Machiavel et la modernité Politique, stratégie et guerre 1/5

Irnerio SEMINATORE

http://www.ieri.be/fr/publications/wp/2021/janvier/machiavel-et-la-modernit

« Le pacifisme est à la guerre ce que le communisme est à la propriété et l’anarchie à l’État. Pacifisme, communisme, anarchie obéissent à la même logique : jusqu’à présent les hommes ont tâché d’enchaîner les trois monstres de la guerre, de la propriété et de l’État. Puisque ceux-ci ont peu à peu brisé les chaînes qui les retenaient, il ne restait, en se plaçant au point de vue de ces théo­ries radicales, que de tâcher de s’en débarrasser définitivement« . (Norberto BOBBIO 1)

L’univers de la représentation

L’imaginaire social, sinon l’imagerie collective, ont eu matière à éloquence avec le fantasme de Machiavel. Grandeur solitaire, qui a fait école, épreuve et histoire. Par un discours perdurant et inlassable, et par un rappel perpétuellement resurgissant, critiques ou ravages de l’homme ont contribué à sa fortune et affermi sa légende.

C’est le machiavélisme – ou « de la gloire pervertie ». Simulacre et notion perverses forgés dans l’univers d’une représentation occultatrice où le signifiant, contaminé, contamine à son tour les conduites qu’il désigne, les procédés du machiavélisme et les politiques qui s’en inspirent ont le triste privilège de colporter des vérités improférables. Toujours supérieures à leurs détracteurs, et nées pour être réfutées, elles vivent de l’interdit politique : la loi de la force. Elles en incarnent la vision et le principe ; elles s’en livrent à la maîtrise rationnelle. C’est là le défi du calcul et sa domestication, la subtile pondération des aléas, qui introduisent au dilemme du choix, à l’éveil des responsabilités devant l’histoire, au risque de la décision et de la réussite. Le poids du résultat pèse de manière dramatique sur toutes sortes de paris où chacun fournit la preuve manifeste de son courage. C’est dans le choix que le futur parle avec la voix de la provocation, et tisse le récit de l’expérience. C’est dans le succès que chacun forge son destin, refusant l’opium d’une mystique: « L’homme est créé pour agir, l’utilité est sa destiné ». C’est là le sentiment du temps (Giovan Battista Alberti) 2.

Si l’heure des grandes décisions est aussi celle des grandes inquiétudes, le verbe de Machiavel incite au risque et à l’entreprise, aux conjectures sur l’avenir et à la projection utopique du dessein. Personne ne peut choisir pour d’autres, et chacun doit affronter les circonstances et dominer les imprévus. « Cogito, ergo domino ». Cela tient à la « Virtù » ou à la partie humaine de la « Fortuna » : subir l’événement, c’est tomber victime d’autres politiques, être la proie d’autres choix, disparaître ou sombrer dans la servitude. Tel est un premier enseignement de Nicolas, procédant de l’expérience et figurant dans le tissu de son discours ; hors, sans rémission, des catéchèses d’une orthodoxie.

La rigueur d’un raisonnement, tissé du « doigt de Satan », le fait toucher trop souvent à l’extrême, à l’essence périlleuse de la chose, à la vérité nue en matière de politique, de stratégie ou de guerre ; ce qui lui vaut, pour son côté imprudent et son mépris des conventions, un très lourd tribut payé sur l’autel désacralisé de la raison naissante. Péage aggravé par la puissance de sa conviction et la frappe percutante de son langage. C’est pourquoi l’apport de Machiavel n’a pas été vu du même œil, ni considéré du même ordre, par les différents auteurs ou par les différentes philosophies. On ne pourra donc ranger Francis Bacon à côté de Guiraudet, ni faire partager à ce dernier l’avis du premier, sous peine d’un manque peu généreux de tolérance. Bacon loue ouvertement Machiavel pour avoir dit « sans hypocrisie ce que les hommes font, au lieu de ce qu’ils devraient faire »3. Guiraudet illustre à sa convenance, à la fin du XVIIIième siècle, ce qu’il y a de perverti dans le nom de Machiavel : « Nom qui paraît consacré, dans tous les idiomes, à rappeler ou même à exprimer les détours et les forfaits de la politique la plus astucieuse et la plus criminelle. La plupart de ceux qui l’ont prononcé, comme tous les autres mots d’une langue, avant de savoir ce qu’il signifie et d’où il dérive, ont dû croire que ce fut celui d’un tyran » 4. Œuvre politique et représentation sont ainsi mêlées et confondues par la même méfiance, frappées ou blâmées des mêmes soupçons et des mêmes interdits.

Machiavel ou machiavélisme : le théâtre élisabéthain a joué par excellence avec ce portrait sanguinaire et ténébreux, marqué par les traits empruntés à une psychologie des profondeurs et peint dans les sombres couleurs de l’ambiguïté et de la dissimilation5. L’histoire du concept n’est pas moins éclairante que celle de sa genèse ; elle occupe l’espace intellectuel parcouru par la pensée politique depuis l’aube de l’âge moderne jusqu’à nos jours.

