Machiavel et la modernité Politique, stratégie et guerre 4/5

Paix et Guerre. pacifisme, bellicisme et « Machtpolitik »

Bien que la politique ne s’identifie jamais totalement à son fondement, elle ne se subordonne de bon gré à celui-ci que dans les situations exceptionnelles ou de crise, quand elle adopte le mode radical des armes et se prolonge dans leur langage et par leur voix. Or, si la paix intérieure est favorisée par le primat de la politique qui monopolise légalement la violence, et si la paix extérieure est garantie par la logique de la puissance et l’utilisation légitime des moyens qui la servent, la paix en général est érigée sur le fondement de la politique.

La paix ne peut renier les moyens de la politique. Le pacifisme ne peut composer avec le refus moral de la violence. L’un et l’autre doivent admettre à contrecœur, la légitimité de l’usage de la force, car elle ne trouve jamais sa fin en elle-même. Le fondement de la force ne doit pas être identifié avec le primat de celle-ci sur la politique. L’équivoque et cette confusion n’ont rien de terminologique. En fait, on peut désigner par bellicisme le primat des armes sur la politique, et par militarisme la politique et l’idéologie qui servent le but attribué à ce primat.

En fait, si le primat des armes assure la défense, le primat de la politique doit assurer la sécurité. La défense est garantie par une logique de la force, la sécurité par la logique des équilibres et des alliances : la première juge et spécule sur la menace actuelle et directe, la seconde sur la menace potentielle ou virtuelle. La politique de puissance, « Machtpolitik » ou « Power politics » relève du réalisme et non du bellicisme. Celui-ci et celle-là sont sous-entendus par des conceptions différentes de la paix et de la guerre : pour la politique de puissance, la paix et la guerre sont des moyens et des modalités particulières du gouvernement politique, les formes et instruments d’une politique intégrale ; pour le bellicisme, la paix est une préparation au « jugement de Dieu ». Les deux doctrines s’accordent mutuellement pour reconnaître que le pouvoir est la chose qui demeure et résiste, qui perdure par nature, l’éternel Léviathan tout à tour sourcilleux ou démoniaque ; pour reconnaître que la dialectique de la guerre et de la paix fonde le devenir de l’histoire.

Déduite de la théorie des relations internationales, la politique de puissance évoque l’état de nature, l’absence de tribunaux et de lois, mais elle ne dévalorise nullement la paix au profit de la guerre. Elle apparaît comme la doctrine des souverainetés, toujours solitaires dans l’affirmation impitoyable et romantique de leurs droits et de leur indépendance, qui acceptent la provocation sans la subir et sont prêtes, à tout moment, à l’escrime et au duel.13

La paix n’exclut ni les querelles ni les litiges. Elle n’étouffe point les échos pathétiques des craintes devant le risque, l’épreuve de force et son verdict. Dans sa version nationaliste ou impérialiste, et dans les moments les plus sombres du calcul, la « Machtpolitik » convertit son pessimisme en une sorte de frémissement audacieux et viril devant le heurt des peuples et des nations. Tout en admettant le caractère universel de la lutte pour la puissance, la paix se conçoit comme la garantie du plein développement des virtualités d’un peuple. Le « Volksgeist » exalte l’identité communautaire, à laquelle sont également nécessaires la force et la culture qui s’épousent dans la grandeur de la puissance. Le bellicisme, en revanche, dévalorise la paix et exalte uniquement la guerre. Il est une sorte de régression irrationaliste par rapport aux conceptions pondérées et modérées de l’agir historique et du travail des sociétés. Selon cette doctrine, la paix a un signe essentiellement négatif. Elle est un affaiblissement et un appauvrissement des facultés originelles de l’homme, que la guerre requiert et dévoile dans son ardente et sanglante splendeur.14 Pour les conceptions cycliques et palingénésiques du cours de l’histoire, fondamentalement organicistes, la guerre est vigueur et recommencement. Elle est l’accouchement tragique du nouveau.

L’habitude de la paix n’apparaît que comme dissolution et chute, maladie et ruine. Chez Machiavel, se trouve une analyse précise de la vulnérabilité humaine et politique, de ses effets et influence idéologico-psychologiques sur l’existence et la continuité du pouvoir. « Non seulement les peuples sortent renforcés de la guerre, mais, de plus, les nations, qui sont en elles-mêmes hostiles les unes aux autres, trouvent, grâce à la guerre à l’extérieur, la paix au dedans »15.

