Quand la vie spirituelle est un roman

Le Dormant d’Ephèse ? Étrange titre pour un roman dans lequel l’auteur, Xavier Accart, par ailleurs rédacteur en chef de la revue Prier, prend pour base cette idée simple que toute existence finie est une recherche de Dieu et que les dormants que nous sommes attendent chacun leur résurrection…

Propos recueillis par l’abbé G de Tanoüarn

Xavier Accart, votre premier roman se passe en Bretagne, même s’il a besoin du théâtre du monde pour déployer son intrigue. C’est la Bretagne comme terre spirituelle qui vous intéresse, comme le savent les lecteurs de Monde&Vie auxquels j’ai déjà parlé de votre livre dans notre dernier numéro, une Bretagne finalement universelle ?

J’ai une affection très forte pour la Bretagne et cela n’a rien d’universel. Mon grand-père (ndlr : Jean Accart, as de la Bataille de France en 1940), avait une maison sur une île, en Finistère nord. Cette île est devenue pour moi, quelque-chose comme un Eden perdu, le plus bel endroit du monde. C’est, avec le sanctuaire des Sept Saints en Trégor, le point focal d’où l’on part et où l’on revient dans mon roman. C’est la source mystique d’une histoire qui emmène les protagonistes au Maroc, en Égypte et bien sûr, comme l’annonce le titre, à Ephèse. Dans le roman, je l’appelle Locat, le lieu par excellence, un lieu toujours fondateur et à jamais perdu, où je venais enfant passer des vacances, où je suis revenu au hasard des indivisions et je suis parti quand l’indivision a définitivement pris fin. Je me souviens d’une vieille Bretonne, notre voisine qui, m’apercevant après une longue absence, lors d’un de ces retours précaires, me dit, avant de tourner les talons : « toi, tu es d’ici ».

Vous faites subir a cette île une sorte de transmutation romanesque ?

J’ai changé son nom, c’est vrai, mais j’assume l’espace et le temps dans lequel s’inscrit cette île, dont la particularité est, comme le Mont Saint-Michel, de ne l’être que lorsque la mer monte. Dans le roman, le narrateur, qui a fait ses études a Paris, se demande pourquoi il est toujours si bien en Bretagne. Et il se dit : la Bretagne est à la France ce que le monde subtil est au monde matériel : une marche d’où l’on voit plus clair. On y est au principe des choses, sans enfermement dans une une identité close. Je pense a une phrase d’un autre Breton revendiqué, Jean-Edern Hallier, évoquant l’identité comme « la respiration entre l’ancre et le voyage ». C’est un peu le cas pour mes deux héros, Renaud et Malques, le père et le fils qui ne se connaissent pas et qui se rencontreront loin de la Bretagne. Ils décrivent chacun un mouvement différend : Renaud quitte définitivement la Bretagne dans sa jeunesse, mais l’emporte partout où il va, jusqu’a accéder à ce mystère de Dieu, au-delà de toutes les formes et de toutes les identités; Malques, lui, choisit, comme beaucoup de jeunes aujourd’hui, de quitter Paris, de se réenraciner en Bretagne; il commence cette démarche de réenracinement en faisant le Tro Breiz, le tour des sept saints fondateurs de la Bretagne. Ce chemin circulaire – dont on disait jadis qu’il conduit au Paradis – sera l’occasion pour Malques de découvrir la foi et de se donner par elle la permission d’aimer. Marchant à travers les lieux sacrés de cette terre à la fois familière et étrange, ii marche vers lui-même, se découvre. S’il y a la transmutation, c’est une transmutation spirituelle du temps et des lieux, qui construisent une identité intérieure.

Votre héros est conduit a l’abbaye de Kergonan, ou il arrive épuisé par son périple, par un jeune moine qui fera beaucoup parler de lui plus tard…

Effectivement ce novice bénédictin n’est autre que Henri Le Saux. Ce breton, dans la vraie vie, après-guerre, partira dans le sud de l’Inde, afin d’inculturer la vie monastique chrétienne a la culture indienne. J’ai passé un an a enseigner dans une université jésuite à Madras, tout en assistant le Père Ceyrac chaque matin, avec le désir d’enquêter sur la personne et la postérité du Père Le Saux. Son parcours est en quelque sorte un peu inverse au mien : je suis revenu de l’Orient à l’Occident; lui est allé, dans une démarche audacieuse, dont cette enquête m’a permis de démythifier certains aspects, de l’Occident a l’Orient. Dans un article écrit plus tard pour la revue du Dialogue Interreligieux Monastique (DIM), j’ai essaye de montrer l’audace chrétienne de cet ancien moine, mais aussi ses limites qui sont celles de certains de ses émules, qui, à sa différence, n’ont pas 20 ans de vie bénédictine derrière eux. Je reste cependant attaché à cet aventurier parti dans une radicale quête de Dieu et qui, perdu près des sources du Gange, écrivait encore en 1971 à une amie : « Les Himalayas sont beaux et Arundchala est plus grand encore mais qu’y a-t-il comme la mer de la Cote d’Emeraude… »

Il y a un autre personnage réel dans votre ouvrage, c’est René Guénon… Vous avez consacré votre thèse à la réception de cet auteur par les milieux littéraires. Pourquoi le retrouve-t-on dans votre roman ?

