La première union des droites

L’union des droites est une arlésienne : elle est sur toutes les lèvres, on l’attend en vain. Son apparition date pourtant de 1849. Cette union, baptisée « Parti de l’Ordre » fut un succès, hélas sans lendemain.

Février 1848. Comme tous les quinze ans, Paris fait sa révolution. Après la Monarchie de Juillet s’installe une République, deuxième du nom. Au suffrage universel masculin (pour la première fois en France !) on élit une Assemblée nationale constituante. Cette chambre est fort disparate. En apparence, une vaste plaine de « républicains modérés » (six-cent sièges domine.

Mais cette étiquette masque mal une grande diversité, entre républicains opportunistes, républicains sincères, conservateurs plus ou moins assumes. On les classe plutôt à gauche, mais ils ne sont pas doctrinaires parmi leurs mentors, Lamartine. Il y a plus a gauche qu eux les Montagnards, « démocs-socs » ou « républicains avancés » de Ledru-Rollin. Et puis il y a « le Parti de l’Ordre deux-cent députés. Les orléanistes y voisinent avec les légitimistes, chaque camp étant en réalité scindé en diverses chapelles aux antagonismes anciens. Y louvoient également des républicains rêvant du modèle. Ils constituent un fourre-tout mais, à la faveur de la « peur du rouge » ces conservateurs bigarrés vont tirer leur épingle du jeu.

Des familles divisées

La Ire République connaissait les « clubs », la IIe s’articule autour des « partis ». Ils agit en réalité de groupes parlementaires informels. Pour la droite, c’est rue de Poitiers (à deux pas de l’actuel Musée d’Orsay) que tout commence. La, des hommes venus de l’orléanisme et du légitimisme établissent un « comité électoral » en vue des prochaines échéances. Leur objectif ? Couper la route à la gauche la plus écarlate, sauver ce qui peut l’être dans le pays et se grouper autour d’une devise : Ordre, propriété, religion.

Pourtant, cette union tient de la gageure. Plus qu’une affaire de dynastie, c’est un fleuve de sang qui sépare anciens philippards et tenants de la légitimité. Leurs doctrines sont antagonistes sur bien des points. On sait les orléanistes attachés au cens, au citoyen-propriétaire, à la monarchie à l’anglaise. Libéraux, ils sont eux-mêmes gangrenés par la discorde, qu’illustre la rivalité entre leurs deux factions principales : parti du mouvement (centre gauche, Jacques Laffitte) et parti de la résistance (centre droit, Guizot). Là où le Mouvement est contaminé par les principes révolutionnaires (élan des nationalités), la Résistance se cramponne aux acquis de 1830 et au « juste milieu ». Divisés, les orléanistes vont néanmoins faire bloc, en raison d’un contexte social et insurrectionnel particulièrement préoccupant. Surtout, vont se joindre à leurs réflexions des légitimistes. Royalistes canal historique, provincialistes, traditionalistes, ces derniers se réclament du comte de Chambord. Mais Henri V est en exil à Frohsdorf. Certes, le légitimisme demeure puissant dans l’Ouest et le Midi. Mais, dépourvu de chef de parti, soumis aux vents de la modernité et de l’industrialisation, il se disloque à son tour en factions rivales : légitimistes purs légitimistes « libéraux parlementaires » (Berryer); « conservateurs parlementaires »; et enfin, « légitimistes populaires » qui, avec Genoude, défendent une politique originale et populiste, favorable au suffrage universel. Longue litanie ! Dans ce tableau baroque, il ne faut pas oublier les Bonapartistes, eux aussi scindés en chapelles mais unis derrière la légende impériale, dopée artificiellement par Le Mémorial de Sainte-Hélène (1823) et le retour des cendres (1840).

Voilà ou en sont les droites en 1848 Les droites ? Terminologie affectionnée par René Rémond (1918-2007) qui, pour longtemps, a habitué les esprits à distinguer entre trois droites historiques : légitimisme, orléanisme, bonapartisme. Tripartition classique mais critiquable. Comme l’ont montré les universitaires Frédéric Bluche et Stéphane Rials l’analyse de René Rémond souffre d’erreurs méthodologiques. Rémond, en effet, postule que sont des droites les trois familles situées « à droite » qui sont en réalité des non-gauches en ce qu’elles refusent la surenchère montagnarde. Mais ce positionnement (approche situationnelle) suffit-il à définir la droite ? Non. Si le légitimisme constitue la droite « chimiquement pure » au sens programmatique (origines contre-révolutionnaires, refus de la religion du progrès, recours systématique à la notion de tradition), les deux autres familles sont en réalité des centres. L’orléanisme, décidé à incarner un juste milieu entre monarchie tranquille et « acquis de 1789 » ? Faux conservatisme, c’est un vrai centrisme. Le bonapartisme, tiraillé entre incarnation autoritaire du pouvoir, appel au peuple et sursauts jacobins ? Un centre également, assis entre deux chaises, entre droite et gauche.

