Machiavel et la modernité Politique, stratégie et guerre 5/5

Caractère existentiel de l’analyse, de l’engagement et de ses issues : les valeurs fondant identité et modes de vie en sont l’enjeu ; d’où la portée, limitée et réduite, du neutralisme ou de la neutralité, positions intermédiaires et édulcorées du politique qui est polémique, même au niveau sémantique ou linguistique. Peut-il y avoir une neutralité idéologique et morale entre deux acteurs aux prises ? Peut-on tenir, vis-à-vis d’eux, sans hypocrisie ou cynisme, une égale position d’équidistance ? S’il existe sûrement un intérêt immédiat au non alignement, y a-t-il un ou un intérêt à long terme dans le non-engagement ? La force des grandeurs morales ne compense pas toujours les carences des grandeurs physiques.

En machiavélien et clausewitzien conséquent, C. Schmitt développe une idée, de grande valeur heuristique et praxéologique : celui qui est en lutte avec un ennemi absolu voit une menace, donc un affaiblissement essentiel de sa capacité immédiate de lutte, dans toute forme de relativisation de l’ennemi; un ennemi qui serait fictivement neutralisé jusqu’à être transformé en partenaire du jeu. Or la nature manichéenne de toute bipolarisation des valeurs et de toute antithèse absolue est-elle une objection pertinente ?

Carl Schmitt poursuit : « Les concepts d’ami et d’ennemi doivent être pris dans leur signification concrète, existentielle, et non comme métaphores ou symboles. Ils ne doivent pas être mêlés et affaiblis par des considérations économiques, morales ou d’autre nature et, moins que jamais, ils doivent être interprétés dans un sens individualiste et privé… Le libéralisme a cherché à résoudre le dilemme ; l’ennemi n’est pas le concurrent ou l’adversaire en général. L’ennemi n’est pas non plus l’adversaire privé qui nous hait à cause de sentiments d’antipathie… L’ennemi, ce ne peut être qu’un ensemble d’individus groupés, affrontant un ensemble de même nature et engagés dans une lutte pour le moins virtuelle, c’est-à-dire effectivement possible :.. L’ennemi ne saurait être qu’un ennemi public, parce que tout ce qui est relatif à une collectivité, et particulièrement à un peuple tout entier, devient de ce fait affaire publique. L’ennemi c’est l’hostis et non l’inimicus » .

C’est de cette conscience du « donné extrême » et du donné radical, polémique et belligène, que découle la considération inébranlable selon laquelle « les concepts d’ami, d’ennemi et de combat, tirent leur signification objective et spécifique de la possibilité de provoquer la mort physique d’un homme. La guerre naît de l’hostilité, car celle-ci est la négation absolue d’un autre être. La guerre n’est que l’actualisation ultime de l’hostilité ».

Un problème apparaît alors : celui de la concrétisation de ce modèle abstrait, de ce type idéal. Cette identification est politiquement capitale pour définir, d’abord, les modes de la relation policée et civile d’obéissance qui est inscrite dans le droit et dans le contrat social et, de ce fait, le rapport de la politique et du politique ; elle est ensuite essentielle pour la reconnaissance de la dissociation irréductible, à la fois historique et conceptuelle, du champ de la politique et de celui de l’État.

La relation d’identité, État = politique est donc, non pertinente. Les modalités extrêmes de la politique peuvent dissoudre l’État : guerre civile à l’intérieur, guerre totale à l’extérieur.

La radicalité idéelle du concept de politique trouve son expression accomplie dans la relation existentielle d’hostilité mortelle, propre à la guerre, qui est actualisation de la virtualité omniprésente de l’animus hostilis. Elle exige une présupposition principale : l’existence et la présence effectives de l’ennemi. Sa désignation est l’œuvre du politique, l’expression de son primat.

La netteté des deux états de paix et de guerre et la transition de l’un à l’autre, posent d’abord le problème de la définition philosophique de la virtualité d’une essence, l’hostilité, de l’intention hostile ou de l’animus hostilis dans l’actualité du combat, de l‘animus belligerandi ou la passion belligène ; ensuite, le problème juridique de la réglementation des cas et situations intermédiaires : actes hostiles et guerres non déclarées, comportant des sanctions et des formes variables de représailles…

Plus malaisée encore la définition, aux yeux du droit public international et de la conscience universelle, des états ou conditions hybrides, et fort actuels, de guerre et de non-guerre, de paix chaude ou de guerre froide.