Nous repérons ici, comme le souligne pertinemment A. Philonenko une critique sans nuances de l’individualisme moral et de ses revers philosophiques, de l’universalisme cosmopolite et de l’humanitarisme abstrait, doctrines sans substance éthique et, en leur fond, illusoires et utopiques, sources de renoncement et de rêveries. Le projet de paix perpétuelle de Kant en fournit un exemple éclairant, car la notion d’humanité suppose l’effacement et l’abolition radicale de l’hostilité et de la relation d’ami et d’ennemi dont l’actualisation ultime préside au déclenchement de la guerre et à la négation existentielle de l’autre (au sens politique du terme). Doctrines incapables enfin, de suggérer l’engagement et l’intégration dans une totalité ; totalité qui est la forme propre de l’individualité historique des peuples en lutte perpétuelle entre eux ; et cela en raison de l’opposition et du divorce entre raison et histoire ; en raison de la dichotomie spéculative entre, d’une part, le monde des idées, inscrites dans la perspective d’une histoire universelle où s’affrontent les grands concepts et les grands systèmes, protagonistes de la lutte philosophique, et, d’autre part, le monde des événements toujours sanglants et singuliers où les nations connaissent par les conflits, les contraintes inéluctables des volontés déchaînées ainsi que les entraves et limites d’une nature, réfractaire ou hostile à la maîtrise de l’homme.

Cette opposition, Hegel la résoudra par le mouvement de réalisation et d’intérioration, providentiel, de l’universel dans le réel ; mouvement procédant, quant à la philosophie de la guerre, de la triple conversion et réconciliation :

    – de la raison dans l’histoire,

    – de la raison dans la volonté (étatique),

    – de la volonté dans la décision (ou verdict de l’acte de guerre).

Ce qui, en résumé, fait de la guerre, essence ultime de l’État, non seulement le lieu héroïque de la décision, mais aussi le champ où se dénoue le sens de l’histoire et le foyer éclairant l’authentique moralité de l’individu. C’est à travers la guerre et la violence politique qu’elle déchaîne que l’État se dévoile comme entité historique et rationnelle et que l’individu, qui ne peut avoir d’existence vraie qu’au sein d’une communauté, devient un être authentiquement libre car il accepte de vouer sa vie au sacrifice suprême pour le bien de sa cité. Il accède, par cet acte tragique, à une forme supérieure de courage : le courage militaire différent, en sa nature, du simple courage individuel, et qui lui permet d’atteindre, par l’identification à son État, « l’intégration dans l’universel ».

La formule foudroyante et grandiose par laquelle Hegel résumera la synthèse de ses vues, déjà énoncée par Schiller dans son poème Résignation, est : « Die Weltgeschichte ist das Weltgericht », ou l’histoire du monde est le tribunal du monde, le lieu du jugement ultime des peuples et des nations. La vulnérabilité organique appartient aux cycles vitaux de la nature ou de l’espèce; la vulnérabilité morale, au manque des qualités essentielles, de fermeté et de vertu ; la vulnérabilité politique, à la preuve, pour le pouvoir, de son incapacité à répondre à la demande naturelle de sécurité.

La ruine du pouvoir a sa racine dans cette absence de qualité politique qui réside dans la perception de l’essentiel : dans la blessure morale du citoyen égaré et sans protection, face au danger couru par sa cité, et dont l’infidélité conduit à l’éclatement des fondations de l’État. Point de trace de bellicisme, donc, chez Machiavel. Réalisme et désenchantement dominent dans son œuvre, pleinement et amèrement. Mais y transparaît, dans sa nudité, toute sa préoccupation pour la raison d’État, sa loi sécularisée et son calcul rationalisant. Son regard perce jusqu’à l’intérêt essentiel : la sécurité, la conservation et la durée du pouvoir.

Notes annexes

Note 1 : Le Linkage

Cette liaison anticipatrice entre les différentes formes de la politique et les modes subtils et conjoints du jeu diplomatique n’atteignent certes pas la complexité moderne du linkage.

Par ce terme, on peut entendre, aujourd’hui, la partie stratégique globale menée par des acteurs paritétiques à partir d’atouts et d’objectifs définis, et orientée par le transfert croisé de gains et de pertes — donc de défis et de risques politico-stratégico-économiques — d’un secteur à l’autre du marchandage (bargaining process) ou d’un échiquier à l’autre de la négociation.

