Sainte Genevieve, l’histoire confirme la légende

Philippe Bernard est spécialiste de l’histoire de l’Église entre Antiquité tardive et haut Moyen Âge Professeur à Aix-en-Provence, fait autorité sur l’histoire de la liturgie, qu’il enseigne à l’École Pratique des Hautes Études. Il a bien voulu répondre à nos questions sur sainte Geneviève, personnage hors norme, entre religion et politique, qui eut un rôle décisif dans l’affermissement de la première chrétienté parisienne.

Propos recueillis par l’abbé G. de Tanoüarn

Pour l’historien que vous êtes, quelles sont les sources qui nous permettent de penser que notre connaissance de la vie de sainte Genevieve est objective ?

Naturellement, aucune de nos sources écrites n’est objective au sens moderne du terme. Les hagiographes du haut Moyen-Âge ne pratiquaient évidemment pas la méthode historico-critique des historiens modernes, et nul ne saurait le leur reprocher sans commettre un élémentaire anachronisme.

L’auteur anonyme de la plus ancienne biographie de Geneviève écrivait vraisemblablement dans les années 520, c’est-à-dire vingt ans environ après la mort de son héroïne. Ce clerc anonyme connaissait aussi bien l’Église de Tours et sa tradition hagiographique (il s’est en effet beaucoup inspiré de la Vie de saint Martin rédigée peu avant 397 par Sulpice Sévère, disciple de l’évêque de Tours) que la topographie parisienne de son temps, de sorte qu’il est possible qu’il s’agisse d’un clerc tourangeau détaché à Paris pour desservir la nouvelle basilique des Apôtres, dont la construction avait été entreprise par le roi Clovis peu avant sa mort pour accueillir la tombe de la sainte, et où il fut à son tour inhumé en 511. Nous savons d’autre part que ce clerc bien informé était commandité par la reine Clotilde, morte à Tours en 548, et dont il devait être proche pour s’être vu confier un ouvrage aussi important. Il s’agissait en effet d’un projet à la fois politique et religieux associant étroitement Geneviève à la défense de l’orthodoxie trinitaire (d’où les emprunts à la Vie de saint Martin, que Sulpice Sévère dépeint comme un Saint anti-arien) et à la famille royale franque, qui venait de choisir Paris pour y fixer sa capitale, après la victoire de Clovis sur les Visigoths à la bataille de Vouillé, en 507 quelques années après la mort de Genevieve.

Notre seconde source essentielle est Grégoire, qui fut évêque de Tours de 573 a 594, et qui appartient à une tout autre génération – né en 538 en Auvergne, il n’a pu connaitre directement aucun des protagonistes de la vie de Geneviève – et dont le projet est nettement plus ambitieux que celui de l’hagiographe anonyme des années 520. Ses Dix livres d’histoire sont en effet une histoire universelle qui exprime une théologie de l’histoire en vertu de laquelle l’économie divine réalise le plan de Dieu sur le genre humain par étapes et en prenant appui sur des hommes providentiels, dont les deux plus grands, aux yeux de Grégoire, sont l’empereur Constantin, mort en 337 et son alter ego le roi Clovis, mort en 511. De même en effet que, grâce au premier, les persécutions cessèrent et le monde romain devint même le meilleur vecteur de diffusion du christianisme, grâce à la conversion du second le monde barbare s’est ouvert à son tour à l’orthodoxie fixée en 325 par le concile de Nicée. Beaucoup plus sophistiquée que celui de son devancier anonyme, l’ouvrage de Grégoire faisait donc du peuple des Francs le nouvel Israël de Dieu et investissait les rois issus de Clovis d’une mission messianique consistant a propager la foi et le salut jusqu’aux extrémités du monde connu.

On parle souvent à son sujet de la « petite bergère de Nanterre ». Qu’en est-il exactement de ses origines ? Que signifie ce prénom germanique ?

Les origines familiales de Geneviève se déduisent à l’aide de deux sortes d’arguments. L’onomastique nous oriente d’une part en direction d’origines franques, sans doute par son père, Severus, qui était vraisemblablement un officier supérieur d’origine barbare, quoique de nom romain, travaillant pour Rome dans l’ombre de l’usurpateur Constantin III (407-411) ou de l’un des généraux d’origine barbare qui étaient placés sous son commandement. Grand propriétaire terrien, Severus possédait des terres à l’Est de Paris, dans la région de Meaux, d’Arcis-sur-Aube et de Troyes, et faisait partie de ces grands notables qui administraient les cités de la Gaule romaine tardive. C’est ce haut statut social et cette solide assise foncière qui permettent d’expliquer que Geneviève ait pu exercer une telle influence a Paris dès avant d’avoir accompli ses premiers miracles, c’est-a-dire avant toute acquisition de pouvoir de type thaumaturgique. L’hagiographe nous la montre en effet éclipser en prestige l’évêque de Paris – totalement absent de l’ouvrage -, se voir accorder des marques d’honneur normalement réservées aux hauts dignitaires et en particulier aux gouverneurs de provinces, et imposer – non sans résistance de leur part – sa volonté aux notables parisiens.

Elle semble avoir très tôt souhaité se consacrer au Seigneur. Elie se dit diaconesse, qu’est-ce que cela signifie ?

