Condition féminine : les vraies limites de l’islam (2019)

Dialogue avec Zeina el Tibi. Propos recueillis par l’abbé G de Tanoüarn

Zeina el Tibi est une intellectuelle libanaise, issue d’une grande famille musulmane. Elle a accepté d’être notre invitée dans cette rubrique et nous l’en remercions. Selon sa perspective, l’Islam doit rouvrir « les portes de l’interprétation » pour se conformer aux règles laïques et anticommunautaristes qui ont fait la France. Elle prône un rapprochement entre les deux monothéismes à visée universelle non pas un rapprochement théologique, ce n’est pas son objet, mais un rapprochement civilisationnel, face à un athéisme de plus en plus prégnant dans le monde.

Elle montre ici comment les femmes musulmanes n’ont pas à se laisser emprisonner par les textes canoniques du Coran, qui justement doivent être interprétés.

Il y a en France une grande polémique autour du voile, qui dure depuis l’affaire de Creil (1989). Pensez-vous que chacun, en République française, doit avoir le droit de s’habiller comme il l’entend ?

On voit bien que cette question du voile – très mineure – empoisonne la société française depuis plus de trente ans. Bien entendu cela ne peut se résumer à une question d’habillement. Après des années de débats, l’interdiction de signes religieux identitaires à l’école a été votée en 2004. En 2010, une loi, adoptée dans le contexte de la montée en puissance du port de la burqa, un accoutrement afghan qui n’a rien à voir avec l’Islam, a interdit la dissimulation du visage dans l’espace public. En septembre 2019, le débat a rebondi à propos des mères voilées lors des sorties scolaires, le ministre Jean-Michel Blanquer déclarant qu’il préfère qu’une mère accompagnatrice ne porte pas le voile car « il n’est pas souhaitable dans notre société »(1). De fait ces mères sont des collaboratrices occasionnelles du service public et, a ce titre, elles doivent respecter la loi sur la neutralité de l’école. Et l’on pourrait ajouter qu’il n’est pas souhaité par une majorité de Français qui sont en cela fidèles à une vieille tradition nationale anti-communautariste. De fait, on peut se demander quelle est la part de refus d’intégration, de provocation ou d’ignorance de celles qui portent le voile et qui voudraient que les Français s’adaptent en reniant leur tradition anticommunautariste. Il est indéniable que les positions figées et fanatiques font le jeu de ceux qui, en Israël ou ailleurs, veulent dénigrer l’Islam et en faire une sorte de nouvel ennemi mondial alors que l’Islam et le Christianisme qui sont les deux religions monothéistes universelles auraient tout intérêt à coopérer contre ce monde matérialiste et sans Dieu.

Le voile est à la fois un emblème traditionnel dans les pays musulmans et parfois un insigne qui marque la volonté de telle ou telle femme de s’engager dans un combat en faveur de l’islam politique. Comment peut-on lever cette ambiguïté ?

Il faut répéter que le « voile » n’est pas une prescription religieuse, mais tout juste dans certaines contrées une pratique aggravée par l’Islam politique et l’obscurantisme. Ainsi, après la révolution iranienne de 1979 le régime de Khomeiny n’a pas eu d’autre priorité (sinon ses menaces contre ses voisins arabes) que celle de réglementer pour limiter les libertés des femmes. Il en a été de même avec les Talibans en Afghanistan à la fin des années 1990 Dans une moindre mesure, on a vu en Tunisie et en Égypte, après les révolutions de 2011, les régimes dominés par les Frères musulmans ont tenté de réduire les droits des femmes ou de leur imposer des contraintes insensées alors que leurs pays devaient pourtant faire face à de graves crises économiques et sociales nécessitant sans doute plus un traitement d’urgence que la satisfaction d’une marotte misogyne.

D’une façon plus extrême discriminer les femmes a semblé être l’une des priorités des groupes terroristes. En réalité, ces groupes ou partis qui ont pris l’Islam en otage, veulent se donner une crédibilité en s’affirmant comme religieux et, pour cela, ne trouvent rien de mieux que de réduire la condition de la femme en attendant d’ailleurs d’attenter aux libertés de tous les citoyens. C’est dire qu’ils sont dans l’erreur et que leur fanatisme est bien éloigné de l’enseignement islamique.

Il semble qu’il est question du voile de manière prescriptive dans le Coran. Cela signifie-t-il que toute musulmane consciente de sa religion devrait porter le voile ?

En réalité il y a en tout et pour tout deux sourates du Coran relatives à la question non pas du voile mais de la couverture des atours de la femme. Il s’agit du verset 31 de la sourate 24 et du verset 59 de la sourate 33. Il est notable que ces deux versets n’ont pas trait au voile (hijâb) mais simplement au foulard ou l’écharpe et à la djellaba. Ces textes invitent tout simplement à se vêtir d’une manière pudique et c’est une interprétation contestable de certains commentateurs qui a conduit à affirmer qu’il fallait recouvrir la tête et les cheveux. En tout cas, la foi sincère ne se mesure pas al aune d’un morceau de tissu. Il faut naturellement privilégier le comportement général et la foi à des simagrées vestimentaires.