Cette partie, qui inclut la manipulation de tous les termes de la rivalité, donc des tensions et des crises, inclut nécessairement le chantage ou la violence, ouverts ou simulés, dans un jeu à issues incertaines et à forte indétermination de fond. Elle vise à lier et redéfinir les différentes hiérarchies politiques, fonctionnelles et sectorielles, du poker hégémonique.

Au-delà même des gains substantiels, difficiles à mesurer dans l’immédiat, il s’agit de gains d’autorité, de prestige, ou du leadership ; donc de gains hiérarchiques et de système ayant pour but de modifier les règles du jeu et d’imposer un « gap » diplomatique en matière de négociation.

Le linkage est la figure novatrice et toute récente de la capacité, propre aux grandes puissances, de contenir réciproquement la fonction perturbatrice de la violence à l’intérieur de certains seuils d’affrontement ; de manœuvrer par échiquiers économiques, politiques et stratégiques distinguant, superposant et liant globalement, selon les cas et les circonstances, mais aussi selon les acteurs et les théâtres, les trois logiques de :

    la coopération-compétition (USA, Europe,,Japon)

    la compétition-rivalité (USA, URSS, Chine)

    la rivalité-confrontation virtuelle (pays à vocation hégémonique USA-URSS et sphères relatives des pays hégémonisés ou dominés).

Cet accroissement du pouvoir global de négociation, par rapport à tous les autres acteurs du système, est une modalité d’affirmation nouvelle de la puissance, discrète mais non moins bouleversante. Elle comporte une redistribution des cartes du jeu et des zones d’influence, un reclassement des hiérarchies antérieures et redéfinition de la carte géopolitique.

Les souverainetés de certaines unités politiques en sont d’autant limitées ou affectées qu’elles en sont amoindries ou vidées de substance, tant sur le plan inter et supra-étatique (ex. négociation stratégique) que sur celui des rapports transétatiques (négociation économique).

Le cas extrême est celui d’une véritable « délégitimation » politique, à répercussions et effets infra-étatiques (ex. négociations et échanges de coopération et sécurité, bilatéraux ou collectifs, ayant pour but de renforcer ou affaiblir, stabiliser ou déstabiliser un régime). A partir de ce seuil, nous quittons insensiblement le terrain du linkage, comme partie stratégique globale entre acteurs paritétiques, pour entrer dans le domaine hybride de l’influence, pression et ingérence, exercées sur des acteurs mineurs ; un terrain plus restreint pour des situations très singulières.

Le cas de dé-légitimation politique, résultant de l’action d’une main étrangère, est le propre d’aires de pouvoir hégémonisées et secouées par des crises internes. Les souverainetés des acteurs concernés sont, de ce fait, limitées.

Tous les phénomènes politico-idéologiques gravitent alors dans une orbite intégratrice, politisée et à consensus élargi, qui est celle de l’alliance ou bloc cautionnant ou sanctionnant les options collégialement adoptées ou unilatéralement imposées de façon autoritaire, sinon militaire.

Note 2 : L’ami et l’ennemi 16

La distinction de fond, autonome, originelle et non dérivée, « à laquelle peut être rapporté tout l’agir politique au sens spécifique » et, de ce fait, « les actions et motivations politiques », est la distinction d’ami (Freund) et d’ennemi (Feind). Il s’agit là d’une « définition conceptuelle, d’un critère et non pas d’une définition exhaustive ou d’une explication du contenu ».

En tant que principe d’identification catégorielle de l’altérité, irréductible à d’autres antithèses, sa signification ne réside pas uniquement dans « l’indication du degré d’intensité extrême d’une union ou d’une séparation, – d’une association ou d’une dissociation », mais elle est un référent capital pour les conséquences pratiques qu’on peut en tirer, tant sur le plan stratégique que tactique. Ainsi, la connaissance et la compréhension correcte de cette distinction radicale conduisent à la conclusion, également radicale, selon laquelle, « dans le cas extrême, sont possibles avec lui (l’autre, l’étranger, der Fremde) des conflits qui ne peuvent être décidés ni par un système de normes préétablies, ni par l’intervention d’un tiers « non engagé » et donc « impartial » ».

Omniprésence virtuelle du conflit, donc de l’hostilité radicale du couple ami-ennemi que la guerre actualise. C. Schmitt en déduit que « seulement celui qui y est directement engagé peut en finir avec le cas conflictuel extrême ; en particulier, celui-ci seulement peut décider si l’altérité de l’étranger, dans le conflit existant concrètement, signifie la négation de son propre mode d’existence ; donc, s’il est nécessaire de se défendre et combattre pour préserver son mode de vie propre et spécifique ».

À suivre

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