Existe-il un mode de la relation entre paix et guerre, calquée sur le rapport ami-ennemi, qui permette de sortir de l’impasse et de rechercher une solution tierce déjà exclue par la netteté de la formule classique : Inter pacem et bellum nihil est medium ? Recherche fort utile en notre temps, car liée à la recherche de solutions et décisions autres que celles extrêmes.

C’est la poursuite de la spéculation machiavélienne sur les moyens capables de maîtriser la violence et de la soumettre à l’essentiel, l’originel et le primordial.

Ne sommes-nous pas depuis 1945, et entre les deux blocs Est et Ouest, dans la situation où « Bellum manet, pugna cessat »? S’agit-il de l’hostilité propre à la nature humaine, à peine cristallisée par la situation objective des relations internationales dans une conjoncture désormais planétaire, ou bien d’un tournant radical de l’histoire où la paix « n’est que la continuation de la guerre par d’autres moyens », comme le voudraient les tenants du « bellicisme et de la guerre totale »? Ces deux conceptions n’ont-elles pas en commun l’idée de la virtualité omniprésente de l’antagonisme de l’ami et de l’ennemi, constitués en présupposés comme la réalité profonde du politique et de fondement originel de tout conflit ?

Notons en passant que C. Schmitt se défend des critiques selon lesquelles sa définition du politique serait « belliciste, militariste ou impérialiste et qu’elle ferait de la guerre un but, un objectif ou un idéal social ». Le propos de ses discriminations théoriques n’est-il pas de dégager des espaces de liberté au sein des situations intermédiaires de guerre et de non guerre : situations dans lesquelles l’effacement des frontières, conduit à l’hybridation constante des deux règnes, autrefois disjoints, d’affrontement et de quiétude ?

Le problème est de taille, non seulement sous l’aspect du droit international public et de son effort constant pour en formaliser les frontières et les conduites, mais aussi sous celui de la conceptualisation de stratégies et doctrines d’action, non soumises à la montée inévitable aux extrêmes du paroxysme belligène.

Revenons un moment en arrière, à l’effort de C. Schmitt pour saisir la portée et l’ambiguïté profonde de la notion de « neutralité »17. Celle-ci ne peut être déduite, comme on l’a rappelé plus haut, des tentatives du droit public international, ni du respect des normes, édictées sous la contrainte d’une relation permanente, et relativement stable, de dissymétrie de puissance, mais uniquement de la relation préliminaire, principale et historiquement évolutive du concept d’hostilité. Cette dernière recouvre tout le champ de la politique et, en tant que telle, les relations fondamentales d’État à État. Les alliances et les coalitions ne représentent qu’une de leurs formes : celle du regroupement politique final en amis et ennemis.

Cette conséquence particulière révèle, si besoin était, l’étendue de la condition de subordination de l’agir politique, dans ses expressions les plus diverses, au présupposé initial. Elle permet de saisir l’évolution de ses possibilités d’existence, au sens de leur respect et de leur signification, tout au long des hostilités depuis leurs phases et conditions de départ.

L’équilibre des rapports entre pouvoir-puissance, qui se dégage du concept de guerre et de sa réalité actualisée et mouvante, conduit C. Schmitt à entrevoir quatre situations et à en décrire les traits spécifiques. On ne retiendra ici que les trois premiers, car le quatrième, celui de l’isolement et de l’autarcie d’un acteur par rapport au système mondial, est désormais révolu dans un univers de relations planétaires.

Les caractéristiques de ces différentes situations peuvent être ainsi résumées :

    situation d’équilibre de forces entre belligérants et neutres : neutralité possible et praticable sur les deux plans, objectif et subjectif, du respect de la situation de non belligérance et de la fonction d’amitié impartiale.

    situation univoque de supériorité des belligérants sur les neutres. La neutralité résulte du compromis tacite entre belligérants en situation d’équilibre de forces ; ceci laisse des espaces politiques de manœuvre, hors du terrain moral et matériel des hostilités, aux non belligérants situés ainsi dans une sorte de « no man’s land » du conflit.

    situation univoque de supériorité des neutres (en position de prépondérance des forces) sur les belligérants. Ces derniers font figure de pions, clients ou acteurs secondaires sur l’échiquier politique du moment. Leur condition est celle, intéressante de nos jours, d’acteurs soumis à tutelle ou à une liberté d’action limitée, et dont l’espace de jeu dépend d’une situation qu’ils ne maîtrisent pas entièrement parce qu’elle est excentrique aux enjeux et intérêts pour lesquels ils se battent. L’initiative, régionale ou locale, est consentie, mais à l’intérieur de formes qui échappent aux buts des acteurs engagés et isolément considérés. S’agit-il là du cas de figure auquel nous appliquons l’expression de « stratégie indirecte »?

