France : le pays est à vendre (2020)

Laurent Izard, normalien, est agrégé de l’université en économie et gestion et diplômé en droit à l’Université de Paris I. Son premier livre, La France vendue à la découpe, fortement documenté, a suscité l’intérêt de beaucoup d’hommes politiques à droite comme à gauche, car il décrit un phénomène sans étiquette politique : l’appauvrissement de la France. »

Propos recueillis par G. de Tanoüarn

Laurent Izard, votre livre a intéressé toute la classe politique, de droite à gauche. Vous parlez de la France vendue à la découpe…

Le point de départ de ma recherche, c’est la notion de patrimoine économique. Qui possède les grandes entreprises françaises ? Plusieurs sont passées sous pavillon étranger et cela pour le meilleur parfois mais aussi pour le pire. L’exemple qui me vient à l’esprit est celui du groupe Péchiney racheté par des Canadiens d’Alcan et méthodiquement démantelé et vendu par ses nouveaux propriétaires au point que ce qui était le premier groupe mondial de l’aluminium n’existe plus. Ça c’est un exemple spectaculaire, comme ceux d’Alstom, des Chantiers de l’Atlantique, de Rhodia ou d’Arcelor qui ont été vendus à l’étranger. Mais il existe une réalité moins spectaculaire et tout aussi encombrante les entreprises du CAC 40 sont détenues à plus de 90 % par des capitaux étrangers, fonds de pension et petits acteurs dispersés. Et cette tendance existe aussi pour toutes sortes de petites entreprises à propos desquelles il n’y a pas de chiffre.

Mais pourquoi ne pas se féliciter de cet apport de capitaux étrangers dans les entreprises françaises ?

Ça c’est un second point qu’il faut préciser vous avez raison, c’est la question de la nature de ces investissements. Il y a 20 ou 30 ans, on achetait des titres pour faire un placement. Les actionnaires intervenaient peu dans la gestion de l’entreprise. Aujourd’hui ce sont des fonds actifs, qui imposent à la société en question leur politique. Ils ont pris le pouvoir. Regardez l’exemple récent de Latécoére. Au départ ce sont deux fonds de pension américains qui ont pris dix pour cent du capital. Aujourd’hui une franco-américaine a été propulsée à la tête de l’entreprise qui a basculé sous contrôle américain, sans que l’État français intervienne, et cela malgré l’importance stratégique des domaines de production de l’entreprise, qui développait des technologies qui intéressaient l’armée américaine, en particulier ce que l’on appelle le Light fidelity, système qui est en train de s’imposer face au wifi, parce que plus rapide et plus sécurisé. À l’évidence, à travers l’entreprise, les Américains ont voulu mettre la main sur l’avenir technologique dans ce domaine. Il s’est agi pour eux de capter un intérêt stratégique.

Autre exemple ? En ce moment, se joue le sort de Photonice, une petite entreprise spécialisée dans les systèmes de vision nocturne, qui a cinq ans d’avance sur ses concurrents mondiaux. Les Américains, là encore, ont lancé une OPA. Mais cette fois le gouvernement commence à dire qu’il faudrait bloquer la transaction. On verra ce qu’il advient dans les prochains mois. Autre exemple Macron, sans aucune nécessité commerciale, a vendu Technip, qui s’appelait Institut Français des Pétroles. Toujours aux Américains. Il faut reconnaitre de manière plus générale, au-delà des exemples que je propose à votre méditation, qu’en ce moment les actifs européens constituent des enjeux de pouvoir entre les Américains et les Chinois…

Et vous montrez dans votre livre qu’il ne s‘agit pas seulement des entreprises ?

Effectivement ce thème de la France vendue à la découpe, qui fait le sujet de mon dernier livre, inclut toutes sortes d’infrastructures économiques : les ports, les autoroutes, les entrepôts, les aéroports. On a vendu l’aéroport de Toulouse Blagnac à des Chinois qui n’avaient jamais géré un aéroport, mais qui promettaient monts et merveilles. En fait, installés à 2500 mètres des usines Airbus, les nouveaux propriétaires travaillaient pour des avionneurs chinois. Ils ont été les plus offrants avec un discours vraiment mégalomaniaque : nous allons contrôler toute la filière du transport aérien, construction d’avions, aéroports, lignes aériennes. C’était vraisemblablement des gens qui avaient choisi de s’affranchir de toutes les contraintes pour pouvoir maitriser leur business. Aujourd’hui ces projets mirifiques ne sont plus à l’ordre du jour. Les Chinois revendent l’aéroport après avoir vidé les caisses. lis effectuent, sur notre dos, une plus value confortable de plus de 20 %.