Son premier biographe déclare qu’elle avait été remarquée – et même distinguée – en 429 par l’évêque Germain d’Auxerre et son confrère Loup de Troyes un jour ou, faisant route pour la Bretagne romaine – l’actuelle Grande-Bretagne -, les deux prélats avaient fait halte à Nanterre où séjournait Genevieve, qui n’était alors âgée que de quelques années. Prenant la parole, Germain avait prophétisé que cette petite fille serait un jour « grande devant le Seigneur ». Questionnée par l’évêque sur ses intentions, Genevieve avait alors déclaré qu’elle voulait mener la vie religieuse, ce qui lui avait valu les encouragements de l’évêque. Ce n’est cependant que quelques années plus tard, sans doute autour de 434-435 que la jeune fille, âgée environ quinze ans, reçut la consécration des vierges, alors qu’elle n’avait pas encore l’âge théoriquement requis par le droit canonique, qui était normalement de quarante ans – mais les canons étaient alors appliqués avec souplesse et intuitu personae de sorte que les assertions de l’hagiographe n’ont aucun caractère d’invraisemblance. Son biographe rapporte que, depuis la mort de ses parents, elle menait la vie religieuse à Paris, dans une maison qui avait appartenu à sa marraine, et où elle avait réuni plusieurs vierges consacrées. Ce mode de vie religieuse domestique – sans règle, sans abbesse (une abbesse reçoit la bénédiction abbatiale de l’évêque, tandis que Genevieve n’exerce qu’une autorité personnelle et charismatique et sans clôture – est bien attesté chez les femmes de l’aristocratie romaine des IVe et Ve siècles.

Quel a été son rôle exact dans la résistance des Parisiens contre Attila ?

D’après son biographe, Geneviève, qui n’était âgée que d’une trentaine d’années en 451, quand la rumeur de l’arrivée d’Attila se répandit à Paris, s’est bornée à déconseiller aux notables de sa cité de fuir se réfugier, eux et leurs biens dans un autre endroit qu’ils croyaient mieux défendu ou moins exposé que ne l’était Paris, en prophétisant que les Huns n’attaqueraient pas Paris. Elle mit les femmes à l’abri dans le baptistère de l’église épiscopale, où elle organisa des prières publiques pour le salut de sa cité. Il lui fallut alors affronter la colère et la révolte des notables affolés, qui la traitèrent de « pseudo-prophète »; elle ne dut le rétablissement de son autorité charismatique qu’à l’arrivée providentielle d’un archidiacre de l’Église d’Auxerre, venu lui apporter des eulogies offertes par l’évêque Germain qui, avant de mourir (autour de 448) avait rappelé que Genevieve avait été élue par Dieu dès le sein de sa mère. La foule fut apaisée par ses paroles et ce témoignage et la sainte, désormais au sommet de son prestige et de son autorité, ne fut plus contestée par personne.

Sa fonction politique la plus importante, ne faut-il pas la chercher dans l’autorité spirituelle, dans l’ascendant qu’elle avait sur Clotilde puis sur Clovis ?

Plusieurs facteurs ont pu concourir dans ce domaine. Tout d’abord, sa longévité Genevieve est morte en 502, âgée de près de quatre-vingts ans; Clovis est mort en 511, âgé d’environ quarante-cinq ans. Ensuite, l’autorité charismatique qu elle avait acquise en prophétisant victorieusement le départ de l’armée d’Attila lui valut la reconnaissance publique de sa sainteté – et l’attribution de ses premiers miracles – ce qui lui permit, dans un geste quasi-épiscopal très frappant, de commanditer et de mener à bien la construction d’une première basilique sur le tombeau de l’évêque thaumaturge Denis, au nord de la cité de Paris, pour lequel elle éprouvait une dévotion particulière. Enfin, ce mélange d’autorité charismatique et d’autorité publique lui permit d’organiser le ravitaillement de Paris en céréales en envoyant à deux reprises une flottille de bateaux remonter la Seine jusqu’à Arcis-sur-Aube et dans la région de Meaux, où elle possédait des terres, pour se procurer de quoi nourrir sa cité – un véritable service de l’annone – alors menacée par les Francs du roi Childéric, père de Clovis, dans les années 460.

Comment expliquer son hostilité à Childéric, le père de Clovis ?

Mort au début de la décennie 480, le roi Childéric nous est surtout connu par sa tombe, qui fut découverte par hasard en 1653 dans une nécropole située dans les faubourgs de Tournai, sa capitale, et qui fut formellement identifiée grâce à l’inscription latine de son anneau sigillaire. Les sources écrites sont en revanche beaucoup plus pauvres d’autant que la période ou il fut actif – les décennies 460 et 470 – est l’une des plus mal documentées de tout le haut Moyen-Âge. Le blocus de Paris par Childéric est simplement une conséquence ou un aspect des aléas politico-militaires qui ont suivi l’assassinat de l’empereur Valentinien III, en 455 et des rivalités qui opposèrent les généraux qui tentèrent alors de profiter de cette vacance du pouvoir pour créer à leur profit une souveraineté nouvelle en Gaule du Nord en s’appuyant sur les troupes auxiliaires du roi Childéric. Ce dernier servit donc successivement le maitre des milices Aetius (mort en 454), puis son successeur Égidius (mort en 464) pour finalement combattre le fils de ce dernier, Syagrius, qui tentait d’établir sa souveraineté sur la région de Soissons et qui fut finalement vaincu par Clovis en 486-487. C’est sans doute dans les années 463-464 que Childéric, alors placé sous les ordres d’Égidius fut amené à stationner à Paris. D’origine franque par son père, Geneviève n’avait pas de raison particulière de se montrer hostile à un roi franc qui combattait aux cotés du maitre des milices en titre pour tenter de rétablir un semblant ou une fiction de souveraineté en Gaule septentrionale. Quant aux relations entre le roi et la sainte, le chapitre 26 de sa biographie déclare qu’elles étaient bonnes, puisque Childéric, alors stationné avec ses troupes a Paris, et quoique païen, accepta, sur la prière de Geneviéve de gracier des prisonniers de guerre qu’il s’apprêtait à faire exécuter.

monde&vie 16 janvier 2020 n°981

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