DEVANT L’HISTOIRE QUELQUES REMARQUES NON SYSTÉMATIQUES

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L’histoire : un no man’s land ?

De l’homme qui attache une importance particulière à l’histoire, on dit volontiers qu’il se sent mal à l’aise dans le présent et qu’il cherche à se reporter par le rêve aux époques qu’il préfère ; et, pour cette raison, qu’il est “conservateur”. Pour décrire ce comportement, qui prend aujourd’hui l’allure d’une épidémie, on a créé le terme de « nostalgie ». La nostalgie constitue un phénomène aux aspects multiples et sur lequel il n’est pas facile de porter un jugement. Mais elle ne semble pas dépendre d’attitudes intellectuelles fondamentales. Il existe des conservateurs nostalgiques et des conservateurs qui ne le sont pas, tandis que d’innombrables non-conservateurs éprouvent d’intenses nostalgies. De toute façon, la nostalgie n’est pas un élément constitutif du conservatisme ; et le fait qu’il soit ou non nostalgique ne permet pas de dire de quelqu’un qu’il est ou n’est pas conservateur.

◘ 1. L’histoire est proche

La plupart des malentendus au sujet de l’histoire tiennent au fait que l’on considère celle-ci comme éloignée dans le temps. Certes, l’histoire n’est pas immédiatement perceptible. Mais elle ne s’en inscrit pas moins dans le présent. Notre rapport avec elle peut se concevoir selon le modèle de l’holographie, qui a été exposé en 1948 par Dennis Gabor. Il s’agit d’une nouvelle sorte de “photographie” capable de fixer aussi bien les contours que l’envers d’un objet, bien que notre œil ne puisse en percevoir que l’endroit. L’homme qui n’a pas le sens de l’histoire est semblable à quelqu’un qui regarde dans un miroir : il s’y voit comme posé à la surface, avec tes déformations et les lacunes que cela comporte. Avoir le sens de l’histoire, cela signifie ne pas se contenter de cette unique dimension. Et — pour rester sur l’image que nous avons prise comme exemple — se pencher sur l’histoire, cela veut dire tenir derrière sa tête un second miroir ou tout un système de miroirs, afin de se voir de tous côtés – et prendre ainsi de la distance par rapport à soi-même.

◘ 2. L’histoire n’est pas un centre d’éducation

Le profit que l’on retire de l’histoire est généralement d’ordre moral. On en vante les exemples, que l’on pourrait chercher à égaler. On prétend qu’elle aiderait à éviter des erreurs que les autres ont commises. Et ainsi de suite. Les historiens n’ont pas ménagé leurs railleries quant à ces prétendus effets immédiatement éducateurs de l’histoire. Les successeurs des grands hommes sont généralement peu nombreux ; et les erreurs se renouvellent de façon lassante. Si l’histoire a un effet éducateur, le moins que l’on puisse dire est que cet effet se manifeste moins directement.

◘ 3. L’histoire permet des constatations vérifiables

L’histoire possède un pouvoir disciplinaire parce que sa fonction est la même que celle de l’expéri­mentation dans le domaine des sciences naturelles : l’histoire offre la seule possibilité d’effectuer des constatations vérifiables au niveau humain, tout comme l’expérimentation l’offre au niveau de la nature. Cette observation est plus facile à faire depuis que la philosophie s’est volontairement repliée dans le rôle modeste d’une secrétaire au cours de conversations interdisciplinaires. La logique, certes, dispose de ses inductions, mais seulement dans l’abstrait. Ce que nous essayons de distinguer, dans le domaine humain, en tant que “nature”, “âme” (Seele) et “esprit” (Geist), est si intimement confondu que la logique peut à peine l’appréhender. Que puis-je dire de véritablement vérifiable sur une chose, une personne, un événement humain ? Je peux dire ce que cela a été, ce que cela est devenu avec le temps et quel changement est intervenu. Sur le détail, il peut y avoir des divergences d’appréciation : dans les grandes lignes, un consensus est possible.

