7 octobre 1571 : Bataille de Lépante 1/10

Réflexions historiques et géopolitiques sur l’aboutissement d’un conflit trois fois séculaire

1571 : Bataille de Lépante. Victoire européenne. Défaite turque. Un choc brutal, de grande ampleur pour l’époque, mais un choc bref. La bataille, en effet, ne dure que de 3 à 5 heures. Mais, et c’est surtout cela qu’il faut rappeler aujourd’hui, elle s’inscrit dans une vaste épopée : celle de l’Europe, toujours divisée en fractions rivales, incapable de bander toutes ses forces dans un effort unique sur le long terme. Mais en dépit des incohérences européennes, l’esprit européen, celui que nous aimerions voir se perpétuer, s’est forgé dans la lutte contre les faits turcs, barbaresques et islamiques, qu’on le veuille ou non, qu’on le déplore au nom d’une solidarité euro-arabe de gaullienne ou de tercériste mémoire ou qu’on l’applaudit parce qu’on partage la vision de Samuel Huntington (“le choc des civilisations”) ou du turcologue français, récemment décédé, Jean-Paul Roux (“un choc de religions”).

Cette épopée commence certes avec les Croisades, lancées par le pape Urbain II après la victoire seldjoukide de Manzikert (1071) contre les forces exsangues de l’empire byzantin. C’était 500 ans avant Lépante… Dans son discours à Clermont-Ferrand, Urbain II évoque “l’irruption dans la Romania d’une race barbare”, dont il faut contrecarrer les desseins. Ce discours, affiché en 2004 dans la cathédrale de Mayence où se tenait une remarquable exposition sur les croisades, contient finalement peu de références chrétiennes : le Pape qui s’adresse à la chevalerie franque évoque bien plus nettement la “Romania”, dont Byzance était la partie orientale, certes en bisbille avec Rome, mais qu’il fallait sauver du naufrage provoqué par des tribus qui prenaient le relais des Huns qui, eux, avaient jadis culbuté l’Empire romain et scellé sa disparition. Jugée schismatique ou non, la Rome orientale, parce qu’elle constituait un espace qui jadis avait été romain, ne pouvait pas tomber entre les mains de “barbares”, considérés à tort ou à raison comme les héritiers des Huns.

Effervescence nomade et “ghazi” djihadistes

Malgré leur échec final, les Croisades bloqueront l’arrivée des tribus turques en Anatolie, en cette partie hautement stratégique de l’ancienne Romania, pendant un peu plus de 2 siècles. Mais l’histoire est systole et diastole, avancées et reculades. Dès la fin du XIIIe siècle, l’empire byzantin, moribond, est devenu aussi mou que le yoghourt, explique l’historien anglais de l’empire ottoman, Jason Goodwin. Comme dans les années qui ont précédé la bataille de Manzikert, les tribus pastorales turques, avec leurs troupeaux de moutons, s’installent en Anatolie et y font souche. Elles fondent des émirats et des sultanats de modeste envergure, sans aucune perspective d’unité entre eux. Les nouveaux arrivants sont envoyés aux frontières occidentales pour grignoter les territoires résiduaires de Byzance. Les grands empires musulmans du Moyen Orient n’avaient pu les absorber : ils les avaient poussées en avant, à toutes fins utiles. Ces éléments susceptibles de provoquer des troubles ou de bouleverser les ordres établis avaient été invités à quitter les grands centres du “Dar el-islam” (la maison de la paix) pour être expédiés aux confins du “Dar el-harb” (la maison de la guerre), selon une stratégie éprouvée.

Dans une phase ultérieure de ce mouvement de populations, les petits sultanats et émirats d’Anatolie intérieure imitent les grands empires musulmans car, eux non plus, ne peuvent tolérer la présence en leur sein de nomades non organisés selon des critères étatiques, qui ne paient pas d’impôts et demeurent rétifs à toute forme de sédentarité. L’effervescence nomade est donc jugée tout à la fois subversive par les pouvoirs turcs établis de la Transoxiane à la Perse et de la Perse à Bagdad, et utile dans la mesure où, sur les frontières de l’Oumma, elle défie les empires infidèles, les harcèlent, les grignotent, les appauvrissent. À la fin du XIIIe siècle, les tribus turques sont sur la Méditerranée, sur les côtes de l’Égée, face à une Grèce encore entièrement byzantine. Non seulement, elles ne se bornent plus à surplomber les littoraux de la Mare Nostrum du haut du plateau anatolien, en les menaçant perpétuellement, comme au temps du discours d’Urbain II, mais l’immense monde turc, dont les sources se situent au cœur même du continent asiatique, a désormais une fenêtre sur la Méditerranée.

