Le temps des dictateurs

À l’heure ou les bien-pensants s’inquiètent de l’émergence de « démocraties illibérales » on réédite un Ouvrage majeur de Jacques Bainville, talentueux analyste d’Action française, sur les pouvoirs autoritaires.

À la différence du juriste allemand Carl Schmitt, l’historien royaliste Jacques Bainville (1879-1936) n’a pas écrit un traité de la dictature mais bien une série de portraits de dictateurs. Comme toujours chez Bainville, on ne trouvera ici nul jugement moral a priori mais le simple examen des faits et la conviction que la dictature est un phénomène protéiforme. Ce sera son dernier ouvrage, publié en 1935 chez Denoêl et en partie écrit par Robert Brasillach et Lucien Rebatet alors chroniqueurs à L’Action Française.

Le livre vient de reparaître en édition de poche avec une longue et lumineuse présentation de l’historien Christophe Dickés. « Les Dictateurs a été écrit pour rappeler que l’homme d’État, qui ne croit ni au hasard ni à la force inéluctable des choses, possède le devoir de ne pas subir les événements mais d’agir au contraire sur eux pour éviter le pire. »

Jacques Bainville, dans sa volonté de dessiner un vaste panorama de son sujet, commence son étude avec l’Antiquité grecque (Solon, Pisistrate, Périclés et romaine (Marius, Sylla, Pompée, César) Pour les temps modernes, si l’on ne sera pas surpris de croiser les figures de Cromwell et Robespierre, on sera plus étonné de découvrir des chapitres consacrés à Richelieu, en qui l’auteur voit le fondateur de l’État moderne et a Louis XIV à qui Bainville applique la célèbre maxime de Maurras, « dictateur et roi ».

Au XXe siècle, Bainville étudie d’abord les dictatures « orientales » : celles de Lénine et Staline en Union soviétique et celle d’Atatürk en Turquie. Mussolini l’intéresse beaucoup : « Disposant d’une autorité comparable a celle des dictateurs de la Rome antique le Duce l’a tout entière consacrée au relèvement de son pays. Politique réaliste, il a, au contact des choses, abandonné ce que sa doctrine pouvait avoir d’exagérément théorique pour l’adapter aux nécessités de la politique vivante ». Pour autant, le conservateur qu’est Bainville se garde de vouloir importer l’économie corporative fasciste en France : « Le coq gaulois n’a pas ce qu’il faut pour téter la louve romaine. » Adolf Hitler n’est arrivé au pouvoir qu’en 1933 mais Bainville, lecteur attentif de Mein Kampf a bien perçu le danger du restaurateur de la puissance germanique outre-Rhin : « Sous le philosophe primaire on découvre aisément un politique qui sait ce qu’il veut – et qui reste par position, même quand il dit et s’il croit le contraire, le plus redoutable des adversaires de la France »

Salazar vu de France

S’il y a un modèle de dictature qui trouve grâce aux yeux de Jacques Bainville, comme elle séduisait Maurras, c’est bien celle de Salazar : « Le Portugal à la dictature des professeurs. Il se trouve qu’elle est excellente ». À ce sujet, l’universitaire Olivier Dard, biographe de Maurras, publie avec sa consœur Ana Isabel Sardinha Desvignes une étude très complète sur la réception enthousiaste de Salazar par une partie de la droite française. Issu du catholicisme social, professeur à l’Université de Coimbra, Antonio de Oliveira Salazar (1889-1970) a suscité un intérêt certain dans notre pays, notamment au sein de la droite maurrassienne. Son premier thuriféraire en France, celui qui a forgé son image chez nous, est un écrivain et critique portugais, Antonio Ferro (1895-1956) qui publie en 1934 chez Grasset un essai intitulé Salazar. Le Portugal et son chef préfacé par Paul Valéry. À partir de là va se forger un véritable salazarisme français autour de Léon de Poncins, Henri Massis, Charles Chesnelong et, plus étonnant, Emile Servan-Schreiber.

Après les théoriciens, les écrivains voyageurs : on rangera ici des femmes comme Gabrielle Réval et Christine Garnier restée célèbre pour ses Vacances avec Salazar, (1952), et aussi le Belge Albert t’Serstevens (L’Itinéraire portugais, 1940) Cet essai revient aussi sur |’intérêt porté a la veille de la guerre par le colonel de La Roque sur l’expérience salazariste. Après la Seconde Guerre mondiale, de nouveaux noms apparaissent, au premier rang desquels le colonel Rémy officier maurrassien, héros de la Résistance et Jacques Ploncard d’Assac, réfugié au Portugal a la Libération après son passage a Vichy. Le dernier avatar significatif du salazarisme français date de 1972 : c’est la préface de Michel Déon aux écrits politiques du successeur désigné par Salazar, Marcelo Caetano, qui sera balayé par la Révolution des Œillets en 1974. « Chef » plus que « dictateur » fondateur d’un régime adulé par les maurrassiens Salazar bénéficie encore aujourd’hui d’un large courant de sympathie au Portugal. Puisse cet ouvrage universitaire de grande qualité relancer dans notre pays l’intérêt historique pour cette expérience politique singulière ! 

Jacques Cognerais monde&vie 4 mai 2019 n°970

Jacques Bainville, Les Dictateurs, Perrin, 262 p., 9€ Présentation de Christophe Dickés.

Olivier Dard et Ana Isabel Sardinha-Desvignes, Célébrer Salazar en France (1930-1974), Peter Lang, 326 p., 45 €

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