Coupe du monde de foot au Qatar : déjà 6.500 morts. Et combien, en 2022 ?

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Dans la grande entreprise de relecture que nous traversons actuellement, quand chacun s’efforce d’effacer l’épouvantable histoire qui a précédé les jours bénis où nous vivons, il est des constructions humaines qui arrachent plus que d’autres des cris d’horreur.

Bien sûr, les guerres de conquête et leurs héros sont à rayer d’un trait, jetés d’office au fond des poubelles de l’Histoire. C’est plus difficile avec des réalisations sans lesquelles notre vie moderne ne serait pas ce qu’elle est. Je pense, par exemple, à la construction du Transsibérien, voulu par le tsar Alexandre III pour relier les confins de son empire d’ouest en est.

Ce chantier dantesque, pour conduire un train de Moscou au Pacifique à travers la Sibérie centrale, aura fait, dit-on, un mort au kilomètre, soit près de 10.000 morts. Des forçats pour la plupart, relégués de l’île de Sakhaline, des Chinois et des Japonais aussi, 180.000 ouvriers qui durent affronter les rigueurs d’un climat où la température variait parfois de près de 100 degrés (-68 °C à +35 °C). Inauguré le 5 octobre 1916, le Transsibérien fait 9.288 km, traverse 990 gares et huit fuseaux horaires.

On l’a doublé, à la fin du siècle dernier, d’une ligne plus au nord, sur 4.234 kilomètres. Dieu merci, les traverses de la nouvelle ligne du BAM, la Magistrale Baïkal-Amour, ne reposent pas sur des cadavres.

Pourquoi vous parler du Transsibérien ? Parce que je cherche à établir une comparaison avec les actuels travaux du  destinés à recevoir la Coupe du monde de foot en 2022. Sachant que ceux-ci ont déjà fait 6.500 morts dans la petite et richissime monarchie pétrolière, c’est sans doute plutôt du côté du chemin de fer du Congo qu’il faut se tourner… Le premier tronçon, celui qui va de Pointe-Noire à Brazzaville (512 km), transforma le Mayombe en cimetière, les ouvriers enrôlés de force mourant tous ou presque d’épuisement et de maladie.

Mais « ça, c’était avant », n’est-ce pas ? Erreur ! C’est aujourd’hui, dans un pays devant lequel nous multiplions les courbettes, en l’an de disgrâce 2021. Et ce n’est pas pour faciliter le transport des richesses du pays (pour cela, il y a les oléoducs) qu’on tue les hommes à la tâche ; non, c’est pour sacrifier au dieu football.

C’est le Guardian, repris par Courrier international, qui donne ces chiffres hallucinants : « Plus de 6.500 travailleurs immigrés d’Inde, du Pakistan, du Népal, du Bangladesh et du Sri Lanka sont morts au Qatar depuis que celui-ci a remporté l’organisation de la Coupe du monde il y a dix ans », révèle le quotidien britannique. « Cela fait une moyenne de douze morts par semaine depuis décembre 2010 », cela pour les seuls ressortissants de ces cinq pays. Car il y en a d’autres, bien sûr, notamment des Philippins et des Kenyans, qui ne sont pas comptabilisés. De même que ne figurent pas encore, dans les statistiques, les morts des derniers mois de 2020.

Qu’en disent les autorités qataries ? Rien. Il ne s’agit que de l’ordinaire. Il paraît que « la mortalité parmi ces groupes se situe dans une fourchette qui correspond à la taille et à la composition démographique de la main-d’œuvre immigrée », ce qui fait dire que 60 à 80 % des décès sont dus à des causes « naturelles ». Comme le souligne le Guardian« cette classification est généralement faite sans autopsie », on ne peut donc savoir ce qui se cache derrière le naturel et provoque autant de morts subites.

Les travailleurs immigrés vivent dans des conditions épouvantables et tombent, victimes notamment de la chaleur extrême qui sévit pendant au moins quatre mois de l’année. Mais qu’importe : que valent quelques milliers de vies face à une Coupe du monde de foot ?

Et puis, le sort de ces miséreux n’intéresse personne. Ce qui préoccupe nos médias (Libération, en l’occurrence) à propos de ces rencontres sportives au Qatar, c’est le prochain tournoi de la Fédération internationale de beach-volley : deux joueuses allemandes refusent d’y participer en raison de l’interdiction de porter un bikini sur le terrain.

Marie Delarue

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