Quoi de neuf ? Le Camp des saints

Dans un dossier consacré post mortem à Jean Raspail, il aurait été injuste de réduire Raspail au Camp des saints tant son œuvre accoste à d’autres rivages. Mais il était malhonnête de faire l’impasse sur cette évocation d’une grande invasion indienne à un million de migrants, sujet qui nous rappelle tellement le problème identitaire tel qu’il se pose aujourd’hui, 50 ans plus tard aussi bien en Europe qu’aux États-Unis.

Le Camp des saints est une vaste parabole, devenue célèbre avec le temps, qui donne raison à ce roman d’anticipation. Publié en 1973, c’est l’un des premiers dans la longue série des Raspail, c’est aussi celui qui a fait le plus parler de lui, l’auteur ayant tenu à enfreindre, avec une sorte d’allégresse, le tabou racial sur lequel le parlement français était d’ailleurs juste en train de légiférer à travers la Loi Pleven.

Pour ceux qui ne l’ont pas encore lu, le sujet est simple : une flotte hétéroclite de navires, tous apparemment bons à mettre à la casse, s’ébranle depuis le delta du Gange, avec un million de migrants à destination de l’Europe. Ils vont faire le tour de l’Afrique, passer par le détroit de Gibraltar et entrer en Méditerranée, jusqu’à s’installer en vue de la Côte d’Azur. Le roman ne porte pas sur la conquête de l’Europe par ces migrants, le romancier laisse entendre qu’elle sera le fait du nombre et puis passe muscade. Son vrai sujet est de montrer comment toutes les défenses immunitaires d’une société donnée tombent devant ce symbole migratoire. Le mot « élite » était moins à la mode à cette époque mais la réalité était déjà perceptible à l’œil de lynx de l’écrivain voyageur : c’est avant tout la crise des élites que décrit le Camp des Saints cette crise des élites que la France a connu en 40, dont elle ne s’est pas relevée et qui se reproduit, avec les mêmes symptômes, les mêmes collabos. Les élites, pour garder leurs privilèges, sont prêtes à tout dire, à tout entendre et surtout à ne rien faire et à interdire de faire à ceux qui tenteraient de résister. Les velléités du président de la République ? Absorbée par la trouille, sa communication avec son peuple au dernier moment vire au fiasco. Les ministres ? Éparpillés dans la nature. Les journalistes ? Lorsque l’on tente de changer la mélodie de leur boite à musique, il est trop tard la réaction n’est plus audible. Les hommes d’Église du pape jusqu’au dernier petit curé, ils sont tenus par la lâche envie de reconnaitre « la force triomphale de la faiblesse » quand elle peut compter sur le nombre.

Du point de vue strictement littéraire, l’ensemble des cinquante chapitres du Camp des saints peut paraitre un peu long. Derrière la description de chacun de ces hommes de paille, dont on peut observer la décomposition à l’œil nu, on imagine la jubilation du romancier qui est en train de se payer un tel ou un tel. Et en même temps, ce genre de description est toujours d’actualité, cinquante ans après. La flotte du Gange n’a jamais existé que dans le cerveau de l’écrivain, mais les migrants n’en sont pas moins présents, leur seule présence infléchit les discours et détruit dans l’œuf jusqu’a l’esprit de résistance. C’est au fond toujours ce que nous vivons aujourd’hui : on peut lire ce roman de Raspail en ayant l’impression qu’il a été écrit hier.

Qu’est-ce donc en ce contexte que le camp des saints ? La réunion sur une petite colline face à la mer d’une vingtaine de résistants, parmi lesquels le sous-secrétaire d’État Perret, des anciens combattants, des gens comme vous et moi qui n’ont pas trahi, c’est-à-dire qui ne se sont pas laissé aller, tous partants pour une résistance symbolique, pour une attitude commune, faite de gravité et d’insouciance, quelque chose de très « hussards » quand on y réfléchit, ou déjà de très patagon. Pour la Patagonie, certes, il faudra attendre Moi Antoine de Tounens (1981). Mais ce Camp des saints, longuement décrit, est déjà terriblement patagon avant la lettre.

Face aux crises historiques les plus graves, dans les soubresauts les plus apocalyptiques, la recette de Raspail c’est l’attitude : une manière d’être faite de passion et de détachement, qui se reconnait entre mille : elle prend toujours l’apparence du jeu, surtout quand l’essentiel parait engagé.

L’essentiel du Camp des saints ? Jean Raspail le répète dans Big other la préface de la dernière édition :  « En fait, chacun le sait d’instinct, que les minorités visibles vont devenir majorité et qu’il n’existera plus aucun moyen, hormis l’inconcevable, d’inverser la tendance ».

✍︎ Jean Raspail, Le Camp des saints, précédé de Bio other huitième ed. Robert Laffont JOT.

Monde&Vie 14 août 2020 n°989

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