Machiavel et la modernité Politique, stratégie et guerre 3/5

Subordination à un seul pouvoir et à une seule autorité, tel est le critère affermi et le prix affiché. Il pensait, en somme, à des types d’unité en mesure de vivre politiquement; à des États solides, administrativement et militairement ; à des types d’unité assez vastes afin, essentiellement, de pouvoir se défendre. L’extension des dimensions est imposée, à ses yeux, par les enjeux de la conjoncture et par la faveur des circonstances, ou « Fortuna ». Mais l’enjeu de la conjoncture est souvent excentrique par rapport aux destinées d’un petit État, ou à sa volonté d’exister. Dans le cas d’espèce, il était défini par l’existence des royaumes territoriaux de France et d’Espagne, en lutte pour l’hégémonie continentale et pour lesquels l’Italie était la bête de proie et objet de convoitise. Or, si la défense doit être proportionnée à l’offense et la sécurité à la menace, l’échelle historique doit être toujours celle des enjeux pensés dans la dimension politique la plus vaste : celle de la grande politique; la dimension propre des grandes affaires et des grands États, dont on risque de devenir l’objet ou la cible.

Conclusion : s’il faut combattre des hégémonies, il faut aspirer à l’hégémonie. Il faut être fort en conséquence. Mais, pour aspirer à l’hégémonie, il faut disposer de la force d’une puissance déjà hégémonique ou qui tend, par des moyens réels, à imposer son hégémonie ou à l’étendre. L’hégémonie est donc le critère de mesure et le référent concret d’une ambition.

Machiavel pense à un État italien qui puisse devenir hégémonique ; et c’est de l’hégémonie et du concept-force d’hégémonie qu’il déduit l’unité, et non pas la première de la deuxième. L’unité, en tant que totalité abstraite, est un concept historiquement inopérant et fictif. L’unité ne découle nullement de faits de consentement ou de conscience, mais bel et bien d’événements commandés par la force et résolus dans le conflit. Il semble comprendre qu’il est vain de supposer l’existence de types d’unités différents des unités du type empire, et des types de paix différents de la paix armée.

La politique extérieure d’un État semble s’identifier à la capacité d’étendre sa base territoriale afin d’accroître sa force. Les bases théoriques de la politique de puissance sont ici embryonnairement énoncés, mais déjà limpides et très claires. Elles commandent à l’intérêt d’État, car elles en sont la fin essentielle qui se définit par l’aptitude à durer et à se conserver. Mais si, pour se conserver, l’État doit s’étendre, l’extension de la sphère de sa sécurité devient une menace pour la sécurité d’autrui. Au sein d’une société léonine et sans loi, les seules garanties de confiance dans l’univers aléatoire de la « Fortuna », le vrai fondement de toute entreprise, consistent à se pourvoir d’armes propres, car « on ne peut avoir (autrement) de soldats plus sûrs, plus vrais ou meilleurs ».11

À Machiavel, la fonction de la violence apparaît sous un visage fondateur, positif et instituant le pouvoir politique : il s’agit d’un moyen assurant la. concorde civile et la cohésion intérieure. Elle est, par contre, désagrégeante lorsqu’un ordre donné est malsain et corrompu ; lorsqu’un Prince ne maîtrise plus l’instinct de conservation de son peuple de telle manière que lois et milices apparaissent idéalement disjoints les uns des autres ; lorsque, à la suite de batailles perdues ou de revers subis, les citoyens sont poussés à la séparation de leurs sentiments de fidélité et de civisme si leur demande naturelle de protection est insatisfaite. Il ne peut exister de bonnes milices là où il ne peut y avoir de bonnes lois et une bonne organisation politique. La morale individuelle ne se reconnaît plus dans l’éthique de l’État. Elle ne prend plus le parti du Bien que celui-ci devrait incarner. Elle n’offre pas le support indispensable à la loyauté envers des institutions incapables d’assurer la sécurité, et offrant l’impardonnable spectacle de l’impuissance et l’épouvantable démonstration de leur vulnérabilité. C’est par ce biais que le succès d’une action, d’une initiative ou d’une politique apparaît comme le principe de la durée et de la conservation du Pouvoir et, par là même, de la confiance qu’il mérite de ses sujets. Pour Machiavel, l’action et la technique politiques ont comme seul critère de mesure la réalisation du résultat, l’atteinte de l’objectif, la saisie provisoire de la fin que la politique s’est donnée.