Par ce simple fait, la donne géopolitique planétaire change dès les dernières décennies du XIIIe siècle. L’arrivée face à Rhodes de “ghazi” (seigneurs de la guerre) turcs, plus ou moins dépendants du sultanat seldjouk de Rum (Iconium ou Konya), ne constitue sans doute pas un événement considéré comme “majeur” par la plupart des historiens, un événement que l’on retient dans les manuels d’histoire : il n’en demeure pas moins que ces “ghazi” aventuriers ont été le fer de lance, sans doute inconscient, d’une dynamique historique nouvelle, et non encore close, dans le bassin oriental de la Méditerranée. La tribu turque des Danishmends, elle, avait conquis les cités byzantines de la côte pontique occidentale. Ainsi, petit à petit, la Romania anatolienne devenait une Turquie et se déshellénisait.

Des razzias à cheval à la création d’une petite flotte qui écume l’Égée

Au même moment, l’Europe, de la Baltique à l’Adriatique, soutient, tant bien que mal, le choc des Mongols, qui battent les Impériaux et les Polonais en 1241 et déboulent sur les côtes dalmates en 1242. Ils venaient de détruire l’empire du Khwarzem du Shah Djalal ad-Din, dont les Seldjouks d’Iconium étaient vassaux. Ceux-ci seront battus à leur tour par les Mongols en 1242, qui atteindront, avec Hülagü, l’apogée de leur puissance, pour disparaître encore plus rapidement à la mort de leur grand khan. L’empire mongol, malgré la prise de Bagdad, ne parvient pas à maîtriser à temps l’ensemble du Proche- et du Moyen-Orient ; immédiatement après les troubles suscités par la mort d’Hülagü, les mamelouks d’Égypte balaient les derniers cavaliers mongols de Palestine et font de l’Euphrate leur frontière orientale : quelques décennies avant Lépante, les Ottomans absorberont et le Proche-Orient et l’Égypte, devenant de la sorte la principale puissance du monde au XVIe siècle. C’est avec les ressources de la Mésopotamie et de l’Égypte qu’ils affronteront Charles-Quint et Philippe II, pour la maîtrise de l’ensemble du bassin méditerranéen.

Avant l’arrivée de quelques “ghazi” inconnus face à l’île de Rhodes au XIIIe siècle, la logique d’expansion des peuples hunniques et turco-mongols avait été cavalière et continentale. Dès l’arrivée des premières tribus sur les côtes de l’Égée, d’audacieux précurseurs, aidés par des renégats grecs, arment de maigres navires et écument l’espace égéen. Ils pillent les navires chrétiens et rançonnent les côtes de la Grèce et de la Thrace. Ce sont les premières manifestations de la présence turque dans l’espace euro-méditerranéen. Une présence toujours actuelle, d’ailleurs, en dépit de toutes les défaites ultérieures de l’empire ottoman. Ces petites flottes de l’Égée amorcent donc une guerre navale qui atteindra son apogée à Lépante, près de 300 ans plus tard. Nous avons donc affaire à une “guerre longue”, comme on dit aujourd’hui, surtout chez les historiens anglo-saxons. Effectivement, il serait arbitraire, et erroné, de détacher la seule Bataille de Lépante de son vaste contexte et de l’extraire de la durée véritable de cette “guerre longue”, dont elle n’est finalement qu’une étape et non l’aboutissement.

On ne peut pas considérer les guerres de l’histoire comme des conflits limités à quelques années et à quelques batailles : toutes, autant qu’elles sont, s’inscrivent dans des cycles longs, s’étendent très souvent sur plusieurs siècles : les querelles gréco-turques en Égée pour le contrôle des plateaux continentaux, l’occupation de la portion septentrionale de l’île de Chypre par les forces armées turques depuis 1974, les interventions indirectes de la Turquie dans le Caucase et en Mer Noire, le chantage exercé aujourd’hui sur l’Arménie enclavée pour qu’elle retire ses troupes du Haut-Karabakh, ne s’inscrivent-ils pas dans une continuité parfaite avec les événements qui se sont déroulés du XIIIe siècle à Lépante et de Lépante à l’effondrement de l’empire ottoman en tant que superpuissance sous les coups du Prince Eugène de Savoie-Carignan au début du XVIIIe siècle ?