La nature de l’interrogation machiavélienne

Revenons plus attentivement sur cette interrogation. Analysons son processus dans son enchaînement et en ses scansions. En tête de chaque chapitre, Machiavel interroge les situations, propose un défi, un choix. Son mode de questionnement induit à l’action et la réclame. Une structure du discours brisée, des phrases coupées, des oppositions tranchantes, de sèches disjonctions d’alternatives, tel est le creuset d’où jaillissent les propositions de Machiavel par un jeu de déductions accablantes. Prose, style et rythme témoignent d’un effort de recherche nerveux et impassible, où le refus du syllogisme aristotélicien et du « raisonnement en pyramide des scolastiques » (Luigi Russo) fait place au « raisonnement en chaîne », à la structure « en arbre ramifié » et à la méthode combinatoire du discours scientifique moderne. La logique de la comparaison nourrit les cas proposés par les leçons de l’histoire; leçons liées aux modèles du passé, mais ancrées fermement dans les contraintes du présent. La résolution de l’actant ne peut venir d’un éventail d’hypothèses, mais de deux grandes antithèses, serrées de manière énergique afin de mieux dominer les conditions du calcul et d’évaluer les chances du succès.

En logicien impitoyable, Machiavel dichotomise l’évaluation du possible afin que l’esprit, le procédé et la solution soient soumis au plus haut degré de clarté. II forge en somme, à l’usage du Prince, une sorte de grammaire discriminatrice, un discours de la méthode qui a, comme but, la décision politique. L’analyse probabiliste pose ici ses premiers jalons : elle unifie l’appréciation circonstancielle des aléas et le poids des impératifs du moment dans le pari angoissant de l’heure; elle traduit les inquiétudes du tempérament et la vibration intérieure de l’âme en règles, en préceptes, en directives, en espoirs d’action. En son fond, la question machiavélienne couvre deux propos et touche à deux objectifs.

Le premier consiste à désarticuler le principe du pouvoir de sa représentation philosophique; à scinder le but positif du premier – comment gouverner et se maintenir – de la raison spéculative de la seconde : sur quelles images, symboles ou vérités centrer les tensions d’une entreprise justifiant l’événement par un « Telos » ou une « Nécessité »? Disparaissent ainsi, pour la première fois, du domaine de la force – le « Krato »- les recherches aristotéliciennes sur le Bien philosophique – « l’Ethos » – comme principe premier et conducteur de la Cité. La recherche d’un principe d’ordonnancement, qui présiderait à la cohésion sociale en posant le précepte d’une morale partagée, disparaît désormais du ciel des grandes hypothèses sans réponses pour être subordonnée, finalement, au domaine de l’expérience humaine. II ne suffit plus de prononcer la règle d’une religion ou d’énoncer le principe d’une métaphysique pour harmoniser l’action collective, pour en orienter les composantes divergentes en direction d’une fin spirituelle, supérieure et transcendante. Il faut plus et autre chose. Il faut œuvrer de manière à ce que l’autonomie d’une intelligence laïcisée – celle du Sujet-Maître de la politique, le Sujet-Prince et le Prince-Mythe – soit instituée comme le seul garant et le seul créateur de l’action. L’anticipation de cette action doit émaner du penseur et réalisateur unique du dessein. C’est là la tâche essentielle de Machiavel.

Son deuxième objectif consiste à identifier le lieu et la figure où, par une politique et une stratégie audacieuses et autour d’un projet résolu, s’ordonne la constitution d’un État territorial moderne et nouveau, à la mesure des impératifs de son temps ; où, dans la personne d’un grand architecte politique, la convergence de réalisme et d’utopie permettent, à la singularité de la « Virtù », d’épouser l’entité hasardeuse de la « Fortuna ». L’utopie de Machiavel n’a rien à voir avec l’île heureuse d’un rêve social pacifié ou d’une espérance humaine idéalisée. Son dessein est fondé sur le « nigro lapillo » de la force frayant son chemin, entre méfiances et entraves, par les détours insidieux de la ruse. Dessein construit, déduit de la nécessité politique, cette nécessité s’appelle désormais : Nation. Marquant l’heure de l’histoire, couronnée de la monarchie absolue montante et consacrée par les noms singuliers de ses souverains, elle incarne les personnes nationales naissantes : la France et l’Espagne.

Pour Machiavel, l’algorithme capital de toute équation politique devient désormais, l’Europe.