Que faut-il penser de la polygamie dans la civilisation musulmane et dans le Coran ?

La polygamie a été pratiquée dans la plupart des sociétés anciennes. Elle n’a évidemment pas été créée par l’Islam qui s’est au contraire employé à la limiter drastiquement. Le Coran pose comme règle stricte le caractère exceptionnel de la polygamie et des exigences difficiles à réaliser. De fait, la norme est la monogamie. Il est clair que l’exigence posée par le Coran selon laquelle l’époux doit se montrer en tout point équitable envers ses épouses restreint de facto la polygamie. Cette exigence conduit à sa limitation, voire a sa disparition. Plusieurs juristes musulmans de premier plan, notamment le cheikh d’al Azhar Mohammed Abdou (m. 1905), ont tranché sur ce point. Ils ont purement et simplement soutenu que le verset coranique selon lequel « vous ne pourrez jamais être juste envers toutes vos femmes même si vous y tenez » ( IV-129) constitue une sorte d’interdiction de la polygamie. Selon ce grand penseur égyptien, qui oserait prétendre être équitable alors même que le Coran expose que l’équité est presque impossible ? Au Maroc, le Roi Mohammed VI a déclaré :

« Le Tout-Puissant a assorti la possibilité de polygamie d’une série de restrictions sévères : “Si vous craignez d’être injustes n’en épousez qu’une seule”. Mais le Très Haut a écarté l’hypothèse d’une parfaite équité, en disant en substance : “vous ne pouvez traiter toutes vos femmes avec égalité quand bien même vous y tiendriez” ce qui rend la polygamie légalement quasi-impossible » (2).

De nos jours, le taux de polygamie dans le monde musulman ne dépasserait pas 5 % et serait en constante régression. Il est aussi remarquable que dans certaines régions africaines on retrouve un taux de polygamie chez les chrétiens nettement plus élevé que chez les musulmans.

Comment envisagez-vous dans le concret le thème de la modernisation de Islam ?

Cela renvoie à la question essentielle de l’ijtihâd, cet effort adaptation qui n’est pas seulement l’opposé du conservatisme aveugle mais aussi un appel constant au renouvellement de la pensée. L’ijtihâd est synonyme du dynamisme de l’Islam. C’est, selon la célèbre formule de Mohammed Iqbal, « le principe de mouvement dans la structure de l’Islam ». L’ijtihâd est donc la méthode qui permet de réaliser les finalités suprêmes de l’Islam. Il est indissociable de l’esprit de réforme, qui consiste a s’adapter aux situations nouvelles mais sans perdre de vue les objectifs supérieurs. La grande leçon du réformisme telle que la rappelle Rachid Rida est la revivification de l’ijtihâd : « C’est de l’ijtihâd, comme jadis à ses débuts que l’Islam dépend aujourd’hui dans ses efforts de progrès et de renouvellement. Nous l’avons dit et répété mais on ne saurait craindre de se répéter sur un semblable sujet. »

Pour ce qui concerne l’islam et la femme, l’effort d’ijtihâd consiste finalement à comprendre l’esprit du Coran et de la Sunna, à prendre en compte les finalités supérieures (maqâssid al Chari’a) et ne pas ergoter à l’infini sur sur des questions de détails, comme le port d’un tissu sur la tête ou la longueur de la robe, ou encore le fait de pouvoir exercer ou non telle ou telle fonction. Concernant l’intégration de la femme dans tous les domaines de la vie, l’Islam doit donc se débarrasser des interprétations fallacieuses de quelques esprits dogmatiques et ne pas se laisser enliser dans une léthargie dangereuse. C’est le grand défi à relever. On voit que nous sommes loin des questions subalternes.

1). BFMTV 13 octobre 2019

2). Discours du Roi Mohammed VI à l’ouverture de la 2° année législative de la 2e année législatives de la VIIe législature, Rabat, le 10 octobre 2003.

Zeina el Tibi, docteur en droit public, est présidente déléguée de l’Observatoire d’études géopolitiques. Essayiste et journaliste, présidente de l’Association des femmes arabes de la presse et de la communication, elle est auteur ou coauteur de nombreux ouvrages dont La Francophonie et le dialogue des cultures, trad. en arabe; Le Québec, l’Amérique en français, trad. en arabe; L’islam et la femme Rappel pour en finir avec les exagérations et les clichés trad. en arabe; Les femmes des deux rives de la Méditerranée face à l’extrémisme; Mohammed VI, ou la monarchie visionnaire éd. du Cerf 2019 avec Chartes Saint-Prot; La condition de la femme musulmane entre le texte et la pratique, à paraitre en 2020.

monde&vie novembre 2019 n°978

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