On le trouve a deux reprises : une fois dans le Paris de 1920, où Malques sera amené à le croiser, et une autre dans l’Égypte de l’Avant-guerre où il à trouvé refuge. Pour la première rencontre, je pars d’un fait réel, de certains surréalistes pour René Guénon. C’est ainsi que Pierre Naville alla solliciter, au nom du groupe, la collaboration de Guénon à La Révolution surréaliste, avant de choisir le bolchevisme. Je raconte cette rencontre dans mon roman et j’imagine que Pierre Naville est flanqué de mon héros Malques. Dans ce monde qui sort de la grande Guerre, Guénon symbolise, un peu comme le néothomisme à la même époque, un désir de retour aux sources, non pas un retour vers le monde des parents mais, au-delà, dans une quête d’authenticité métaphysique, un retour vers un monde traditionnel, opposé à la modernité. D’un côte Malques, marqué par cette métaphysique va se mettre à adopter une position de surplomb, cassante, à se gargariser de notions abstraites.

Et la valorisation de l’impersonnalité va le conduire à une catastrophe existentielle dont il prend conscience devant le corps inanimé de sa sœur. D’un autre côté, cette œuvre lui met la puce à l’oreille. Elle lui donne l’intuition qu’il existe une dimension spirituelle qu’il avait jusque-là ignorée. C’est en se souvenant des paroles de Guénon sur le Sacré-Cœur comme « soleil spirituel et centre du monde en lequel sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science » qu’il va franchir pour la première fois la porte de la basilique de Montmartre. Il ne s’agit pas dans un roman comme celui-là de se prononcer de façon définitive sur la vérité ou la fausseté d’une ouvre mais de montrer existentiellement les conséquences de sa réception par une personne singulière. Le privilège de la création romanesque est de pouvoir donner à voir une réalité qui n’est pas toute blanche et pas toute noire, mais qui relève d’une expérience de vie.

Pour vous une lecture de Guénon est-elle compatible avec la profession de foi chrétienne ?

Le Père de Malques, Renaud, va rencontrer Guénon en Égypte ou l’auteur du Symbolisme de la Croix s’est installé pour vivre désormais en musulman. Ils vont d’abord à Sainte-Catherine du Sinaï ensemble puis visitent un couvent de Bektashis dans les environs du Caire. La question sous-jacente à ces deux chapitres est celle de la croix. Dans une grotte du Sinaï, un derviche converti à l’islam dit, devant Renaud, que « Al Hallaj, [le célèbre mystique chiite qui est mort crucifié], a réalisé le mythe du calvaire ». La croyance commune en islam est en effet que Jésus a été substitué sur la croix, qu’il n’y est pas mort. Or pour le chrétien la réalité historique de cette mort est centrale. Dès lors comment peut-on affirmer comme Guénon que la vérité se trouve dans toutes les religions ? La question se pose avec force. Mais la réponse la plus essentielle pour le chrétien est peut-être celle que fait l’abbé Bektashi de ce couvent, désole par la sortie provocatrice de ce disciple trop zélé : « Pour un chrétien, n’est-ce pas encore un mythe que le Calvaire, tant qu’il n’est pas devenu, par la compassion, un assistant, un participant, un substitué ? ». Cela introduit ce qui arrivera plus tard a Renaud.

Vous avez écrit un roman vraiment spirituel…

L’essentiel dans notre vie, c’est notre itinéraire spirituel et cet itinéraire trouve son ancrage au-delà du psychique, même s’il n’est pas à séparer de toute notre vie (une erreur mise en évidence dans le roman). Même si la psychologie dans ce roman n’est pas niée, elle est toujours reliée à cette dimension profonde de la personne. Le début de ma carrière de journaliste, à mon retour d’Inde, a contribué à ce regard : j’ai eu l’occasion de créer une rubrique dans Les Essentiels de l’hebdomadaire La Vie dans laquelle je recueillais chaque semaine le récit d’un itinéraire de foi fait par une personne contemporaine. Le regretté Jean Mercier, mon collègue, m’avait baptisé pour se moquer gentiment de moi « le confesseur » ! J’ai été durablement fasciné par ces témoignages, livrés souvent avec une confiance étonnante, de l’émergence d’une vocation d’une personne, découvrant, à travers la rencontre du Christ, le nom secret qui est au fond de son cœur. Cela m’a familiarisé avec les étapes de la vie spirituelle. Ce livre nous met en face de deux itinéraires, celui du père Renaud, habité par l’échec et la culpabilité, et celui du fils, Malques, habité par la révolte et le ressentiment. L’un et l’autre trouveront une issue, l’un dans l’enfer de la bataille de Bir Hakeim, l’autre dans le silence du désert.

Xavier Accart, Le dormant d’Ephèse, Tallandier, 2019

monde&vie 17 janvier 2019 n°965

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