Angevins contre Aragonais : la bataille pour la Sicile

Au moment où les “ghazi” s’apprêtent, avec les nomades venus du monde turc d’Asie centrale, à bousculer les Byzantins désunis, ceux-ci sont effectivement divisés en fractions rivales, arcboutées sur des territoires aux dimensions finalement dérisoires, entre une Byzance redevenue grecque en 1261, un empire latin sous la houlette de Charles d’Anjou, maître de la Sicile (mais plus pour longtemps !), un empire de Nicée et les podestats d’Épire. Au moment où l’espace égéen et anatolien est ainsi fragmenté, une deuxième guerre navale éclate qui oppose une fois de plus Gênes à Venise (1293-1299) pour les bases égéennes et pontiques (en Mer Noire), celles qui permettent justement de contrôler les principales routes commerciales vers l’Asie centrale et la Chine. En fait, celles-ci seront le principal enjeu de la lutte entre l’Espagne de Philippe II et l’empire ottoman. 10 ans avant le choc entre Venise et Gênes en Égée, une guerre avait opposé Charles d’Anjou et Pierre III d’Aragon pour la Sicile. Après la mort de Frédéric II de Hohenstaufen, Charles d’Anjou avait reçu du Pape le royaume de Sicile. La papauté ne voulait plus voir régner aucun rejeton de la famille des Hohenstaufen en Italie ou en Sicile. Elle y avait placé les Angevins pour les remplacer définitivement. Mais le peuple sicilien rejette le pouvoir du prince français et, lors des fameuses Vêpres siciliennes, en 1282, massacre tous les Angevins qui lui tombent entre les mains.

Les Aragonais de Pierre III, qui revendique une parenté avec les Hohenstaufen, occupent la Sicile : elle restera aragonaise, puis espagnole, pendant plusieurs siècles, grâce à l’habilité des marins catalans qui gagnent successivement plusieurs batailles sur mer : à Messines en septembre 1282 où l’Aragonais Perez défait Henry de Murs ; à Naples, où Roger di Lauria bat son propre fils Charles et conquiert la Calabre, ce qui induit Philippe III de France à envahir, en vain, la Catalogne. Les 9 et 10 septembre 1285, Roger di Lauria dégage la Catalogne de l’étau français à la bataille de Las Hormigas, où la flotte royale est décimée. En juin 1287, la Sicile est définitivement aux mains des Aragonais, qui poussent immédiatement vers l’Égée, prenant le contrôle de la côte orientale du Péloponnèse grec et de l’île de Chios. Trois ans plus tard, les Maures d’Afrique du Nord attaquent l’Espagne mais leur flotte est détruite par les Castillans du Roi Sancho IV (1284-1295) en face de Tanger.

La bataille pour la Sicile dévoile les futurs enjeux du XVIe siècle

Pourquoi évoquer ces 2 conflits de la fin du XIIIe siècle dans un récit de la Bataille de Lépante ? Parce qu’ils jettent véritablement les bases de la situation conflictuelle en Méditerranée pendant les 3 siècles qui ont précédé Lépante et révèlent les enjeux qui seront aussi ceux de 1571. D’abord, l’enjeu essentiel : l’Europe a besoin d’un accès facile, sans verrou, à l’Asie centrale, à l’Inde et à la Chine, via les routes terrestres, dont la fameuse “Route de la Soie”. Ensuite, la conquête aragonaise de la Sicile venge le sort affreux que la Papauté avait réservé à la descendance de Frédéric II de Hohenstaufen : elle arrache l’île aux convoitises de la Papauté et de son allié français. La Sicile est au centre de la Méditerranée ; elle verrouille l’accès de la Méditerranée occidentale à tout envahisseur venu du bassin oriental. Elle est un tremplin vers l’Égée et c’est dans ses ports que la flotte de Don Juan d’Autriche s’organisera pour cingler vers Lépante. Le conflit entre Catalans et Français pour la maîtrise de la Sicile explique les motivations françaises pendant les guerres d’Italie de la fin du XVe et du début du XVIe, puis la volte-face de François Ier, évincé d’Italie après Pavie (1525), qui deviendra l’allié des Ottomans.

