Aura-t-on la vérité sur la guerre d’Algérie ?

Dissidence-dissonance, le dernier livre de Jean Monneret ne porte pas tant sur l’histoire de la guerre d’Algérie que sur les dissonances de cette histoire par rapport à la réalité historique et sur les quelques dissidents qui, à l’image de ce grand honnête homme de Jean Monneret, continuent à essayer de dire ce qui s’est vraiment passé entre 1954 et 1962.

Jean Monneret est, à ma connaissance, le seul historien de la guerre d’Algérie qui se permette de contester la génération des jeunes historiens qui ont acquis pignon sur rue dans le socialisme ambiant.

Arrivés après la bataille, ils ne sont pas des témoins oculaires, leur reconstitution est beaucoup plus conceptuelle : ils ont du coup, une lecture facilement idéologique de cette guerre. Je pense à Benjamin Stora, à Raphaëlle Branche ou à Sylvie Thénault. Ils ont largement préparé la voie à cette idéologie anticoloniale, qui veut nous faire croire que « la colonisation est un crime contre l’humanité ». On voit les dégâts de cet anticolonialisme décalé parce qu’anachronique, de part et d’autre de l’Atlantique. Ce préjugé conduit à un véritable révisionnisme historique, qui n’a pas fini de dicter sa loi à nos esprits.

Raison de plus, sur ces sujets brûlants, pour se faire une opinion non seulement sur les sujets débattus, autour desquels naissent les polémiques mais sur la manière dont tel ou tel historien ou historienne traite habituellement l’évènement : comment il se le présente, comment il le représente à ses lecteurs. Bref il est urgent de passer de l’histoire à l’historiographie. Et pour cela, ils s’agit d’entretenir une critique de l’histoire, qui n’est pas un révisionnisme historique : il ne s’agit pas de nier tel évènement terrible ni de refabriquer une histoire idéologique. Il suffit de suivre les historiens mot à mot si j’ose dire, en montrant là où ils sont en désaccord les uns avec les autres, voire en contradiction avec eux-mêmes. Rien à voir entre cette critique de l’histoire et de et un révisionnisme systématique qui vise seulement à entretenir la révolution dans les narrations du passé.

« Nul n’est à l’abri »

Il ne s’agit pas non plus de céder à toutes les surenchères partisanes. Dans l’inévitable querelle des chiffres, par exemple sur le nombre d’Européens disparus après la Guerre d’Algérie, il importe de ne pas gonfler indûment les effectifs en se disant que “c’est pour la bonne cause“. Historien rigoureux, Jean Monneret accepte d’admettre des hypothèses de travail moyennes pour ne pas être taxé d’exagérateur. Mais il n’a pas son pareil non plus, en particulier dans son dernier livre Dissidence-Dissonance pour pointer les nombreuses désinformations, voire les déformations qu’une nouvelle génération fait subir à l’histoire. Ainsi prend-il Benjamin Stora lui-même en flagrant délit de n’importe quoi pour cette phrase : « Les pieds-noirs restés en Algérie après l’indépendance n’ont connu ni valise ni cercueil ». Il faut le courage d’écrire cela tout en se prétendant historien, alors que 2 millions de pieds-noirs ont rejoint la métropole après le fameux 19 mars qui devait organiser leur survie tranquille sur ce qui était bien la terre de leurs ancêtres, terre qu’ils avaient eux-mêmes nommé Algérie, du nom d’Alger la blanche, dès la première moitié du XIXe siècle.

Mais comment peut-on passer pour un historien et écrire de telles âneries ? Forcément parce que l’on écrit pour une certaine clientèle, qui attend ces contre-vérités flagrantes comme autant de soutiens d’une idéologie qui veut que l’Algérie ait été un véritable pays avant l’arrivée des Français (et non pas un simple comptoir turc pour la course en Méditerranée), une idéologie qui considère donc les Français comme des envahisseurs, et qui incline à donner toujours raison au FLN victorieux plutôt qu’aux pieds-noirs, qui sont et qui doivent rester pour les siècles des siècles les perdants de cette histoire.

Et pourtant on n’aime pas parler des perdants. Mais il le faut, dit Monneret, « parce qu’avec ce qui se passe aujourd’hui en France, plus rien de ce que nous avons vécu en Algérie n’est aujourd’hui à exclure ici et nul n’est à l’abri ». Si la guerre de la France en Algérie possède un sens historique, c’est bien celui de préfigurer ce que Raymond Muelle à appelé naguère La guerre d Algérie en France (dans son livre éponyme publié aux Presses de la Cité). L’essence des guerres dites coloniales est de décrire un mouvement pendulaire, dont nous ne faisons aujourd’hui que deviner la nocivité à venir.

✍︎ Jean Monneret, Dissidence-dissonance contre la désinformation sur la guerre d’Algérie. Fauves Editions, 6 pp. 19 €.

Joël Prieur Monde&Vie 15 juillet 2020 n°988

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s