L’action politique se veut et se propose comme technique du succès et critère de la réussite. Elle vise au règlement des différends par la bataille et par la ruse. L’instrument de la décision reste l’épreuve des armes. La bataille est l’issue et la conclusion positive de la guerre; si bien que guerre et bataille semblent s’identifier et se confondre. La guerre n’est qu’une dilution ou une succession de batailles. La finalité de la politique peut être également servie par l’autre instrument du dessein politique, la ruse. Si elle peut avoir deux champs d’application, interne ou externe, elle n’est spécifique ni de l’un ni de l’autre. Elle est d’autant plus efficace que le pouvoir est fort et bien assis, désireux d’éviter le recours à la force et de parvenir à ses fins en faisant l’économie de la violence ; d’autant plus redoutable qu’il est faible ou mal soutenu. La faiblesse interne ne renforce en rien l’usage sans scrupule de la ruse : elle la fait haïr, sans qu’on l’admire, car elle apparaît plutôt l’instrument de la traîtrise que celui de la résolution. Dis-jointe de la force, la ruse suppose symétriquement l’insécurité et la vulnérabilité internes, l’impuissance et la duplicité d’une politique incohérente au regard de son but qui est d’acquérir le moyen radical de toute politique : une capacité crédible de coercition. Quelle est la valeur de la persuasion, vis-à-vis de l’ennemi, si elle ne repose pas sur la capacité de lui signifier qu’il aura avantage à suivre la voie du bon sens et de la raison, plutôt que celle qui lui fera connaître le prix de la contrainte ? La ruse ne saurait être justifiée si elle n’était qu’une diversion ou un excès de la logique du pouvoir ; si celui-ci, n’étant contraint ni à l’usage de la force, ni à la dissimulation, choisissait de s’écarter inutilement de la voie du bien et de celle de la franchise.

Pour revenir sur la fonction de la violence et sur l’art de la guerre, notons que cet art suppose une inspiration, et l’inspiration une matière autre, en son essence, que la simple technique. L’inspiration n’est que la fin de la guerre, qui est politique, désacralisée et entièrement laïcisée. La guerre n’est déterminée que par le résultat : ses éléments ou ses techniques n’exigent nullement la recherche d’une causalité profonde ou d’un « telos » transcendantal, mais une divergence et l’inimitié entre princes, un conflit d’intérêts; en aucun cas, un ordre providentiel comme cela était dans la conception métaphysique de la « Civitas Dei ». La matière de la guerre est la campagne, l’espace et le temps dans lesquels se déploie l’art opérationnel des combats qui la composent. Le cadre tactique se définit par la manœuvre et l’espace-temps de la bataille, « la giornata », moment capital de la décision et du verdict. L’organisation et l’esprit des milices, leur dispositif sur le terrain, l’ordre et l’articulation des mouvements successifs, l’impact, la rupture et la percée dans la profondeur du dispositif ennemi, selon la puissance du choc et la tenue de l’adversaire, la génialité et la capacité relatives des capitaines et des condottières, tout doit témoigner de la minutie du plan traduisant le système de la force et la rationalité d’une discipline projetée vers le succès.

La limitation de la guerre

Si le discours de la guerre ne va pas sans réflexion sur sa portée et sa signification, la voix de la guerre recèle-t-elle l’idée d’une limite bornant son développement ?

Le principe d’une limite imposée à la guerre, que la tradition classique avait admis selon les modalités ambivalentes de la morale et du droit, selon des critères et qualifications qui étaient fondamentalement étrangers à la violence, avait un but : justifier ou absoudre le phénomène belligène aux yeux d’une conscience qui se voulait purifiée et innocentée des leçons de l’expérience, et qui était tenue au respect d’une norme, naturelle ou civile. Ce principe s’accommodait des deux formes de rapports : le « bellum justum » et le « jus in bello ». Selon le premier, la guerre était légitimée ; selon le deuxième, légalisée. Dans le premier cas, la relation entre guerre et droit, ou guerre et morale, assimilait l’acte de violence à une procédure judiciaire visant au rétablissement d’un droit enfreint. Il s’agissait là d’une sanction qui qualifiait la nature du phénomène selon les trois figures de la guerre : défensive, réparatrice ou punitive. Dans le deuxième cas, la guerre devenait objet de droit, et non pas fondement de puissance, source de normes nouvelles ou critères de hiérarchisation émergente entre les belligérants. La guerre était donc un phénomène maîtrisable et non un phénomène total, « legibus solutus ». Elle demeurait dans un rapport de continuité, et non de discontinuité, avec un ordre établi, comme le voulait la maxime, « inter arma silere leges », légiférant sur la licéité des opérations et codifiant étroitement leurs limites.

Le caractère inexpiable des guerres idéologiques, conduites au nom d’une « Weltanschauung » ou d’une « Utopie », ainsi que le caractère total et irréductible de la guerre absolue, n’apparaîtront que plus tard avec les guerres de la Révolution française et avec celles du XXième siècle. Pour Machiavel, la guerre ne pose pas un problème de justification, de légitimation ou de légitimité : elle est un moyen de la politique, une fonction du pouvoir et un fondement de la puissance.

