Prêts pour le Pari

Jean Raspail se dépatouille avec le Saint-Esprit qu’est certainement le personnage principal de son dix-septième roman, et comme un chef, faisant concurrence aux habitués du genre, Bernanos se débrouille ou Mauriac dernière manière. Lisez La Miséricorde, ce bouquin ne vous laissera pas indemnes !

Uruffe : ce nom n’est pas prononcé dans le dernier livre de Jean Raspail; c’est pourtant le crime de Gilles Desnoyers, curé d’Uruffe, qui avait assassiné sa maitresse et l’enfant qu’elle portait qui donne naissance à ce roman. Raspail ne vous racontera pas l’inracontable, l’innommable. « J’ai changé le nom de ce village, qui fut, il y a soixante ans, le théâtre de ce crime horrifiant qui bouleversa la France entière.

J’ai aussi changé le nom de l’assassin, immolateur sacrificateur l’appelant Jacques Charlébègue, curé de Bief dont j’ai pris la vie en charge à partir de son incarcération ». Que signifie cette expression : « J’ai pris sa vie en charge… » ? Que le destin du véritable curé d’Uruffe, mort dans un monastère en 2010, après avoir purgé sa peine n’intéresse pas Jean Raspail. Pour lui, la vérité est ailleurs !

Ce qui le frappe dans cette histoire, ce ne sont pas les prodiges de cruauté dont a fait preuve le petit curé, mais plutôt le fait que sa foi demeure jusqu’au coeur de l’horreur, que cet enfant de lui, Jacques Charlébégue a voulu la baptiser « pour lui épargner les limbes » et la faire entrer en Paradis… Et si l’hypocrisie n’était pas là où l’on pourrait croire pourtant qu’elle se trouve, dans le baptême sanglant administré par le petit curé ? Le vieil évêque de Nivoise se laisse aller a le penser : il le pense avec précaution, avec prudence, en véritable ecclésiastique, mais il ira jusqu’au bout de cette pensée. Son prédécesseur à la tête du diocèse s’était bien gardé, lui, de s’occuper du prêtre criminel, jugé irrécupérable et encombrant. Mgr Anselmos va tout faire pour sauver son âme, exerçant sur ce réprouvé la miséricorde, qui donne son nom à cet ouvrage hors norme.

Raspail croque les soutanes l’une après l’autre

L’intrépidité du vieil homme fait l’étoffe de ce livre elle est comme un révélateur, à travers lequel Jean Raspail, de son regard perçant, met l’Église a nu, sans céder aux facilités contemporaines que présente cet exercice, mais avec un sens de l’humain et un sens de l’Église, merveilleusement accordés. Il croque les soutanes l’une après l’autre, esquissant un autre évêque, pusillanime celui-la, et gêné aux entournures par sa conception idéale de la perfection. Voici encore un vicaire général « moderne », obsédé par l’efficacité, en somme un homme d’Église crédible, qui a sa carrière, et qui n’a que faire du curé de Bief. À ses côtés, on dirait une galerie de portraits bernanosiens quelques coups de crayon et voila un vicaire timide et rougissant, qui ne pense qu’a faire le bien, mais qui a du mal à porter sa propre faiblesse. Plus loin, c’est un curé doué d’empathie, qui sait garder les secrets, un vrai de vrai, mais dont le secret est le retrait.

Les personnages de cette comédie trop humaine pour une institution divine existent toujours d’ailleurs, ils se sont « modernisés », mais ils n’ont pas vraiment changé.

On se souvient que Jean Raspail, dans L’anneau du pêcheur avait programmé la rencontre impossible entre un pape et un antipape. Pour lui, l’Église n’est pas seulement cette série de tableaux intimistes. Elle est aussi, elle est d’abord le signe d’une aventure spirituelle qui défie les siècles. Sa réalité spirituelle est plus forte que les défaillances des hommes d’Église.

La fresque et le bas-relief

Ce qui aurait pu n’être qu’une fresque merveilleusement précise mais un peu surannée ou déjà fanée, apparait aussi comme un bas-relief aux contours éternels, représentant la scène primitive de la lutte matricielle entre le bien et le mal. Le bien n’est pas forcément la ou l’on croit qu’il est. L’expérience du mal n’est jamais fatale, comme l’enseigne le Christ sur sa croix. Il n’y a pas de tragédie chrétienne parce que la justice est impossible et que c’est la miséricorde qui possède le dernier mot, même face aux crimes les plus sordides.

On a voulu faire de Jean Raspail un pessimiste : politiquement, le visionnaire du Camp des saints l’est sans doute. Mais spirituellement, ce grand explorateur, jamais blasé, sait bien que, dans toutes les Patagonies du vaste monde, la miséricorde aura toujours le dernier mot.

C’est cette conviction, ouvertement optimiste, qui fait la singularité de l’âme patagonne et de tous les Antoine de Tounens, à l’image de leur Consul général. On en fait des réacs mal dans leur peau ou dans leur siècle. Ce sont des gens qui parient sur le monde, toujours a découvrir, comme Raspail parie sur le curé de Bief et sur l’étrange et révoltante virginité de son âme de croyant.

✍︎Jean Raspail, La Miséricorde, éd. des Equateurs 176 p., 18€

Abbé G. de Tanoüarn monde et vie 4 juillet 2019 n°973

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