Cet échec n’empêche pas les pouvoirs publics de vouloir faire la même chose avec l’aéroport de Paris, même si le projet est actuellement en berne pour cause de coronavirus. Dans ce nouvel accord, on promet à l’heureux élu (qui reste à déterminer) une concession de 70 ans. Mais que sera l’aviation dans 70 ans ? Et où iront les bénéfices actuellement empochés par l’État ? Un autre scandale est celui de ce que l’on appelle les routes de la soie entre la Chine et l’Europe. Cette fois les investissements (l’achat du port de Naples, la construction d’une ligne ferroviaire entre Lyon et Shanghaï pour l’importation de matériels chinois), sont gérés par chinois qui protège ainsi ses exportations. Il faut bien comprendre que État américain et l’État chinois sont devenus des États stratèges, pendant que l’Etat français, bridé par la Commission européenne, respecte scrupuleusement la liberté du marché et ne fait rien. On a une vision selon laquelle la loi du marché est 100 % positive pour tout le monde. Attention, dans le jeu macro-économique, il y a des gagnants mais il y a aussi des perdants. La France… est aujourd’hui entre les deux.

Et que faut-il penser de i’achat de terres agricoles françaises par les Chinois ?

Apres la sortie de mon livre, c’est la question qui m’a été posée le plus souvent. Normal : le foncier est bien l’âme de la France. Mais il se trouve que la Chine est attirée par les produits français et qu’elle n’est pas autosuffisante en nourriture. Les Chinois ont acheté une centaine de châteaux bordelais (mais il y en a trois mille : ce n’est donc pas énorme). Des investisseurs chinois achètent des terres dans l’Indre et dans l’Allier, ils possèdent dans ces deux départements l’équivalent de 5000 terrains de football. L’idée est d’ouvrir des boulangeries à la française en Chine.

Pour séduire une classe moyenne en pleine extension, les produits français ont la cote. Les Chinois avaient aussi racheté une laiterie dans le Finistère, à Carhaix, mais elle est en faillite. Le modèle agricole français, fait de petites propriétés, n’est pas rentable à l’International, mais il fait de la résistance. En France, on résiste et on meurt : un suicide de paysan chaque jour. Si on voulait agir, on perdrait les aides de Bruxelles, ce serait le couperet. En attendant, en 2019 pour la première fois dans histoire de notre pays, les importations agricoles ont été plus élevées que les exportations. Dans ce contexte de crise, les Chinois qui achètent proposent beaucoup d argent. C’est tentant pour des familles ruinées. Dernière remarque l’interdiction du glyphosate introduit une inégalité supplémentaire au détriment de l’agriculture française. En Espagne, on embauche des migrants que l’on paie une misère, pour désherber à la main. En France, on a un droit du travail et cà n’est pas possible.

Observe-t-on la même agressivité commerciale sur les biens immobiliers ?

Il faut distinguer l’immobilier commercial et immobilier privé. Du point de vue de l’immobilier commercial, ce sont des prédateurs étrangers qui font main basse sur notre patrimoine. Il y a en France une trentaine de palaces de grand luxe : ils appartiennent tous à des investisseurs étrangers, qui, bien évidemment, empochent le bénéfice. L’Hôtel Meurice, par exemple, et le Plaza Athénée ont été rachetés par le sultan de Brunei (Bornéo), celui-la même qui fait appliquer la charia au pied de la lettre dans son ile en lapidant les homosexuels et les adultères… De même, les investisseurs étrangers achètent nos centres commerciaux. Pour ce qui est de privé, disons qu’a partir de 4 millions d’euros, il n’y a plus d’acheteurs français.

Existe-t-il des remèdes à cette déperdition du capital économique de la France ?

il faut faire ce qu’a fait l’Australie, qui a interdit l’acquisition de logements anciens par les étrangers. La courbe des prix baisse et ça marche !

Plus largement, je vous propose une réflexion en trois points :

il faut d’abord se doter d’outils juridiques qui permettent de bloquer des investissements étrangers. Avec le décret Villepin, le décret Montebourg et la loi Pacte de 2019, nous avons ce qu’il faut. Mais les outils ne suffisent pas, il faut aussi des personnes qui utilisent ces outils. Le rachat de Latécoére par les Américains, on avait juridiquement les moyens de le bloquer mais il ne s’est trouvé personne pour le faire. Il faut encore une volonté politique face à l’hégémonie américaine et à l’extra-territorialité de son droit.

Il est important de savoir deuxièmement, que l’on peut mobiliser des fonds pour être compétitif dans la course des actifs qui sont a vendre. Il y a une filiale de la Caisse des dépôts et consignations, la BPI France qui a vocation à investir dans les entreprises françaises. Bruno Lemaire a proposé de multiplier par dix la capacité de la BPI en proposant dix milliards de dollars. Problème, outre le coronavirus ces dix milliards ne sont pas entièrement de l’argent français. Par exemple un milliard vient d’un fond souverain d’Abou Dabi. Nos dirigeants sont dans une logique mondialisée et ils refusent d’avoir une vision française de économie française… On aurait pu créer des fonds de pension, à l’image de la COREM, agence de retraites complémentaire pour les fonctionnaires, mais là encore le projet a du mal à démarrer.

Enfin, il faut tout faire pour sauvegarder notre patrimoine culturel. Rien qu’à Paris, il y a une vingtaine d’églises qui tombent en ruine… On peut à ce sujet saluer l’action de Stéphane Bern, mais il est bien seul. Les Français doivent retrouver une vision patrimoniale de la France.

Laurent Izard, La France vendue a la découpe entreprises, terres agricoles, immobilier, brevets, ed de l’Artilleur 18 €.

Monde&Vie 31 mars 2020 n°984

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