Repenser le principe de limitation de la guerre et en reformuler la frontière, discriminant entremise et enjeu, ampleur des pertes et destructions et dimensions des conflits, volume de la violence et importance des objectifs, tel est le problème de toute guerre. C’est là la grande question du gouvernement de la force et le drame irrésolu de notre temps. Jusqu’où peut aller le souci de modération ? A quels critères soumettre le calcul stratégique ? Par qui, par quoi et comment imposer un brin de raison là où, dans la dévastation des combats, risquent de voler en éclats les exigences irrépressibles des besoins vitaux ; là où sont mis en cause l’identité et l’existence d’un acteur national frappé par de mortelles blessures ?

A quelle riposte peut pousser le sentiment de vengeance d’un protagoniste agonisant? Existe-t-il un esprit des lois, ou un statut de justice valable et contraignant, dans le cadre d’opérations où l’hostilité sanctionne l’impossibilité d’un compromis et la volonté exaspérée du recours illimité à la logique de la force cache à peine l’obsession de vaincre?

La transformation psychologique induite par un conflit ne tend-elle pas, à elle seule, à un enlisement irréversible dans le conflit, à la montée aux extrêmes et à la guerre totale ? Existe-t-il des restrictions d’ordre moral ou matériel, rationnelles et maîtrisables, et lesquelles, qui soient capables de soumettre à des limites des phénomènes totaux comme la guerre?

I.8 de la limitation des guerres a la restriction des menaces

De quelle manière est-il possible de fixer des crans inhibiteurs, sinon à la guerre elle-même, au moins aux menaces qui la précèdent et aux événements qui la préparent ? Telle est une des grandes inquiétudes dû Prince, et l’une des interrogations dominantes de Machiavel. Comment circonscrire et enrayer la menace, intérieure et extérieure, et comment déjouer l’une comme l’autre ? D’abord, d’où et de quoi surgissent la menace. et l’ennemi ? Puis, comment les identifier afin de mieux les parer et les combattre ?

Ce sont là des questions qui ne peuvent concerner uniquement la philosophie et l’anthropologie politiques, la spéculation rétrospective sur les constantes et régularités du comportement humain perçu à travers la phénoménologie des formes historiques de l’adversaire politique. Mais c’est, à chaque moment de la politique, la perception brûlante et toute actuelle de la conjoncture et de la situation.

Fixer l’objectif de la violence sur la seule hostilité extérieure afin d’en réduire socialement l’extension et le volume, la concentrer sur l’ennemi, l’étranger ou « l’hostis », convertir l’inimitié’ interne en hostilité et modifier ainsi, à d’autres fins, la structure profonde de l’agressivité, c’est, semble-t-il, obéir à une loi du comportement et à un précepte de la politique ; voire une définition possible de celle-ci. C’est sur la pertinence réversible des deux champs de l’action historique que Carl Schmitt fondera plus tard sa formule de l’ami et de l’ennemi en y repérant la constante nécessaire de la lutte humaine.12

Ajoutons que la distinction entre politique intérieure et politique étrangère n’est pas encore nettement définie chez Machiavel : en effet, la personnalisation du pouvoir du Prince efface toute frontière entre les deux espaces du dessein politique. En son temps, le processus de monopolisation de la violence et l’interrogation sur la légitimité de son usage n’en sont qu’à leurs débuts, et ce processus désigne le long cheminement qui est à l’origine de l’État moderne, de sa genèse et de sa consolidation. Ce qui apparaît chez Machiavel et ce qu’il perçoit très nettement, c’est la légitimité de l’État et des États à mobiliser la violence, à la diriger vers l’extérieur, grâce à une discrimination et à une évaluation pondérées, des enjeux du conflit.

La vulnérabilité politique et militaire de l’État est un facteur de faiblesse et, dirions-nous aujourd’hui, de déstabilisation interne. L’interdépendance de ses effets – perte de crédibilité à l’extérieur et perte de loyalisme à l’intérieur – souligne, si besoin était, par une sorte de « délégitimation » globale, la profondeur des phénomènes idéologiques dans l’affermissement ou la désagrégation des institutions politiques. Reprenant la convention selon laquelle est utile au pouvoir tout ce qui assure sa durée, il convient cependant d’ajouter que toute manipulation des idées est bonne si la stabilité du pouvoir est assurée, si le but de sa continuité est atteint.

La désignation de l’ennemi a pour objectif d’armer la concorde et de désarmer la discorde, d’opérer pour l’unité des esprits et une certaine idée de l’ordre, et de subordonner la conduite partisane et le comportement de faction à une fin impérieuse, supérieure et collective. Dans ce transfert des enjeux et dans cette « délégitimation » du conflit partisan au profit de celui, unitaire, du Prince, de la seigneurie ou de la cité, dans cette transcendance, même provisoire et artificielle, des divisions, peut exister un élément de confirmation du principe selon lequel ce sont les armes, tournées vers l’extérieur, qui assurent le fondement ultime de la politique.

À suivre

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