La France veut être présente en Méditerranée occidentale, et y être la puissance prépondérante dès qu’elle prend indirectement pied en Provence en 1246. Elle veut y parvenir par l’intermédiaire des Anjou, futurs maîtres de la Sicile. Après la guerre de Cent Ans, elle voudra, fin du XVe, ajouter à la Provence le bassin du Pô et la fenêtre sur l’Adriatique qu’il offre. Les héritiers de Pierre III d’Aragon, Philippe le Beau de Bourgogne, époux de Jeanne dite la Folle d’Aragon-Castille, puis Charles-Quint, chercheront tous à torpiller ce projet. Malgré les querelles entre royaumes ibériques, l’Aragon, en affrontant les Français et le Pape, et la Castille, en affrontant, sur un autre front, les Maures d’Afrique du Nord, font dans la seconde moitié du XIIIe siècle cause commune et annoncent la fusion Castille / Aragon qu’opèreront, par leur mariage, Ferdinand et Isabelle à la fin du XVe siècle. Le décor premier de ce “cycle long” est planté : d’un côté, les Français, certains papes (ceux qui s’opposeront à Charles-Quint et à Philippe II) toujours hostiles à une présence impériale en Italie et en Sicile car toute présence impériale rappelle l’œuvre de Frédéric II de Hohenstaufen et, comme alliés de revers, les Maures de Tanger et leurs héritiers barbaresques, devenus vassaux des Ottomans ; de l’autre, le binôme Aragon / Castille, l’Empire, Gênes, les papes favorables à un Saint-Empire fort, les Chevaliers de Rhodes et de Malte, avec, de temps en temps, comme allié de revers, la Perse ; entre les 2, au gré de ses intérêts commerciaux, Venise, république marchande détestée par les pouvoirs traditionnels portés par des principes posés comme transcendants.

Les Chevaliers de Rhodes tiennent la mer

Au tout début du XIVe siècle, en septembre 1302, les querelles pour la maîtrise de la Sicile cessent par la signature de la “Paix de Caltabellotta”. Les États croisés de Palestine et du Liban étaient tombés sous les coups des Mamelouks d’Égypte (Tripoli du Liban tombe en 1289 et Acre en 1291, scellant par cette chute la fin des Croisades proprement dites). L’Ordre de Saint-Jean ou Ordre des Johannites, fondée en Terre Sainte en 1099, à la suite de la première Croisade, celle de Godefroid de Bouillon, avait dû, lui aussi, quitter la Palestine. Il ne s’estime pourtant pas vaincu. Il décide de s’accrocher dans le bassin oriental de la Méditerranée. De respecter son serment de ne jamais désarmer face à l’islam et de ne jamais faire la guerre à des peuples chrétiens. L’Ordre décide de se donner une puissante marine de guerre, organisée selon une discipline inhabituelle pour l’époque.

Entre 1306 et 1309, les chevaliers johannites s’emparent de l’île de Rhodes. Ils amorcent ainsi la longue guerre navale contre les Turcs, en emportant, dès 1312, une victoire appréciable devant l’île grecque d’Amorgos, au beau milieu de l’Égée. La même année Chevaliers de Rhodes et Cypriotes unis battent une nouvelle fois les Turcs devant Éphèse. En 1319, Chevaliers et Génois détruisent une escadre turque devant Chios. Les Turcs vont riposter : ils attaquent Rhodes avec 80 bateaux, mais les chevaliers s’emparent de presque toutes leurs embarcations. Il faudra attendre 200 ans pour chasser les Chevaliers de leur île. L’épopée continue : en septembre 1334, une alliance momentanée entre Chevaliers, Français et Vénitiens parvient à battre une flotte turque devant Smyrne, qu’ils ne prennent pas. Le port deviendra la principale base d’attaque des Turcs au XIVe siècle. L’émir Omar d’Aydin (ou Oumar-Beg) prend l’initiative, transforme Smyrne en port de guerre et vise le contrôle total de l’Égée. Les Chevaliers répliquent et forgent une alliance entre Venise, Gênes, le Pape et Chypre pour contester l’Égée aux galères d’Omar. 10 ans après la première bataille devant Smyrne, les flottes européennes, sous le commandement du patriarche latin de Constantinople, Henri d’Asti, gagnent la partie, annihilent la flotte d’Omar, débarquent leurs troupes et prennent le contrôle de Smyrne que les Chevaliers tiendront jusqu’en 1402.

À suivre

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