De la rue de Poitiers au triomphe

Mais en mai 1848 rue de Poitiers, tout cela compte peu. Autour de la table, les Baranguey d’Hilliers, Montalembert, Barrot, Falloux, Broglie et autres Tocqueville mettent sur pied une alliance électorale afin que le pays, massivement rural et conservateur, ne soit pas victime d’un hold-up de la gauche. Ainsi naît une union de circonstance, terreau d’un « toryisme à la française ». Premiére échéance : l’élection présidentielle, première du genre dans |’histoire de France. Sous l’influence de la constitution américaine, l’hôte de l’Élysée, élu pour quatre ans au suffrage universel masculin, est chef de et du gouvernement. Son gouvernement n’est pas responsable devant le Parlement monocaméral. Le comité de la rue de Poitiers sent son moment venu, et souhaite investir un candidat capable de remporter la mise. On songe aux princes, Chambord ou Joinville (Orléans), mais la loi d’exil décret du 26 mai 1848) l’interdit. On choisit donc une figure neuve et attrape-tout : Louis-Napoléon Bonaparte. Par son nom, il peut rallier des sentiments venus de loin. Par son programme façonné par la rue de Poitiers (manifeste du 30 novembre), il peut plaire aux notables comme aux masses rurales de la France. Surtout, on le croit faible, manipulable en bref, le candidat parfait pour occuper l’Élysée au nom et pour le compte de l’alliance de la rue de Poitiers. Plus tard, une fois définitivement installés, on pourra négliger Louis-Napoléon et songer peut-être, a rétablir une monarchie plus capétienne. Entre-temps, le contexte joue en faveur de la droite, car les journées d émeutes de Juin 48 effraient la province. Le 10 décembre 1848 Bonaparte triomphe avec 74 % des suffrages exprimés. Un résultat à faire pâlir tous les candidats « disruptifs » ! Voila Louis-Napoléon installé à l’Élysée, pari gagnant pour le « Parti de l’Ordre ».

En ordre de bataille, on aborde les législatives. Car, peu de temps après la victoire a la présidentielle, le nouveau gouvernement conservateur (Barrot) a resserré son étau autour de l’Assemblée. La chambre est encerclée, au sens propre, par les troupes du général légitimiste Changarnier elle vote sa propre dissolution. Les élections de mai 49 voient la droite opérer une razzia sur le Palais-Bourbon (64 % 450 sièges sur 705 sièges) en Bretagne, Normandie, Anjou ou Vendée, Ouest chouan a voté comme un seul homme : seul le Centre-Est (Bourgogne, Lyonnais résiste au raz-de-marée. Avec une telle majorité, on espère fermer pour de bon l’ère des révolutions. Mais les démons de la division ne sont jamais loin. L’union achoppe, entre autres, sur la question romaine : faut-il aider la jeune République romaine venant de s’emparer de la Ville éternelle ? Ou bien assister Pie IX ? Les gouvernements Barrot sont instables. Il faut attendre 1850 pour que le Parti de l’Ordre lègue à la postérité son œuvre la plus remarquable : la loi Falloux (15 mars 1850) sur la liberté d’enseignement. Elle permet au clergé de réinvestir le champ éducatif. Par exemple, les évêques siègent dans les conseils d’académie. Le maire n’a plus seul droit de regard sur l’école primaire : il est désormais flanqué du curé. Réactionnaire, la loi Falloux ? Sans doute, et c’est la plus grande réussite du Parti de l’Ordre, qui est ici parvenu à cimenter une unité précaire et à aboutir à une réforme retentissante. Ordre, propriété, religion ? Au-delà des divergences d’interprétation, une partie de ce programme s’incarne dans la loi Falloux.

De l’Élysée aux Enfers

Bientôt, cependant, on se déchire à nouveau, sur la loi réduisant le corps électoral. Légitimistes et orléanistes s’affrontent. Les bonapartistes espèrent en tirer profit et maintenir leur champion à l’Élysée. Or, la Constitution interdit un second mandat présidentiel. Le conflit interne à la majorité se déplace alors sur le terrain constitutionnel : faut-il oui ou non réviser la constitution de 1848 ? Le Parti de l’Ordre ne s’était pas constitué pour fournir un simple strapontin aux ambitions de Louis-Napoléon ! Aussi, l’Assemblée refuse la révision. Dont acte dans la nuit du 1e au 2 décembre 1851, le neveu de Napoléon Ier accomplit son coup d’État. L’Assemblée est dissoute par la force. Un an plus tard, l’ex Prince-Président devient Empereur des Français.

Le parti de l’Ordre est une de nos premières machines de guerre électorale. Il a su mobiliser politiques et électeurs pour faire barrage à la gauche. Mais son bilan est amer. Hétéroclite, ordonnée autour de principes clefs mais définis diversement par ses composantes (traditionalistes et libéraux ont-ils une même conception de l’ordre ?), l’alliance s’achève en eau de boudin, poignardée par un homme plus habile. Cet épisode nous lègue une leçon : l’union des droites est absolument nécessaire pour prendre le pouvoir. Avec toutefois un avertissement attention a garder la juste doctrine, gare à ne pas s’allier à n’importe qui.

« Si tu veux ta délivrance pense clair et marche droit »

François Lachoüe monde&vie 24 octobre 2019 n°977

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