Auguste Blanqui, communiste hérétique 2/5

Le processus historique n’est pas, pour le fondateur de la Société des saisons, une évolution prédéterminée, mais un mouvement ouvert, qui revêt, à chaque moment critique, la forme d’une décision, d’une bifurcation à la croisée des chemins. Selon une belle image de son biographe Gustave Geffroy, « Blanqui installait à un carrefour de Révolution le visible et attirant drapeau de son incertitude ». L’histoire humaine peut donc conduire aussi bien à l’émancipation qu’à la catastrophe : « L’humanité n’est jamais stationnaire. Elle avance ou recule. Sa marche progressive la conduit à l’égalité. Sa marche rétrograde remonte, par tous les degrés du privilège, jusqu’à l’esclavage personnel, dernier mot du droit de propriété. Avant d’en retourner là, certes, la civilisation européenne aurait péri. Mais par quel cataclysme ? » C’est déjà, avec un demi-siècle d’avance, l’idée de l’alternative « socialisme ou barbarie » énoncée par Rosa Luxemburg [7]. Dans une conversation de 1862 avec Théophile Silvestre, Blanqui insistait à nouveau sur son refus de toute conception linéaire du temps historique : « Je ne suis pas de ceux qui prétendent que le progrès va de soi, que l’humanité ne peut pas reculer. […] Non, il n’y a pas de fatalité, autrement l’histoire de l’humanité, qui s’écrit heure par heure, serait tout écrite d’avance [8]. »

C’est pourquoi Blanqui s’opposait catégoriquement à la « théorie sinistre du progrès quand même, de la santé continue », prônée par les positivistes, ces « fatalistes de l’histoire », ces « adorateurs du fait accompli ». Le positivisme, c’est pour lui l’histoire racontée du point de vue des oppresseurs : « Toutes les atrocités du vainqueur, la longue série de ses attentats sont froidement transformées en évolution régulière, inéluctable, comme celle de la nature. […] Mais l’engrenage des choses humaines n’est point fatal comme celui de l’univers. Il est modifiable à toute minute [9]. Pour Benjamin, la grandeur de Blanqui, c’est qu’il ne croyait pas au progrès, mais à la décision de mettre fin à l’injustice présente. Il était, de tous les révolutionnaires, le plus déterminé à « arracher au dernier moment l’humanité à la catastrophe qui la menace en permanence [10] ».

C’est précisément ce que nous appelons son rôle prophétique – dans le sens vétéro-testamentaire défini plus haut. C’est au cours de l’année 1848 que ce prophétisme se manifeste de façon étonnante. Dès le mois de mai – quelques semaines avant les sanglantes journées de Juin – il guettait « les symptômes précurseurs de la catastrophe » et insistait sur l’intention des forces de la réaction de mettre à exécution, grâce aux troupes de ligne, « une Saint-Barthélemy des ouvriers parisiens [11] ». Incarcéré peu après, il ne put participer aux combats désespérés de Juin – un des événements fondateurs de la société bourgeoise moderne – mais sa lucidité ne fut pas oubliée, par Marx notamment, dans Les Luttes de classes en France : « le prolétariat se groupe de plus en plus autour du socialisme révolutionnaire, autour du communisme, pour lequel la bourgeoisie elle-même a inventé le nom de Blanqui. Ce socialisme, c’est la déclaration de la révolution en permanence [12]. »

Enfermé au fort de Belle-Ile-en-Mer, Blanqui envoie, le 25 février 1851, à ses amis exilés à Londres un toast qui deviendra l’un de ses tracts les plus célèbres. Traduit par Marx et Engels, il sera largement diffusé en Angleterre et en Allemagne. Il exprime à la fois une impitoyable critique des « bourgeois déguisés en tribuns » de 1848 (Ledru-Rollin, Lamartine, etc.), et un avertissement prophétique – conditionnel – pour l’avenir : « Malheur à nous si, au jour du prochain triomphe populaire, l’indulgence oublieuse des masses laissait remonter au pouvoir un de ces hommes qui ont forfait à leur mandat ! » Quant aux doctrines socialistes, « elles n’aboutiraient qu’à un lamentable avortement si le peuple […] négligeait le seul élément pratique assuré » : la force, les armes, l’organisation. Le mot-clé de ce document c’est « si » : il ne s’agit pas de prévoir l’inévitable, mais de faire apparaître un danger et d’appeler à une décision. Le toast se conclut sur ces mots : « Que le peuple choisisse [13] ».

Ce texte de Blanqui fit l’effet d’une bombe dans les milieux d’exilés français et provoqua, comme c’était prévisible, protestations et critiques. Prenant à nouveau sa plume, l’Enfermé se justifia dans une déclaration (« À propos des clameurs contre l’avis au peuple », en avril 1851), où il se revendiquait, pour la première fois, du titre de « prophète ». Rappelant sa « justesse de prévision » en 1848, il observait : « Combien de fois, dans les rangs populaires, on s’est écrié : Blanqui avait raison ! […] On a répété souvent : il l’avait bien dit ! et ce détrompement tardif, cette expression de regret et de repentir était une réhabilitation, une amende honorable. Mais voici que le prophète reprend la parole. Est-ce pour montrer un horizon inconnu, pour révéler un monde nouveau ? Non, c’est pour remâcher les prédications de son club. […] Aux périls qui menacent de renaître identiques, il oppose son cri d’alarme : Prolétaires, garde à vous [14] ! »