Analogies et modernité

Machiavel recèle en son cœur toutes les blessures de l’homme en quête d’un mythe introuvable : le logos rationnel d’une patrie. Florentin, universaliste et classique, ce réaliste désenchanté, ce passionné de raison, est-il déjà l’Européen de notre temps, partisan d’une fondation nouvelle et héraut d’un message de renaissance ? Confrontés aux inquiétudes de nos jours, de quel droit pourrions-nous évacuer la nature profonde des ressemblances dans la singularité de situations différentes? L’Europe d’aujourd’hui n’est-elle pas l’Italie de l’époque ? La politique d’équilibre, poursuivie par les États italiens d’alors, rappelle insidieusement la conjoncture politique actuelle : équilibre continental ébranlé, de soumission ou de neutralisation, au lieu de l’équilibre péninsulaire ; ruptures d’âges, de conceptions et de politiques ; bouleversement et extension des espaces et des théâtres de conflits; caractère excentrique des grandes décisions et des grandes puissances : convoitise des mêmes enjeux par des hégémonies constituées, hier nationales, aujourd’hui mondiales; rayon d’action et puissance accrus des moyens d’intimidation et de force avec l’artillerie naissante et les panoplies balistico-nucléaires de plus en plus mobiles et précises, à la portée, hier, des économies nationales et, aujourd’hui, des économies continentales. Cette impressionnante démesure de l’histoire, dans deux conjonctures semblables, n’est rien de plus qu’une extraordinaire dilatation de la scène politique marquée par un déplacement des enjeux, une accumulation verticale de la puissance, une solidarité troublante entre logique et organisation des ambitions, et l’apparition de nouveaux étalons de la « ruse » et de la prudence.

Mais la démesure et les surprises de l’histoire ne sont, assez souvent, que les prétextes invoqués, ici et là, pour justifier des faiblesses de tempérament, de conception ou de volonté ; pour tenir la fatalité ou le destin pour seul responsable de l’indétermination ou de l’incapacité humaine; là-même où, pour Machiavel, la fatalité ou « Fortuna » n’influe que pour moitié sur le vouloir énergique de l’homme, donc sur le succès ou l’insuccès de son action et, plus généralement, sur son destin.

Voici, en quelques rapides similitudes, des situations alléchantes, et dignes, peut-être, de réflexion.

Le dessein et l’idée-mythe

En ce qui concerne le dessein de l’entreprise et le but à accomplir, cette fin ne peut être éclairante pour la raison d’État que si elle devient la tâche supérieure d’un décideur responsable. L’apport de Machiavel consiste à déceler que, si la vocation éternelle de toute politique est d’être politique de puissance et politique de force, celle-ci doit aller au-delà du réflexe primitif de l’utilisation brutale du « Kratos ».

Par une leçon arrachée aux entrailles de l’action, grâce à la « Virtù », le Prince, l’homme d’État ou le chef de guerre, doivent conceptualiser leurs matériaux afin de mieux servir l’action, en la dominant d’un regard soutenu qui se projette toujours vers l’avant, qui sache prévoir l’événement et le parer. Mais cette leçon ne peut jaillir que d’une idée-mythe. Toute grande réalité humaine est, en fait, nécessairement drame, utopie et matière à mythes.

Une philosophie de l’action sans idée volontariste ou projet-force, sans impératif moral et rêve ordinateur transcendant les contingences du malheur politique ou celles de situations désespérées, égarées ou confuses, sans perception de l’avenir, est une philosophie vouée à l’échec, privée d’essence et, en définitive, inopérante et exsangue. II ne peut exister de politique purement rationnelle. Sans mythes renouvelés, grâce personnelle ou charisme anthropomorphique, une politique de violence est dénuée de sens, plongée dans la forge obscure du fer et du sang, dépourvue de légitimité morale et de justification spirituelle. C’est une politique aveugle et sans perspectives.

Mais si la force doit se plier au projet politique, il ne peut y avoir de stratégie générale sans spéculation historique ou calcul probabiliste, sans intuition des circonstances et capacité administrative, sans efficacité organisationnelle et opérationnelle. Précurseur, Machiavel comprit qu’il n’y a de chance, pour les grandes décisions, que dans une volonté résolue ; que toute doctrine politique ne peut fonder son succès que sur l’art du jeu, du risque et de la négociation (« ruse »); qu’il lui faut un souci minutieux et charpenté des modalités pratiques.

L’événement doit être, non seulement voulu et prévu, mais aussi soigneusement administré et planifié dans ses moments et ses détails les plus intimes. Toute stratégie est donc également une grande opération de « management », une fonction supérieure de l’intendance, la mise en œuvre d’une idée et d’un impératif.

Au secrétariat de la Seigneurie de Florence, le drame et le paradoxe de Machiavel ont été ceux d’un homme qui, n’ayant pu accéder à une fonction de haute responsabilité, fut un théoricien militaire sans instrument militaire, un négociateur et tacticien avisé sans la maîtrise globale de sa politique, sans pouvoir pour en coordonner et composer les parties fragmentées dans le cadre d’un dessein, digne d’une conception d’envergure et d’une diplomatie à la mesure de la tâche. S’il disposait du concept de « linkage »6, il n’en possédait pas les indispensables instruments. Il ne tenait dans ses mains que le nom et le corps provisoire de l’espoir: l’unité d’une république partagée : l’unité d’un corps politique émietté. Que de chagrin pour l’homme qui découvre le nom de l’idée, qui possède et prononce le vocable-mythe de son espoir, et crie avec la raison le symbole inquiétant de la passion !

À suivre

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s