◘ 4. La vérifiabilité n’est pas tout

Quiconque fait remarquer les étroites limites des constatations vérifiables, s’expose en général à être soupçonné de vouloir dévaloriser toutes les constatations qui vont au-delà. Mais il serait insensé d’agir de la sorte : cela voudrait dire que toute tentative de remonter aux sources, tout projet de grande portée devrait être réduit d’autant, et qu’il faudrait laisser s’étioler la force créatrice qui est en l’homme. Dans la sphère des actions humaines, l’histoire possède une fonction particulière : la “vérifiabilité” ne signifie rien de plus. Et ce serait minimiser cette fonction que de l’appeler “compensatrice”, car l’expérience de l’histoire peut avoir 2 effets contraires et radicalement opposés.

◘ 5. Par l’histoire, nous faisons l’expérience du complexe

Ce serait encore une de ces simplifications inadmissibles que de dire, comme dans le cas de la nostalgie, que le « conservateur » éprouve l’histoire comme une absurdité. Certains auteurs ont utilisé cette métaphore de “l’in-signifiant” pour désigner quelque chose qui apparaît effectivement à travers chaque événement historique : à savoir le fait d’expérience que l’histoire représente toujours un plus par rapport aux grilles interprétatives que nous essayons de lui attribuer par la pensée. L’expérience fondamentale selon laquelle « le monde n’est pas divisible », c’est-à-dire que la pensée de l’homme et la réalité ne peuvent jamais coïncider, atteint dans la dimension historique une intensification qu’on pourrait comparer à “l’effet stéréo”. L’histoire est une école d’humilité : toutes les tentatives d’explications monocausales (aussi bien que bi- et tricausales) se brisent contre elle, et nous font prendre conscience du caractère complexe de toute réalité. Cela ne doit pas forcément nous troubler ni même nous écraser — au contraire : d’une manière difficilement définissable (et pour des motifs rationnels non explicables), cela peut en réalité nous pousser à une plus forte approbation. En réalisant à quel point le monde est complexe, nous vivons, en quelque sorte, une seconde naissance.

◘ 6. Par l’histoire, nous faisons l’expérience de la forme

Donner du sens à ce qui n’a pas de sens” est également une des formules dont nous devons nous méfier. Elle dissimule une psychologie un peu courte. Il est vrai que le monde n’a pas de sens, et que, comme l’homme ne peut pas vivre sans un sens, eh bien, il lui en invente un. Mais le rapport que nous devons avoir avec l’histoire est encore plus essentiel. Cette “seconde naissance” ne consiste pas seulement dans l’expérience de la complexité du monde — elle réside tout autant dans notre impulsion à opposer au complexe (Benn ou Montherlant diraient « au chaos ») une forme, une configuration. Ce qui nous émeut profondément dans l’histoire, c’est que l’homme cherche toujours, précisément sur le fond de cette expérience d’une réalité complexe, et même dans les situations les plus désespérées, à laisser encore une trace derrière lui. Même s’il ne s’agit que d’une égratignure de la si compacte réalité — comme Malraux le dit quelque part avec cette géniale nonchalance qui lui est propre.

◘ 7.

L’homme de l’Aufklärung dira : ce n’est pas beaucoup. Notre réponse ne peut être que : mais cela est.

► Armin MOHLER, Nouvelle École n°27/28, 1975.

(trad. : Paul Kornsprobst, article extrait d’un recueil collectif dirigé par M. Gerd-Klaus Kaltenbrunner : Die Zukunft der Vergangenheit : Lebendige Geschichte, klagende Historiker, Herder, München, 1975)

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/35

Un commentaire sur “DEVANT L’HISTOIRE QUELQUES REMARQUES NON SYSTÉMATIQUES

  1. Mes chers Amis,
    L’étude apronfondie et méditée de l’histoire est une grande leçon de sagesse pour comprendre ce que nous vivons et nous-mêmes également! L’être humain ne changeant pas beaucoup au fil des temps.

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