La dernière grappe de la vigne attique de Maurras1/2

[Charles Maurras, lors de son procès (couverture de Maurras en justice de feu Georges-Paul Wagner). Le vieux maître s’y est mué en accusateur, terminant du même coup sa carrière en beauté sans capituler. Comme nous l’explique Pierre de Meuse, en recensant le livre du maurrassien Christian Perroux, l’Action Française fut sans cesse tiraillée entre sa tentation grecque / païenne et sa tentation catholique opportuniste. Cette dernière semble triompher chez les rescapés actuels du maurrassisme]

Christian Perroux nous a laissé, avant de disparaître, un essai philosophique inachevé quant à la forme, mais magistral sur le fond (L’aurore, avenir du passé). La vigne attique de notre cher vieux Maurras produit encore là une belle grappe, même s’il est clair que son cep vénérable aurait depuis longtemps besoin d’un greffon. Les héritiers du vieux maître retrouveront avec plaisir dans ce livre le paysage harmonieux de la pensée aristotélicienne, et l’amitié de Platon.

Employant les écrits des écoles les plus récentes (Marcuse, Marshall Mc Luhan), l’auteur de ce livre nous offre une critique radicale et meurtrière de la société marchande. Des deux colonnes de la pensée grecque, les Idées et les Nombres, seuls ces derniers ont réussi à prouver leur réalité, par leur aptitude à mesurer, à modifier la nature. Du coup, les sociétés ont tout réduit et toujours plus à la mesure du nombre, du quantitatif, se révélant de plus en plus incapables de percevoir une autre réalité.

Les tenants de la tradition ne peuvent que goûter ces analyses renouvelées où une nouvelle jeunesse est donnée aux idées éternelles. Férocement, et pour notre plus grande joie, C. Perroux détaille toutes les faiblesses, toutes les bassesses de la société de masse. Citons au hasard quelques titres de paragraphes : « La société démocratique libère ce qui est réel » ; « À l’écart de la foule, quelques spécimens d’hommes libres » ; « Le nivellement par l’automobile » ; « L’enfant tyran ». Le ton est donné d’emblée, c’est celui d’un homme qui ne craint point.

Une interprétation de Heidegger

À l’appui de ses réflexions, l’auteur nous livre l’interprétation qu’il fait de l’œuvre de Martin Heidegger. Disons, avec une amicale ironie, qu’il ne verrait pas d’inconvénient, comme Maurras pour Gœthe, à le tenir quitte de sa qualité d’Allemand. C’est qu’il a découvert le secret de l’origine du langage. Dans un décryptage méritoire, car Heidegger ne livre pas sa pensée au tout-venant, Perroux nous explique que le langage prend sa source dans la poésie, langue originelle. C’est le poète qui puise directement, dans la lumière pure des idées, les mots et les concepts. Même si nous ne sommes pas tout-à-fait sûrs d’avoir compris, c’est tout de même une image éblouissante qui se dégage : oui, notre société a désespérément besoin de poètes, véritables “soldats du langage”. « Parce qu’elle est toujours nationale, qu’elle appartient toujours au génie singulier d’un peuple, d’une nation, d’une patrie, la poésie est toujours la première manifestation du nationalisme ». Et d’appeler notre peuple endormi de la périphérie, à l’ombre de la domination américaine, à se ressaisir de sa langue, forme vivante de l’identité.

La notion de civilisation

L’idée centrale du livre est d’ailleurs la notion de civilisation. Y a-t-il ou non une civilisation universelle ? Notre civilisation est-elle appelée à une mort prochaine ? Sur ces 2 points, C. Perroux nous répond de manière très filiale (trop !) en se référant aux 2 composantes habituelles, la Grèce et le christianisme, et en affirmant l’existence d’un esprit humain universel donnant lieu à des civilisations inégales, participant toutes de cette même universalité. Il obtient un succès de langage face à Alain de Benoist sur l’opposition Kultur / Civilisation en montrant que les 2 termes, l’un allemand, l’autre français, sont en fait synonymes [sic : le distinguo culture/civilisation avait été traité par cet auteur dans Les idées à l’endroit] ; mais cette victoire de forme laisse subsister le problème de fond : si les civilisations ne sont qu’une forme de l’Unique, on peut les considérer comme de simples transmissions intellectuelles, indépendantes de toute autre filiation. Il faut alors s’écrier, comme Maurras le faisait en vain devant les ruines de l’Acropole, que « l’adoption par contact vaut la génération ».

La disparition de la civilisation européenne, remplacée par une autre, héritière des secrets de sa puissance et de sa prospérité, serait, alors, en fin de compte, une victoire de notre héritage. Ce genre de succès, à vrai dire, nous laisse froids. Maurras nous pardonne, mais l’idée de voir les kaloï kagaqathoï passer de nos mains mourantes entre celles de « négrillons hellénisés », tandis que nous sombrerions dans l’avilissement et le néant nous paraît une bien triste consolation. S’il faut mourir, soit, mais nos concepts, nos arts, nos poèmes, étaient faits à notre seul usage. Peu nous importe l’emploi qui en sera fait après la dispersion des meubles de famille. Laissons ce rêve à quelque vieux professeur célibataire. Quant à nous, tant que notre sang est présent sur notre terre, c’est à lui, et à lui seul, que doit être confiée l’œuvre des siècles.

Notre choix : à rebours de celui de C. Perroux

Nous posons donc, à rebours du choix de Mr. Perroux, une autre question : et si la survie de notre civilisation nécessitait pour nous de “faire sécession”, par rapport à l’affreux melting pot universel, l’ignoble monstre sorti des flancs de l’Europe ? Si, pour que notre glaive ne change pas de mains, il était nécessaire, reprenant une idée chère à Barrès, de devenir « barbares à nous-mêmes » ? Alors, la question de savoir s’il existe, dans l’empyrée des formes pures, une Idée de civilisation, pourrait toujours être débattue, mais elle ne servirait plus à nous faire sombrer toujours plus profond dans le gouffre, comme une meule que nous aurions accrochée à notre cou. Gloire à celui qui, un jour, brisera notre chaîne !

À suivre

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