Complotisme : l’ancien et le nouveau

Il ne faut pas confondre le complotisme ou le conspirationnisme avec la liberté de l’esprit critique, s’autorisant à sortir des sentiers battus et de la correctness ordinaire, pour essayer de comprendre la crise mondiale dans laquelle nous baignons.

Nous abordons la question du complotisme, c’est que ce mot est de plus en plus fréquent dans la bouche de notre président sans que l’on sache très bien s’il sait ce qu’il dit par la. Encore tout récemment dans un long entretien pour L’Express, il a ces mots : les gens, explique-t-il, se débattent « dans un cercle vicieux : un nivellement qui crée du scepticisme, engendre de l’obscurantisme et qui au contraire du doute cartésien, conduit au complotisme ». Complotisme, obscurantisme, scepticisme, le panel est large et difficile à décrypter

Qu’est-ce que le complotisme ? Lorsque le formatage mental apparait en échec, lorsque le grand public en arrive à se poser des questions interdites, lorsque quelque part sur la planète émerge une force politique populiste, récusant l’habituelle correctness alors il faut chercher des coupables et des complots. L’exemple le plus flagrant de ce néo-complotisme apparait en 2016 quand les démocrates sont battus aux États-Unis et qu’apparait sur les écrans la figure inattendue de Donald Trump président. Pour Hillary Clinton, pour Nancy Pelosi et toute la gentry démocrate, une défaite tellement inattendue de leur camp ne peut renvoyer qu’a un complot. Les Russes ont longtemps été les coupables désignés par les Démocrates, les agents d’une conspiration mondiale inédite, dans laquelle Donald Trump et Vladimir Poutine (les méchants dune coalition contre nature auraient conclu une alliance contre « le monde Libre », contre la démocratie et contre les États-Unis d’Amérique. Le verdict des élections de 2016 apparaissait comme suspendu par la fameuse procédure d’impeachment, qui fit suite à un coup de fil de Donald à son homologue ukrainien jusqu’à ce qu’enfin les démocrates se soient trouvés bien obligés de reconnaitre que la justice américaine n’avait décidément rien trouvé qui puisse laisser penser à une implication massive de la Russie dans l’élection de Donald Trump ou, en l’occurrence, à je ne sais quel filon ukrainien. Les personnalités démocrates les plus en vue n’avaient pas hésité pourtant à l’époque : souvenez-vous, c’était pour complotisme, on accusait le FSB et Donald Trump conjointement d’avoir truqué les résultats des élections américaines. Il faut bien reconnaitre qu’en cette occurrence le conspirationnisme était à gauche.

Et il ne s’agit pas d’une exception. Le complotisme, dans sa version diabolisante, est né à gauche. Comme l’explique Pierre-André Taguieff dans La foire aux Iluminés, ésotérisme, théorie du complot, extrémisme (2003), c’est le XVIII siècle, le siècle dit des Lumières, qui a vu naitre cette forme rhétorique diabolisante de sorte que le « néocomplotisme » que nous dénoncions en commençant devient, si l’on remonte à l’origine, un « archéoconspirationnisme ». C’est dans la rhétorique pseudo-progressiste des Lumières, qu’il faut chercher la matrice des théories du complot. Les premiers à avoir été soupçonnés comme comploteurs ont été les jésuites. Et cette identité de comploteurs qu’on leur a collée à la peau les a finalement fait interdire dans toute l’Europe, d’abord dans le Portugal du marquis de Pombal en 1759 mais aussi dans la France de Louis XVI si sensible au qu’en dira-t-on et qui ne pouvait pas rester en arrière dans cette affaire. Pour finir le pape Clément XIV a interdit les jésuites sur la surface de la terre (1773) : le complotisme que prêtaient aux jésuites les anticomplotistes de l’époque, avait bien fonctionné. Il faudra attendre 1821 pour que timidement les jésuites réapparaissent.

Les révolutionnaires français ont à leur tour abondamment utilisé le mythe du complot et cela dès l’origine du fait révolutionnaire.

