L’hôpital, de Charybde en Scylla

Mille-feuilles administratif étouffant, normes kafkaïennes, rigueur budgétaire insupportable : les maux de l’hôpital, qui s’étaient paradoxalement atténués au plus fort de l’épidémie de Covid-19, repartent de plus belle. en France, la santé est décidément bien malade.

« En trois jours [après la fin du confinement, ndlr], ce sont à nouveau les administratifs qui ont repris la main ? » « En trois jours, tout est redevenu plus compliqué. » Interrogé fin mai, le professeur Juvin, patron des urgences de l’hôpital Pompidou (Paris), a tout dit. La bureaucratie étouffe l’hôpital. Au plus fort de la pandémie de Covid-19 les gratte-papiers, dépassés par l’ampleur de la crise, avaient laissé – un peu – la bride sur le cou des soignants. Tout est relatif, car en avril dernier le même Philippe Juvin se plaignait du poids de la bureaucratie : « L’empilement des strates administratives, des sous-chefs et des petits chefs, des ordres et des contre-ordres, nuit à la lutte contre le virus. »

« Les ARS [agences régionales de Santé, ndlr] envoient des protocoles de 50 pages à appliquer immédiatement – sous peine de sanctions – à des structures libérales qui ont fait face au Covid-19. En pleine vague, ces mêmes ARS étaient totalement absentes pour les libéraux, là elles envoient des contrôleurs », dénonce de son côté le Dr Marty président de l’UFML, un syndicat de médecins libéraux.

Un monde kafkaien. Le système de soins, en France, c’est un ministre de la Santé (Véran), un directeur général de la Santé (Salomon), un directeur de la Haute autorité de la santé, des directeurs d’ARS, un directeur de l’agence nationale sanitaire, la direction d’épidémiologie France, le centre national de recherche en virologie, l’agence nationale du médicament…

« Déconnectées de la réalité du travail »

Ajoutez-y en période de Covid-19 deux conseils scientifiques auprès du Président, un responsable du déconfinement (Jean Castex) et on en oublie certainement… en France, le personnel administratif représente 30 % des effectifs de l’hôpital, contre 20 % en Allemagne. Si nos voisins dépensent, comme nous, environ 11 % de leur PIB dans la santé, l’argent allemand va chez les soignants, mieux payés, dans les équipements, abondants, et pas dans des postes d’inspecteurs des travaux finis.

« Globalement, à l’hôpital ces dernières semaines, on s’est passé de 90 % de tout cela et ça a beaucoup mieux fonctionné », résumait le 16 mai le Dr Thierry Godeau, représentant national de personnels soignants à l’hôpital public. Tout ce bric-à-brac a deux fonctions essentielles : « pondre de nouveaux protocoles, mais ceux-ci sont inutilisables, car toutes ces personnes sont déconnectées de la réalité du travail de terrain », dénonce un infirmier anesthésiste. Déconnectés au point qu’une directrice de l’hôpital Saint-Antoine (75) a pu répondre, le 27 mars dernier à des infirmières qui réclamaient des masques, « vous croyez que je n’ai que ça a faire ? ». Le 16 mai, un responsable administratif des internes a répondu « on ne fait pas médecine pour l’argent » à un interne parisien (payé 1/2 SMIC horaire), qui lui demandait quand serait versée la « prime Covid ». En tout état de cause, souligne le Dr Thierry Asquier la bureaucratisation de la santé entraine « la lourdeur des protocoles qui annihile la créativité, la souplesse indispensable au soin ».

La deuxième justification à l’existence de cette pléthore de ronds de cuir est de faire appliquer les politiques de réduction de coûts, en vigueur depuis 2008 : tarification à l’acte, médecine de jour, réduction du nombre de lits et de soignants… ce sont plus de 11 milliards qui ont été économisés sur le dos des soignants depuis dix ans, dont 2,6 en 2018 et 2019. Comme le souligne André Grimaldi, Professeur à la Pitié-Salpétriére, « on s’est trouvés totalement démunis face à l’épidémie de coronavirus en raison d’un choix politique, qui a été de traiter la médecine et la santé comme une marchandise comme une autre, avec un souci de rentabilité immédiate. »

Bien que Macron ait déclaré qu’une telle logique était une « erreur », il a, en même temps, annoncé vouloir que l’hôpital revienne « à une situation normale ». Donc, baisser à nouveau le nombre de lits ?

Richard Dalleau

Quand l’intendance ne suit plus

Toute la chaîne de soins a souffert de l’administration déficiente, et notamment ses approvisionnements. C’est au nom de normes bureaucratiques que l’État a refusé pendant plus de 15 jours des labos vétérinaires, pourtant outillés pour réaliser des dépistages en masse. Des cafouillages bureaucratiques conduiront le gouvernement à commander 8 500 respirateurs, produits dans un bel élan de solidarité à prix coutant par Air Liquide, PSA Valeo et Schneider Electric. Seul hic, ces modèles rustiques pour ambulance et non pour salle de réanimation sont inadaptés aux malades atteints du Covid-19. « Le choix final de l’Osiris a été fait sur recommandation des experts du ministère de la Santé », se défend Air Liquide. Passons rapidement sur les conditions d’achat des masques (délais de paiement, prix, lourdeurs administratives dans les appels d’offres…), qui n’ont pas peu contribué à la pénurie de cette protection en France. Le cas s’est depuis reproduit avec les écouvillons nécessaires aux tests : l’administration a commandé des modèles pour prélèvement dans la gorge et non le nez.

Monde&vie 29 mai 2020 n°986

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