Présence de La Rouërie

La démocratie américaine fascine autant qu’elle est méconnue. Son histoire, aussi. Il n’est pas inutile de revenir à ses fondements, à travers une figure très chouan : La Rouërie.

Quand L’Hermione, réplique exacte de la frégate de La Fayette, s’est élancée vers l’Amérique en 2014, le spectacle était superbe. L’épopée prenait corps, comme sous le pinceau d’un peintre de Marine. L’Hermione de 2014 transportait une copie de la Déclaration des droits de l’Homme. L’idée était sans doute de relier le La Fayette d’Amérique à celui de 1789. Déclaration d’indépendance, La Fayette, Bastille Day : une litanie de la liberté.

Une révolution en cache une autre

C’est oublier bien vite la nature réelle de la guerre d’indépendance américaine, « une révolution non pas accomplie, mais évitée », aux yeux d’Edmund Burke. Car si la Déclaration du 4 juillet 1776 emprunte parfois le langage abstrait des philosophes, l’insurrection vise largement, pour les colons, à recouvrer des libertés concrètes, a bénéficier a nouveau des droits historiques des Anglais (consentement fiscal). On nous a pourtant habitués à voir un parallèle évident entre les deux révolutions, avec La Fayette comme trait d’’union.

La Fayette. Une aura éclipsant d’autres destins. Notamment celui de La Rouërie, un nom sans doute connu des lecteurs de Monde&Vie. Mais hormis les cercles royalistes, le souvenir du « colonel Armand » s’est hélas évanoui. Même en Bretagne, on ignore souvent qu’il fut l’un des premiers régionalistes de cette vieille terre celtique. À Fougères, sa statue, érigée devant l’hôtel de la Belinaye, a été financée par la générosité américaine. La-bas, quelque chose a survécu. Dans un trépidant ouvrage (Armand de La Rouërie, « l’autre héros » des deux nations, 2013, Atelier Fol’Fer), Jean Raspail et Alain Sanders content une savoureuse anecdote. En 1944, des officiers américains, en pleine percée Patton, rejoignirent en jeep le château de La Rouërie. Ils s’étonnèrent de l’ignorance des locaux : « Mais, Monsieur de la Rouërie est aussi connu en Amérique que La Fayette ! ».

À cette vie pleine de tumultes, de beaux romans ont été consacrés. Dans son élégant et très personnel Tombeau de La Rouërie (Gallimard, 2002), Michel Mohrt exalte la différence radicale entre les traitres, prêts à toutes les compromissions, et les hommes libres qui, « par une sorte de fatalité qui tient à leur “mauvais caractère” s’arrangent toujours pour être mal vus du pouvoir ou inconnus de lui ». Plus récemment, un roman de Reynald Sécher (Le Miroir sans retour, Le Rocher 2018) s’emploie à observer la vie du marquis à travers les yeux du traitre : le docteur Chevetel.

Une telle vie mérite un film. Et justement, vient de paraître cet automne un ouvrage €tonnant, ressemblant à un script : La Rouërie, rival de Lafayette (Le Temps éditeur). Son auteur Thierry de Navacelle, est un homme de télévision. Une adaptation cinématographique serait dans les cartons. Mais en attendant le petit écran, chevauchons dans la grande Histoire.

Des Gardes françaises aux Partisans de Yorktown

C’est à Fougères que l’aventure commence, en Bretagne gallo, à un jet de pierre de la Mayenne. Armand, né en 1751 est le fils d’une vieille famille chevaleresque. Orphelin de père à cinq ans, il est destiné au métier des armes, monte à Paris, aux Gardes françaises. C’est un régiment prestigieux, à l’uniforme chatoyant, bleu paré de rouge. Là, le jeune enseigne vit une existence de bâton de chaise, où l’aventure de cabaret le dispute au duel sur le pré. Il parle fort, il dépense, il se bat. L’oisiveté a ses palliatifs. Les biographies du marquis fourmillent d’anecdotes colorées, chevaleresques, scandaleuses, souvent un peu des deux à la fois. Entiché d’une chanteuse à la mode nommée Beaumesnil, La Rouërie alla lui conter sérénade en grimpant à l’échelle au balcon de la belle. Mais cette dernière était la maitresse Monsieur de la Belinaye, l’oncle du jeune Armand… Ce dernier remplacera l’oncle dans le lit de La Beaumesnil. Toute la capitale en rit et en fait des calembours : touchante insouciance et décadence si française de cette fin de règne de Louis XV.

Bretteur notre enseigne ne trouve pas d’autres champs de bataille que ceux de la mondanité. Une querelle futile le pousse à tirer l’épée face à un Bourbon-Busset, cousin aimé du roi Louis XVI. Expulsé de Paris, exilé à Genève puis dans sa campagne bretonne, Armand se morfond. À 26 ans, il rêve de combats. Les événements d’Amérique le tirent de sa léthargie trois ans plus tôt, des protestataires primes en Indiens ont jeté des cargaisons de thé dans le port de Boston, défiant la Couronne britannique. Enflammant les salons mais aussi les loges (Armand a été initié à Fougères), le conflit attire l’attention des Français.