L’article du regretté Jean-Pierre Brancourt, se fondant sur des documents originaux, comme le récit du Baron d’Auzers transmis par Pierre de Witt, montre comment la rumeur d’un complot aristocratique contre le peuple avait provoqué la grande peur de juillet 1789 et légitimé une première Terreur : châteaux incendiés, exécutions sommaires, etc. (cf. Vu de haut, 1989). Durant toute la Révolution, jusqu’au 9 Thermidor qui marque la chute de Robespierre, le complotisme est un mode de gouvernement. C’est lui qui légitime l’usage intempérant du Rasoir national on guillotine parce que l’on se fait peur avec des complots fantasmés. L’ultra-gauche hébertiste, dans le journal Le Père Duchesne agite sans cesse cette rhétorique complotiste pour justifier le jusqu’auboutisme terroriste. Francois Furet, dans Penser la Révolution française, insiste sur l’importance du soi-disant complot contre-révolutionnaire « Comme l’a noté Georges Lefebvre (un historien qui n’est pas de droite), le complot aristocratique est des 1789, le fait fondamental de ce qu’il appelle la mentalité collective révolutionnaire et qui me parait (ajoute Furet) le système de représentation et d’action constitutif du phénomène révolutionnaire lui-même » (coll. Quarto p. 78). Il faudrait citer tout au long ce passage dans lequel Francois Furet montre que le complotisme, intériorisé de façon violente par le peuple français, est l’âme de la dynamique révolutionnaire, qui guillotinent allègrement leurs compatriotes en les accusant de complot, quand il n’y a pas plus de complot contre-révolutionnaire que de beurre en broche.

Deux complotismes

C’est parce que le complotisme est omniprésent dans la rhétorique révolutionnaire française, qu’il sera présent aussi chez les contre révolutionnaires, qui construiront, à partir de 1789, avec Barruel, qui n’a pas été jésuite pour rien – cf Weisshaupt et les illuminati – sa propre mythologie, non violente d’ailleurs celle-là, mais qui n’a rien d’historique et repose, elle aussi, sur le fantasme plutôt que sur des faits et des documents. À la fin du XIXe siècle, le Protocole des sages de Sion est également typique du complotisme contre-révolutionnaire. Pierre-André Taguieff, éditeur érudit, a fait justice de ce faux mis en circulation par l’Okhrana, la police tsariste, à la fin du XIXe. Comme dans beaucoup d’autres domaines, la droite s’est emparée d’un modèle qui, à l’origine, est foncièrement de gauche le complotisme. Le complotisme de droite reste de l’ordre du fantasme. Le complotisme de gauche a ceci de particulier qu’il invente des complots de droite pour qu’ils soient l’occasion d’un déchainement de la violence politique. Le fantasmé complot aristocratique en 1789 devient ainsi l’origine du mouvement révolutionnaire et de sa dynamique sanglante. De la même façon le complot jésuite fut soi-disant dévoilé dans les fameux Monita secreta societatis Jesu qui ont alimenté la légende noire de la Compagnie jusqu’au XXe siècle.

Retour a notre bel aujourd’hui

Pourquoi remonter si loin à propos du complotisme ? II est frappant de constater que la moindre mise en cause de la doxa sur l’épidémie et sur les vaccins est taxée de complotisme. Il fallait savoir ce qu’il y a derrière le mot : non seulement une échappée belle vers les mythologies de l’histoire (l’antijésuitisme comme l’antisémitisme) mais de façon plus subtile et terrible, une volonté de mettre hors la loi celui qui porte cette étiquette de comploteur l’aristocrate ne fait pas partie du peuple, explique l’abbé Sieyés dans sa brochure sur le Tiers État. S’il complote, c’est qu’il est étranger à la nation. Donc penseront les lecteurs de l’abbé Sieyés, son existence est un mensonge, qui peut et qui doit cesser. L’emploi intempérant de ce mot de complot, qui, comme terme politique, remonte à la Révolution française, sent bon la guerre civile et la passion politique exclusiviste qui l’anime, le refus de la pensée aussi, qui en est la condition.

