L’écho de la Pucelle (2020)

Il y a un siècle, naissait la fête nationale de Jeanne d’Arc et du patriotisme, le deuxième dimanche du mois de mai. Si la pucelle eut une vie courte et riche en exploits, la force évocatrice de sa geste jouit, elle, d’une extraordinaire longévité.

Orléans sans Jeanne d Arc ? En raison de la pandémie, les fêtes johanniques orléanaises n’auront pas lieu ce printemps. Depuis 1451 pourtant, la ville fête sa libération par Jeanne (8 mai 1429). Cet évènement majeur mêlant participation de la population, des autorités civiles, religieuses et militaires, est reporté après l’été. La pneumonie chinoise n’étouffera pas la piété française.

D’autant que l’on fête cette année un singulier anniversaire. On l’oublie souvent, depuis la loi du 10 juillet 1920, existe une fête officielle « de Jeanne d’Arc et du patriotisme ». Tenue chaque deuxième dimanche de mai, elle s’ajoute à la solennité religieuse du 30 mai. En effet, réhabilitée par l’Église depuis 1456, Jeanne est déclarée vénérable en 1594, béatifiée en 1909 et enfin canonisée le 16 mai 1920… Soit moins de deux mois avant sa consécration républicaine !

Babord, Tribord

C’est qu’à la charnière des XIXe et XXe siècles, l’héritage de Jeanne d’Arc fut âprement disputé entre droite et gauche. Les républicains de tout poil ont parfois maquillé la Pucelle en héroïne populaire, féministe, victime du cléricalisme. Dès 1832, l’anticlérical Jules Michelet voit dans Jeanne d’Arc la « transfiguration de l’esprit populaire ». On doit à son Histoire de France (1849) des pages d’anthologie : « Souvenons-nous, Français,

que la patrie chez nous est née du coeur d’une femme, de sa tendresse, de ses larmes, du sang qu’elle a donné pour nous ». En 1848, Auguste Comte réclame l’instauration d’une fête nationale commémorant le « glorieux martyre de l’incomparable Pucelle ». Sous la IIe République, le ton républicain est plus marqué. Le député radical Fabre, soutenu par les Sufragettes, lance lui aussi l’idée d’une fête républicaine. À gauche toute, Louise Michel était qualifiée de « Jeanne d’Arc de la révolution sociale ». En 1936 encore, l’Humanité s’offusque que la droite nationale s’approprie cette « paysanne de Lorraine qui s’était levée contre les factions athées de l’étranger et qui fut livrée par son roi elle appartient au peuple de France ». La fille du peuple brûlée par l’Église :  plaquant sur l’Histoire leurs propres préjugés, la gauche crée une Jeanne factice. Pour un peu, on oublierait que son étendard fleurdelisé était frappé des noms de Jésus et Marie…

Ce vernis d’une Jeanne gauchisée ne peut résister longtemps. La Pucelle n’a jamais été du goût d’un Grand Orient qui ne voit dans les festivités johanniques qu’un « prétexte aux machinations de l’Église », « un défi à la France républicaine », bref une « grande fête politique des curé. »

À droite, on se gausse des tentatives républicaines d’annexion de la Pucelle. La Croix, journal conservateur à l’époque, se moque des progressistes « sorts de leurs tanières pour proclamer Jeanne d’Arc hérétique, libre-penseuse, qui a préparé la révolution ». La paysanne de Domrémy ayant combattu pour Dieu et le roi, il est évident que les vrais fidèles de Jeanne ne peuvent être que catholiques ou conservateurs. Les droites défendent l’honneur de Jeanne : insultée en Sorbonne par le professeur Thalamas, la Pucelle est vengée par la gifle d’un camelot du roi. Pour Maurras, Jeanne n’appartenait pas a une classe révolutionnaire mais « conservatrice » car attachée à la terre. Chez « cette héroïne de la Nation », qui « n’est pas l’héroïne de la Démocratie », le Martégal veut voir « les trois idées directrices de L’ancien Tiers-État français : le Patrimoine maintenu et la Patrie sauvée par la Royauté rétablie » (Méditation sur la politique de Jeanne d’Arc, 1929).

D’une guerre à l’autre

C’est chez l’auteur de la Colline inspirée que le culte de Jeanne est à son sommet. Maurice Barrès arpente le terroir johannique, fasciné par |’influence de la terre lorraine sur la guerrière. Les hommages à la petite et à la grande Patrie se joignent ainsi en une même dévotion. Du reste, les érudits de la fin du XIXe ont beaucoup glosé sur la nationalité de Jeanne d Arc. La Lorraine étant au xve siècle terre d’Empire, Jeanne était-elle allemande ? Grâce à Dieu, Jeanne n’est pas née dans le duché de Lorraine mais bien dans le Barrois mouvant, relevant du roi de France.

Jeanne était française, non teutonne.

Car Jeanne est aussi, pour le cardinal Daniélou, « la sainte du temporel ». Bref, une sainte de la Patrie à l’intercession plus que nécessaire par gros temps. Jeanne est partout dans la France des tranchées. Bergson et Claudel lui attribuent la victoire de la Marne. En 1920, Foch rend hommage à la Pucelle. Mue par Barrès, l’institution de la Fête de 1920 doit autant à la foi des poilus qu’au militantisme des Camelots du roi.

