrailleuses ou de canons de 20 mm. Elle a attaqué la Russie avec 2.624 chars et 1024 engins armés de mitrailleuses ou de canons légers de 20 mm (types Panzer I ou Panzer II). C’était tout ! Face à elle, l’Armée Rouge alignait entre 22.000 et 24.000 chars de combat, presque tous armés de canons de 45 mm ou plus. Parmi ces chars, on trouvait déjà 1.861 chars des types KV et T34, qui étaient invulnérables face à presque tous les chars allemands de l’époque. L’arme blindée soviétique, à elle seule, était plus puissante que toutes les autres forces blindées du monde ! La supériorité soviétique en matière de canons et de mortiers était plus impressionnante encore. Quant aux escadrilles aériennes, le rapport des forces était également défavorable aux Allemands : le 22 juin 1941, les unités allemandes envoyées au front russe disposaient de 2.703 avions de combat ; leurs adversaires soviétiques en avaient de 8.000 à 9.000, pour protéger des unités bien plus importantes encore, massées dans l’arrière-pays.

Les Soviétiques disposaient en tout état de cause d’une puissance militaire capable de passer à l’offensive. Et l’URSS avait des raisons de s’en servir. Mais que voulait Staline ?

Déjà, au début de l’été 1940, quand les Allemands n’avaient plus que 4 divisions à l’Est, Staline avait massé prés de 100 divisions le long de sa frontière occidentale. Personne ne saura jamais ce que Staline comptait en faire, au cas où l’attaque allemande contre la France se serait enlisée. À la veille de l’attaque allemande contre l’Est, Staline avait rassemblé 180 divisions dans ses districts militaires de l’Ouest. Elles venaient des régions les plus éloignées de l’empire soviétique : de la Transbaïkalie et du Caucase. À ces 180 divisions, s’ajoutaient encore 9 nouveaux corps mécanisés (chacun doté de plus de 1.000 chars) ainsi que 10 nouveaux corps d’armée aéroportés, ce qui trahissait bien les intentions offensives du dictateur géorgien.

Bon nombre de ces divisions acheminées vers l’Ouest ont été cantonnées dans des bivouacs de forêt provisoires, où il s’avérait difficile de maintenir à long terme les acquis de l’instruction et la vigueur combative des troupes. Pas une seule de ces unités ne s’est mise en position défensive. Si elles avaient construit des redoutes de campagne, installé des obstacles, posé des champs de mines, l’attaque allemande de juin 1941 aurait été bloquée net et neutralisée. Les généraux soviétiques n’ont pas tenu leurs unités de chars en réserve pour une éventuelle contre-attaque mais les ont avancés le plus loin possible vers l’Ouest, dans les saillies frontalières. Indice plus révélateur encore : les dépôts logistiques de pièces de rechange, de munitions, etc. se situaient dans la plupart des cas à l’avant, plus à l’Ouest, que les unités de combat ou les escadrilles d’avions qui étaient censées s’ébranler les premières. Beaucoup de phénomènes apparemment marginaux confirment la thèse de l’imminence d’une attaque soviétique. Citons-en un seul : lors de leur avance fulgurante, les troupes allemandes ont souvent découvert des stocks de cartes militaires soigneusement emballées. Ces paquets contenaient des cartes de territoires allemands.

La thèse de l’attaque délibérée ne tient plus

Que pouvons-nous prouver en avançant tous ces indices ? Rien. Sinon que l’attaque du 22 juin 1941 n’était probablement pas une attaque délibérée et injustifiée contre une URSS qui ne voulait que la paix. Staline avait tous les moyens qu’il fallait pour attaquer. Beaucoup d’indices prouvent qu’il avait également l’intention d’attaquer, comme Hitler l’a affirmé dans plusieurs conversations secrètes et privées. Reste à savoir quand cette attaque soviétique se serait déclenchée. Quelques semaines plus tard ? Au printemps de 1942 ? La décision allemande d’attaquer, la date du déclenchement des opérations, ont-elles été choisie parce que l’état-major allemand avait aperçu le danger d’une attaque soviétique imminente ou parce que les mouvements des troupes soviétiques ont précipité le cours des événements ou ont-elles été choisies tout à fait indépendamment des manœuvres soviétiques ? Voilà tout un jeu de questions encore sévèrement tabouisé. La “querelle des historiens”, il y a quelques années, l’a amplement démontré.

Quoi qu’il en soit : tout historien qui prétend aujourd’hui, en dépit de tous ces indices, que l’attaque allemande était entièrement injustifiée, qu’elle a été perpétrée sans qu’il n’y ait eu la moindre provocation soviétique, tout historien qui avance la thèse d’une attaque allemande délibérée et veut faire d’une telle thèse un axiome de vérité, ne pourra plus être pris su sérieux. La raison, le bon sens et le programme du premier semestre de toute licence en histoire nous enseignent la même chose : toute connaissance sûre quant aux motivations, aux intentions et aux objectifs ne peut être acquise qu’au départ de documents internes. Or les documents soviétiques sont toujours inaccessibles.

► Dr. Franz Uhle-Wettler, Vouloir n°83/86, 1991. 

(texte issu de Junge Freiheit, juin 1991)

• L’auteur : ancien Lieutenant-général de la Bundeswehr et Commandeur du NATO Defence College de Rome.

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