L’image que Blanqui se fait du prophète est sans doute d’inspiration biblique, mais sous une forme entièrement profane et séculière. Il existe, par ailleurs, un mode de prophétie ancienne qu’il récuse : la jérémiade. La vraie prophétie n’est pas une plainte, mais un appel à l’action rédemptrice. Voici la conclusion de sa célèbre Instruction pour une prise d’armes (1868) : « C’est la sotte habitude de notre temps de se lamenter au lieu de réagir. La mode est aux jérémiades. Jérémie pose dans toutes les attitudes. Il pleure, il flagelle, il dogmatise, il régente, il tonne, fléau lui-même entre tous les fléaux. Laissons ces bobèches de l’élégie aux fossoyeurs de la liberté. Le devoir d’un révolutionnaire, c’est la lutte toujours, la lutte quand même, la lutte jusqu’à extinction [15]. »

L’une des prophéties les plus impressionnantes de Blanqui a jusqu’ici échappé à l’attention des commentateurs. Étroitement liée à sa vision critique du progrès et de l’utilisation de la science par le capital, elle dénonce un nouveau danger : la destruction de l’environnement naturel par la civilisation capitaliste. Le monde civilisé « dit : “Après moi le déluge”, ou, s’il ne le dit pas, il le pense et agit en conséquence. Ménage-t-on les trésors amassés par la nature, trésors qui ne sont point inépuisables et ne se reproduiront pas ? On fait de la houille un odieux gaspillage, sous prétexte de gisements inconnus, réserve de l’avenir. On extermine la baleine, ressource puissante, qui va disparaître, perdue pour nos descendants. Le présent saccage et détruit au hasard, pour ses besoins ou ses caprices ». Dans un autre passage du même texte, après une référence à l’anéantissement des peuplades dites « sauvages » par l’irruption de la civilisation européenne, il écrit : « Depuis bientôt quatre siècles, notre détestable race détruit sans pitié tout ce qu’elle rencontre, hommes, animaux, végétaux, minéraux. La baleine va s’éteindre, anéantie par une poursuite aveugle. Les forêts de quinquina tombent l’une après l’autre. La hache abat, personne ne replante. On se soucie peu que l’avenir ait la fièvre [16]. »

Cet avertissement de 1869-1870, sans équivalent dans le socialisme du XIXe siècle – et rare encore dans celui du XXe, jusqu’aux vingt dernières années ! – n’a rien perdu de son actualité 125 années plus tard : il suffirait de remplacer la houille par le pétrole et la hache par le bulldozer, pour retrouver une description précise de quelques catastrophes écologiques qui nous guettent au seuil du XXIe siècle. Blanqui s’est sans doute trompé sur les échéances – défaut partagé par nombre d’esprits prophétiques ! – mais il a prévu, longtemps en avance, l’inquiétante menace.

Comme tout prophète révolutionnaire, Blanqui a une vision « mystique » (au sens péguyste du mot) de la politique, comme action inspirée par une foi, une éthique et une passion. Cette foi révolutionnaire s’oppose de la façon la plus radicale à l’égoïsme mesquin et calculateur du cléricalisme bourgeois et de sa (dé)raison d’État. Si la religion reste son ennemi mortel, le révolutionnaire respecte la foi sincère, quels que soient sa forme et son contenu, dans la mesure où elle se distingue de l’adoration du veau d’or : « Le peuple, soit que, dans son ignorance, il soit enflammé du fanatisme de la religion, soit que, plus éclairé, il se laisse emporter par l’enthousiasme de la liberté, le peuple est toujours grand et généreux : il n’obéit point à des vils intérêts d’argent, mais aux plus nobles passions de l’âme, aux inspirations d’une moralité élevée [17]. »

Dans une lettre de 1852 à son ami Maillard, Blanqui n’hésite pas à parler de « foi » – libérée de toute implication religieuse – pour rendre compte de la signification du socialisme pour les classes opprimées : l’idée socialiste, malgré la diversité et les contradictions de ses multiples doctrines, « a saisi l’esprit des masses, est devenue leur foi, leur espérance, leur étendard. Le socialisme est l’étincelle électrique qui parcourt et secoue les populations. Elles ne s’agitent, ne s’enflamment qu’au souffle brûlant de ces doctrines […], de ces idées puissantes qui ont le privilège de passionner le peuple et de le jeter dans la tempête. Ne vous trompez pas, le socialisme, c’est la révolution. Elle n’est que là. Supprimez le socialisme, la flamme populaire s’éteint, le silence et les ténèbres se font sur toute l’Europe [18 ».

S’agit-il d’une vision idéaliste de l’histoire, qui nierait le rôle des intérêts matériels dans l’action des exploités ? Loin d’être opposée au matérialisme, et à l’exigence du bien-être matériel, cette « religion » révolutionnaire – le terme est de Blanqui, mais conçu dans un sens résolument athée et profane – en est l’expression consciente : « Mazzini déblatère avec fureur contre le matérialisme des doctrines socialistes, contre la préconisation des appétits, l’appel aux intérêts égoïstes. […] Qu’est-ce que la révolution, si ce n’est l’amélioration du sort des masses ? Et quelle sottise que ces invectives contre la doctrine des intérêts ! Les intérêts d’un individu ne sont rien, mais les intérêts de tout un peuple s’élèvent à la hauteur d’un principe ; ceux de l’humanité entière deviennent une religion. » En d’autres termes : la « mystique » des prophètes socialistes n’exclut pas, bien au contraire, une dialectique matérialiste [19].

À suivre 

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