1 « Esquisse d’une théorie sur les rapports entre guerre et droit », in « La guerre et ses théories », PUF, Paris 1970. Institut international de philosophie politique, Annales de philosophie politique, 9.

2 Voir E. Bloch : « La philosophie de la Renaissance », Payot, Paris.

3 F. Bacon : « De argumentis scientiarum », 1, Vll, C; « Machiavello et hujus­modi scriptoribus, qui aperte et indissimulanter prof erunt quid homines facere soleant non quid debeant ». F. Meinecke, p. 403, in « Die idee der Staatsràson in die neueren Geschichte », Oldenbourg, München, Berlin, 1924. Voir aussi G. Pro­cacci in « Introduzione » au Principe et Discorsi p. LXXXVI, Feltrinelli editore, Milano, 1979.

4 In C. Lefort: « Le travail de l’œuvre : Machiavel », Gallimard, Paris, NRF, 1972, p. 73. Citation de T. Guiraudet, « Œuvres de Machiavel », An VII, préface.

5 A. Philonenko : « Essais sur la philosophie de la guerre », Paris, Librairie philosophique. J. Vrin, 1976, p. 16, note 7 : « La tragédie anglaise n’a voulu voir en Machiavel qu’un fourbe ». E. Meyer dans ses « Litterarhistoriche Forschungen » (Weimar 1907, Bd 1) relève, dans la littérature élisabéthaine, 395 allusions à Machiavel qui a toujours incarné la fausseté et la fourberie. A travers les oeuvres de Ben Jonson, Webster, Beaumont, Fletcher, etc… Machiavel apparaît comme le personnage ténébreux. Mais c’est chez Shakespeare d’une part, et Marlowe d’autre part, qu’on trouve l’expression la plus plastique du visage attribué à Machiavel. Sans se soucier de l’anachronisme, Shakespeare attribue à Richard, duc de Gloucester, dans l’acte III de « Henri IV », le monologue suivant : « Eh quoi ! je puis sourire et tuer en souriant… je suis capable de noyer plus de marins que la sirène,… de tromper avec plus d’art qu’Ulysse… au caméléon je puis prêter des couleurs, et mieux que Protée de formes changer, et à l’école envoyer le sangui­naire Machiavel ». Marlowe, dans l’avant-propos du « Juif de Malte », est plus explicite et pénétrant : « Le monde a beau croire que Machiavel est mort, son âme n’a fait que passer les Alpes… ».

6 Voir notes annexes

7 Première descente de Charles VIII en Italie, en 1494.

8 Voir C. Schmitt : « Theorien des Partisanen », Duncker & Humblot, Berlin 1963, 1975. Sous-titre : « Notes complémentaires au concept de politique ».

9 Contrée, arrières.

10 « Discours, 1,12 »

11 « Le Prince », XXVI

12 Voir note annexes

13 Voir R. Aron : « Macht, Power, Puissance : prose démocratique ou poésie démoniaque ? in Archives européennes de sociologie », 1964, V, L

14 En voici une illustration dans quelques passages du jeune Hegel relevés par Philonenko : « Essais sur la philosophie de la guerre », Paris, Ed. Vrin, 1976, p. 57, note 15 à propos de W. Shirer. « La guerre est la grande purificatrice. Elle forme la santé éthique des peuples corrompus par une longue paix… les périodes heureuses sont les pages vides de l’histoire, parce que ce sont celles des accords sans conflits ».Et encore:« La santé morale des peuples est maintenue en son indifférence, vis-à-vis des choses finies, qui tendent à se fixer, de même que les vents protègent la mer contre la paresse où la mènerait un durable repos, ou la paix perpétuelle des peuples ». (Hegel. « Philosophie du droit », § 324).

15 Hegel, « Philosophie du droit », § 324.

16 C. Schmitt in « Begriff des Politischen », 1927, in Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, LVIII, München, Leipzig, Dunker & Humblot.

http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2021/01/23/machiavel-et-la-modernite-politique-strategie-et-guerre.html

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