Nez-de-cuir, la course folle d’un hobereau brisé

Pour la première fois, un roman de Jean de La Varende est adapte en BD. Pas n’importe lequel : Nez-de-cuir, son chef-d’œuvre. Au crayon, Jacques Terpant, un Patagon a l’esprit hussard.

C’est l’histoire d’une fuite. Une fuite dans les plaisirs de la vie; dans ceux de la chair, plutôt. Une fuite, aussi, vers la mort. La mort, Roger de Tainchebraye l’a côtoyée de très près, un jour de mars 1814. C’est alors la Campagne de France, et les armées de l’Europe coalisée s’enfoncent à l’intérieur du pays. Voila les Russes à Reims.

Parmi les cavaliers français, Tainchebraye, jeune gentilhomme normand, est de la mêlée. Charge héroïque, mais a quel prix ! Le sabre d’un cosaque découpe le visage du hobereau, lui emporte le nez, transforme sa figure en horrible bouillie.

Il aurait pu rester là, parmi les cadavres déchiquetés; mais Tainchebraye n’est pas seul, car il a chargé entre son frère de lait et son piqueur. Tous deux, normands comme lui, ramènent l’écorché en lieu sûr, chez lui, parmi les siens, pour vivre a nouveau en pays d’Ouche. La convalescence est sinistre, l’homme préférerait être mort que de vivre la gueule massacrée ! Vient alors le temps du masque. Tainchebraye ne pouvant exhiber son visage haché, il le dissimule avec un sobre loup, qui lui vaut des lors le sobriquet romanesque de « Nez-de-cuir ». Le masque est double. S‘il camoufle ses plaies physiques, il déguise aussi l’âme meurtrie d’un grand blessé qui, pour oublier cette cassure, virevolte et s’étourdit en mille conquêtes féminines. Amant de feu, Don Juan de châteaux normands, Nez-de-cuir fait bientôt cocue toute la noblesse de la province. Le masque intrigue, fascine, fait tomber les dames comme des fruits mûrs. Mais en fait d’amour, c’est toujours une fuite, une négation de soi, un tourbillon stérile entre des bras trop faciles. Tainchebraye fréquente sans passion une femme mariée, puis s’éprend de la nièce de cette dernière, une jeune femme lumineuse nommée Judith de Rieusses. L’amour est partagé, mais s’avère impossible. Nez-de-cuir sait que, sous son masque, la blessure est trop profonde. Il pense son âme disparue avec sa face sous le sabre du cosaque. Il se croit incapable d’aimer, d’être fidèle. Il est persuadé que sa blessure n’est pas qu’une plaie, mais une malédiction; il refuse d’y entraîner la jeune femme. Aussi Tainchebraye refuse-t-il l’amour qui s offre a lui, et Judith épouse un autre, un vieillard riche. Les deux hommes, voisins, nourrissent bientôt une amitié sincère. Le mari meurt : Tainchebraye pourrait enfin s’unir a Judith. Mais le masque est toujours là, que Nez-de-cuir, après une étreinte et une dispute, finit par ôter, livrant à son aimée horrifiée le secret terrible inscrit dans sa chair.

Nul n’avait, jusqu’alors, adapté en bande dessinée le destin tragique de cet écorché vif ce « gentilhomme d’amour ». Pourtant, ce roman paru en 1936 a eu un grand succès, valant une célébrité méritée à son auteur, Jean de La Varende. De lui-même, La Varende a mis beaucoup de choses dans ce livre; et ce, même s’il n’avait rien d’un Casanova. Mais dans ses lignes, il y a la noblesse, l’honneur, le terroir, les couleurs et les odeurs d’un Pays d’Ouche parcouru en selle, bottes au pied et cravache à la main. Pour peindre les forêts d’or étincelant sous le soleil d’automne, pour restituer le mystère et le panache entourant le magnétique Nez-de-cuir, il fallait un crayon racé, celui de Jacques Terpant. Terpant est un OVNI dans l’univers de la BD enraciné dans son Dauphiné natal, il aime, comme La Varende, naviguer entre l’intimité du sol originaire et les horizons du lointain. Vice-consul de Patagonie en Dauphiné, Terpant incarne à sa façon la devise des Pikkendorff : « Je suis d’abord mes propres pas ». Il avait déjà réussi la gageure d’adapter en BD un monstre sacré de la littérature de droite Raspail, ses Sept cavaliers et ses Royaumes de Borée. Dans la même veine, il a peint l’épopée des derniers fidèles de la Nouvelle-France (Capitaine perdu). Courageux, il a croqué la vie finissante de Céline à Meudon. Le génie de Terpant, c’est de restituer les ambiances, qu’il s’agisse des folles chevauchées du gentilhomme tuant son désespoir à la chasse, ou de la terrible solitude du blessé de 1814 ne pouvant se regarder lui-même dans un miroir. De cette histoire sombre, le dessinateur a donnée toute la couleur; d’une vie brisée mais pleine de panache, contée avec style, il a puisé toute la sève. Servie par une narration fidèle a l’ouvre de la Varende et orchestrée par le scénariste belge Jean Dufaux, cette bande dessinée brillante donne l’envie de se plonger tout de go dans les lignes du châtelain du Chamblac. Et de rejoindre, sans attendre, le fier Nez-de-cuir dans ses courses enivrantes.

Jean Dufaux, Jacques Terpant, Nez-de-cuir Futuropolis, 2019

Francois La Choüe monde&vie 3 octobre 2019 n°976

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