Éclair d’unité aux heures de la désunion, l’héritage johannique est déchiré entre 1940 et 1945. Pétain salue le désintéressement de Jeanne, les affichistes l’exaltent, les Chantiers de jeunesse la mettent en scène. Vichy utilise Jeanne dans une optique explicitement anglophobe, alors que la sainte elle-même assurait ne point haïr les Anglois. Quant à De Gaulle, fervent admirateur de la Pucelle, il ne cesse de s’en réclamer Dans son discours de Brazzaville du 10 mai 1941 il veut voir dans la fête johannique, silencieusement célébrée le lendemain en terre occupée, le reflet de « la flamme de la résistance nationale ». Ce n’est pas un hasard si la France libre s’est choisie pour emblème la croix de Lorraine.

Au-delà des divisions, la Pucelle demeure le modèle du combat, de l’unite, de la réconciliation. Dans sa plaidoirie au procès Pétain, Me Isorni déploie la thèse du glaive et du bouclier : « Depuis quand notre peuple a-t-il opposé Genevieve, protectrice de la ville, à Jeanne gui libéra le sol ? Depuis quand, dans notre mémoire, s’entrégorgent-elles, à jamais irréconciliables ? ». Jeanne d’ Arc, c’est aussi six navires de la Royale, une promotion de Saint-Cyr 1893-1895 et un chant militaire aux accents spirituels, sur l’air de la Marche de Robert Bruce.

Jeanne au royaume des lettres

Tout dans l »épopée de Jeanne appelle au lyrisme. Parfois motif textile – en témoignent des Toiles de Jouy tissées sous la Restauration ! -, elle est surtout un motif littéraire. Chantée par Alain Chartier puis Francois Villon (Ballade des dames du temps jadis, 1489), elle apparait aussi chez Shakespeare (Henri VI). Hormis Chapelain en 1656 (La Pucelle ou la France délivrée, 1659), les dramaturges français puisent peu dans la geste de la guerrière barroise. L’œuvre libertine de Chapelain fut plus tard parodiée par un mauvais Voltaire. On estime parfois que l’Ancien Régime a peu exalté Jeanne d’Arc. Pourtant, au début du XVIe siècle, l’une des premières statues en bronze fondues en France depuis l’Antiquité est précisément une statue de Jeanne. En 1610, le poète Jacques Dorat range la Pucelle aux côtés des héros anciens. Après la Révolution, la Pucelle fait objet d’un opéra de Schiller suscitant les larmes de Chateaubriand. Suit Lamartine, dont la plume romantique fait primer chez Jeanne le sens de la patrie sur la foi : « Ange, femme, peuple, vierge, soldat, martyre, elle est l’image même de la France popularisée par la beauté, sauvée par l’épée, survivant au martyre, et divinisée par la sainte superstition de la patrie ».

Bien plus spirituelle, chez Péguy la Jeannette en prière, familière du bon Dieu : « Pour d’autres peuples vous avez envoyé des saints.

VOUS avez même envoyé des guerriers. Nous sommes des pêcheurs, mais nous sommes chrétiens tout de même. Nous sommes du peuple chrétien. Nous sommes de votre peuple de chrétienté » (Le mystère de la charité de Jeanne d’Arc, 1910). C’est l’époque de sainte Thérèse de Lisieux, elle aussi intimement liée à Jeanne. Quant à Léon Bloy mystique et politique, il disserte sur la croix de bois présentée à Jeanne sur le bicher et l’oppose à la Croix de fer que « l’empereur de l’hérétique Allemagne offre aujourd’hui aux assassins et aux incendiaires »

(Jeanne d’Arc et l’Allemagne, 1915). Dans une autre guerre franco-allemande, Bernanos implore une Jeanne honorée par tous les soldats français croyants ou non. Plus tard, contre la dépossession identitaire et la perte de souveraineté, Jeanne sera invoquée avec passion par les droites nationales, aux parades rituelles de Le Pen comme au cour du bocage puyfolais.

Hors de France, Jeanne inspire Schiller mais aussi Mark Twain (mémoires de Jeanne d’Arc, 1895). Aux États-Unis, ou sept statues équestres la représentent, la sainte fascine. C’est au cri de « Joan of Arc » que s’élancent des Sammies en 1918. L’image de la guerrière en armure, placardée sous forme d’affiches, incite les ménagères américaines à épargner pour la victoire. Surtout, l’Amérique, c’est Hollywood. Dans le chef-d’œuvre de Victor Fleming, Joan of Arc 1948), Jeanne est jouée par une Ingrid Bergman bouleversante. Ce grand film, pour lequel le père Doncœur fut conseiller historique, demeurera pour l’actrice « le souvenir le plus cher de [sa] carrière ». La pièce de Jean Anouilh, L’Alouette, triomphe bientôt à New York. Ce rayonnement planétaire d’une femme si française, c’est peut-être Francois Cheng qui en parle le mieux. L’Académicien français d’origine chinoise voit dans ces mots de Jeanne le plus beau quatrain de notre langue : « Pus vint cette voix, Environ l’heure de midi, Au temps de l’été, Dans le jardin de mon père ». Voici Jeanne dans sa simplicité. Délivrée des sophismes. Loin du discours macronien de 2016 ou le futur président, évoquant le destin de celle qui avait « fendu le système », parlait de son ego à lui et de ses ambitions plus que de la geste johannique. La figure de Jeanne a-t-elle jamais connu pire contresens ? Il suffit pourtant de se taire. D’écouter sa voix lumineuse, sa douce insolence à son procès. De contempler sa foi droite. « Jehanne irradie ceux qu’elle approche », écrit Philippe de Villiers. Écoutons-la.

Photo : Le supplice de Jeanne sur son bûcher rouennais (détail de l’église Notre-Dame des Vertus Aubervilliers.)

Francois La Choüe Monde&vie 1er mai 2020 n° 985

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