Le sort en est jeté. La Rouërie s’embarque pour l’Amérique. Tout, dans son aventure, tient de l’épopée. Il arrive à la nage; son navire ayant été coulé il s’en va, pleuré de ses soldats en 1783. Notons la date de son arrivée en Amérique : le 13 avril 1777. C’est trois Mois avant que ne débarque La Fayette, et prés d’un an avant que la France ne s’allie aux Insurgeants. La Rouërie est un volontaire, un partisan. Appuyé par Washington, il est « colonel Armand », à la tête d’une légion composée de Francophones et d’Allemands de Pennsylvanie, Armand affirme son sens du commandement. Ses faits d’armes ? La difficile résistance hivernale à Valley Forge (1777), les coups de main autour de New York (1778) et surtout le raid de Westchester (1779), avec la capture du célèbre major Baremore. Une prise de haute tenue. Armand doit néanmoins se rendre en France quérir financements, armes, uniformes, et une croix de Saint-Louis. Revenu en Amérique, La Rouërie s’illustre en prenant une redoute à Yorktown. La victoire est à nous !

Le lys et l’hermine

De retour au pays, Armand « fourrage les bois, en Bretagne, avec un major américain, et accompagné d’un singe assis sur la croupe de son cheval » (Chateaubriand). Vite marié, il devient rapidement seul, son épouse emportée par la tuberculose. Entre dans sa vie un homme crucial : le docteur Chevetel. Les nuages s’amoncellent sur la Haute-Bretagne.

Parce qu’ils freinent les réformes royales, les parlements sont en sursis. En 1788, le chancelier Lamoignon entend les mater en les remplaçant par une docile « Cour plénière ». En Bretagne, on s’insurge. Ce coup porté aux droits du parlement rennais blesse les libertés bretonnes. Or ces dernières proviennent du « contrat d’union » de 1532, intouchable. Plutôt la mort que la souillure. La province bruisse de remontrances. Des gentilshommes bretons sont désignés pour porter une requête au roi. Parmi eux, Armand. Ils sont arrêtés à Paris avant d’avoir pu porter leur missive à Louis XVI. Ironie de l’Histoire : ils sont embastillés un… 14 juillet ! Libérés, ils sont fêtés en Bretagne. Mais si les édits sont annulés, l’avenir est certain, et les États généraux convoqués au printemps. Une tabula rasa – une « carte blanche » (Burke) s’abat sur le pays. L’Assemblée fait litière de cette « France hérissée de libertés », lui préférant une volonté générale abstraite. Les libertés historiques de Bretagne et d’ailleurs sont anéanties d’un trait de plume. Ce qui reste des États de Bretagne s’insurge contre ce viol de la « constitution bretonne ». Une protestation, adressée au « roi gardien de nos libertés », réclame le maintien « des droits sacrés de la couronne ». Face à une Assemblée « despotique », la révolte provincialiste est nécessairement royaliste.

La Revolution inquiète le marquis. Il écrit à Washington : « Je crains deux grands maux pour ce pays l’anarchie et le despotisme. […] Chaque esprit ici se prétend un génie et se croit être un législateur. […] Des hommes remarquables par la profondeur de leurs vues et leur dévotion au bien public, ceux-la, nous n’en avons pas ». Les deux hommes demeurent en contact permanent, Chateaubriand faisant même office de courrier entre les deux hommes en 1791 Mais alors, le marquis est sorti de sa retraite champêtre. Il coordonne un réseau nouveau : l’Association bretonne, fondée en juin 1792. Le projet est parrainé par les princes. Entre Fréhel et Couesnon, La Rouërie recrute ses partisans : 19 comités en Bretagne, deux dans l’Avranchin. Ses bailleurs de fond ? Les armateurs malouins. Il est soutenu, aussi, par le petit peuple heurté par la Constitution civile du clergé. Liberté religieuse, libertés historiques : un cocktail explosif. Des liaisons sont établies entre Bretagne et Angleterre, via Jersey.

La Rouërie, précurseur de la Chouannerie ? Certes, il est mort avant les grandes opérations de 1793. Pourtant, ses réseaux lui ont survécu. On y retrouve les chefs chouans de Haute-Bretagne : Boisguy, Boishardy, Pontbriand. De La Hunaudaye à Dol, l’esprit des insurges est fermenté de l’intuition du marquis. Tout ce petit monde, « manants du roi » et paysans, se tient prêt à agir en cas d’invasion, pour restaurer le roi et les libertés. Mais hélas le diable guette. C’est Chevetel, agent double, homme de Danton. La conjuration est éventée. La victoire de Valmy signe la fin de l’Association bretonne, qui ne peut plus attendre de secours extérieurs. Chasseur La Rouërie devient proie. Dénoncé par Chevetel, il se terre. Réfugié à la Guyomarais, il lit fortuitement un journal annonçant l’exécution du roi. Il en meurt, le 30 janvier 1793.

Signe ultime de fidélité, une fleur de lys orne la croix de fer de son tombeau. Mohrt loue « cette tombe grossière, perdue dans les bois ». « Elle convient à ce combattant, si longtemps méconnu, de causes dont l’une a triomphé et dont l’autre a été perdue mais qui a combattu pour l’une et pour l’autre avec le même courage. Un courage malheureux pour la cause de la monarchie, le marquis n’ayant pas survécu à son roi ». D’Amérique en Armorique, un destin français.

L’épitaphe surgit des ronces : « Marquis de La Rouërie, mort le 10 janvier 1793. Le mal qui l’emporta fut sa fidélité ».

Photo : 1) Portrait de La Rouërie, par Charles Willson Peale, 1783.

2) Épitaphe sur le tombeau du marquis.

Francois La Choüe Monde&Vie 8 décembre 2020

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