Traiter quelqu’un de complotiste aujourd’hui, c’est l’exclure a priori du cercle de la raison politique et refuser de l’entendre, jusqu’à le frapper de mort sociale.

Le complotiste, comme nous venons de le montrer peut-être un complotiste de droite : à l’image du Père Barruel, ancien jésuite et ancien franc-maçon, il crée une mythologie politique mono-causale, censée tout expliquer. Pour Barruel, quarante Illuminati permettaient de comprendre la Révolution française. Pour Drumont, « les juifs ayant tout pris » expliquaient la misère ouvrière au début du XXe siècle. Barruel et Drumont ne sont ni des historiens ni des sociologues mais des mythologues ce qui ne signifie pas que tout serait à jeter dans leur œuvre respective : le premier volume des Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme de Barruel est une démonstration parfaitement rigoureuse de l’influence néfaste des philosophes du XVIIIe siècle. C’est dans le deuxième volume que Barruel se lâche. Quant à Drumont, certaines pages de lui atteignent les sommets de la prose française et Bernanos, au mépris des bien-pensants, en avait fait son maitre)

Le complotiste peut être un complotiste de gauche. Souvent celui-là crie au complot, nous l’avons vu à propos du complot aristocratique, pour mieux éliminer les prétendus comploteurs. Ce complotisme de gauche me fait penser à ce que disent les enfants : « C’est celui qui le dit qui l’est ».

La question que nous posons est la suivante est-ce que le fait d’utiliser des arguments comme le fit par exemple le prix Nobel Luc Montagnier pour prouver que le virus n’est pas le produit de l’alliance aléatoire entre la chauve-souris et le pangolin, selon la version que l’on nous impose, mais que comportant des séquences appartenant au virus du sida, il est de fabrication humaine, est-ce que cette opinion venant d’un scientifique de renommée mondiale, suffit à faire du professeur Montagnier un complotiste ? Assurément non. D’ailleurs, Montagnier ne dit pas que le virus a été intentionnellement fabriqué dans le but d’en faire l’agent d’une épidémie planétaire. Un géopolitologue pourrait l’affirmer mais en se fondant sur des critères qui relèvent de la science géopolitique. Ce vieux monsieur de 86 ans en reste au sujet qu’il connait le séquencage du virus du sida. Il n’est pas un mythologue de la science, mais un scientifique, même si son avis suscite l’indignation de ses pairs, scientifiques estampillés.

Pourquoi en fait-on un complotiste ? On crie au complot pour mieux éliminer les présumés comploteurs. C’est le vieux schéma complotiste de gauche sur lequel notre République est fondée, comme le soutiennent aussi bien Georges Lefebvre que Francois Furet, nous l’avons vu. Reçu une fois par Pascal Praud, sur CNews, pour énoncer sa thèse, Luc Montagnier n’a jamais pu accéder aux plateaux de télévision nationaux, quand il s’est agi de se défendre. Il a été traité impunément de gâteux et de complotiste. Il s’agissait surtout de le faire taire, selon les bonnes vieilles méthodes du complotisme de gauche.

Luc Montagnier n’est qu’un exemple. Le professeur Raoult en est un autre. Le professeur Perronne, quoi que plus politique, un troisième. Vous pourrez continuer cette liste en vous reportant aux articles qui suivent. Il me semble que cette crise mondiale du Covid nous permet de mieux comprendre le fonctionnement de la scène culturelle française, la diabolisation qu elle pratique à l’envi et le complotisme, dans sa double acception, réelle (à gauche) et mythologique (à droite).

P.S. ; L’antisémitisme nazi n’est pas une mythologie complotiste mais une idéologie, une absolutisation du critère racial, qui finit par animer une religion séculière prônant l’extermination, selon un schéma complotiste de gauche.

Abbé G. de Tanoüarn Monde&Vie 14 janvier 2021 n° 994

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