Philippe de Villiers « La France est une surprise de l’histoire »

Philippe de Villiers n’est pas seulement un homme politique qui compte ou un scénariste de talent. Son dernier livre sur Clovis montre un historien intuitif, qui offre, à travers Clovis, une nouvelle vision de l’histoire de la France.

Philippe de Villiers, j’ai eu l’impression que votre livre sur Clovis est un livre contemporain, ou plutôt d’histoire contemporaine.

Oui – et c’est à peine volontaire. Il y a entre la période de Clovis et la nôtre quelques points communs vertigineux car la société romaine du temps de Clovis était, comme la nôtre, au bord du gouffre.

Il y a au moins deux points communs.

Le premier, c’est que lorsque Clovis est hissé sur le pavois la romanité s’effondre, parce que, depuis plusieurs décennies et même plusieurs siècles, le limes (les frontières de l’empire romain) se sont effacées. Du coup, l’identité de l’empire s’est trouvée dissoute. Deuxième point commun : le mos majorum, la coutume reçue des ancêtres, a elle-même disparu, ce Mos majorum tenait ensemble d’une part la fides on peut traduire par fidélité, ou fiabilité dans les rapports sociaux, et d’autre part la pietas, c’est-à-dire le culte des ancêtres qui produit la fierté civique.

Ajoutons un dernier point commun : à l’époque de Clovis, il y avait ce qu’on appelle les « colons barbares » auxquels on donnait des terres pour les rendre pacifiques chez nous aujourd’hui – c’est Gérard Collomb qui le dit, l’ex-ministre de l’Intérieur dans son « testament » – il y a des colons barbares qui mettent en coupe réglée des territoires entiers, échappant à la loi commune.

Clovis, qui va préserver ce qu’il faut d’identité romaine n’est pas romain, c’est un barbare romanisé. Puisque nous sommes dans l’analogie entre deux époques, quels sont à votre sens ceux qui peuvent préserver aujourd’hui ce qui reste d’identité française ?

Il y a une grande différence entre notre situation et celle du temps de Clovis. D’une part, à l’époque, les barbares étaient peu nombreux entre 2 et 5 % de la population autochtone dans l’ensemble des Gaules. Il est facile d’assimiler une population étrangère lorsqu’elle est peu nombreuse. Aujourd’hui les migrants sont de plus en plus nombreux et s’installent en groupes, en tribus, en peuples. D’autre part, deuxième différence, les barbares n’avaient guère de prétention à remplacer la romanité, dont ils sentaient qu’elle était supérieure à leurs us et coutumes – je n’ose parler de civilisation.

Vous en parlez tout de même !

Oui, je parle de civilisation à l’époque des barbares. Ils voyaient bien la différence et la supériorité de l’art de vivre à la romaine. Aujourd’hui, nous sommes dans une inversion. C’est nous qui nous faisons coloniser, c’est nous qui nous faisons envahir, c’est nous qui nous faisons assimiler, c’est nous qui nous faisons hallaliser. Et bientôt, les Français connaîtront ce que François Hollande a appelé la « partition ». C’est la situation inverse de la situation de Rome. À l’époque, les barbares ont été romanisés, c’est-à-dire le conquérant s’est laissé conquérir par sa conquête. Aujourd’hui, nous, les Occidentaux, nous allons finir islamisés. Entre le mondialisme hédoniste et le mondialisme islamiste, c’est le second qui va l’emporter et nous finirons dans la dhimmitude.

Pour ne pas dire la « diminitude » comme vous l’écrivez quelque part.

Ça, c’est un mot que j’ai fabriqué inventé et qui s’appliquait à ce qu’on appelait le wergeld : quand on tuait un Franc, ce n’était pas le même tarif de compensation que lorsqu’on tuait un Romain : le Romain valait deux fois moins cher qu’un Franc. Mais les Romains ne se plaignaient pas. La noblesse sénatoriale qui ne pensait qu’à agrandir ses hypocaustes et à rajouter une couche de porphyre sur ses baignoires, était sensible au fait d’être protégée par les Goths ou les Francs des autres tribus barbares, des Hérules, des Saxons ou même les Alamans qui sillonnaient toute la géographie de leur royaume. Les barbares, finalement, protégeaient les Romains et la noblesse sénatoriale romaine trouvait que « les barbares étaient doux et pacifiques ». On leur confiait des tâches de portefaix et de porteurs d’eaux que les Romains ne voulaient plus remplir. Ce faisant, on faisait baisser le coût de la main-d’œuvre – je n’invente rien ! On leur abandonnait des terres que la paresse ne voulait plus cultiver et naturellement, on leur confiait la sécurité, puisque les Romains ne voulaient plus effectuer leur service militaire.

Clovis est averti par Rémi de cette situation catastrophique de la société romaine ?

En fait, dans mon livre, Rémi évoque un de ses prédécesseurs illustres, Synesios de Cyrène, qui est venu voir l’empereur de Constantinople depuis son île pour lui dire : « Il faut être fou, inconscient, pour ne pas voir que nous avons sous nos pas un abîme, parce qu’un législateur qui confie la défense de sa sécurité à des barbares qui n’ont pas été élevés sous les mêmes lois, et qui ne vivent pas des mêmes principes et des mêmes rêves, ce législateur-là est irresponsable ».

Il y a beaucoup de bruit et de fureur dans votre livre et vous les assumez puisque vous écrivez à la première personne. On est en guerre une bonne partie du temps. Ce qui m’a frappé, c’est que l’Église fidèle de l’époque compose avec cela, elle préfère s’appuyer sur un barbare plutôt que sur les ariens. Là encore, faites-vous un parallèle ?

Ce qui a perdu Rome, c’est la dévirilisation, la désaffiliation, l’effondrement démographique. Il y a sans doute là un autre parallèle. Quand une société s’amollit, les élites deviennent des mollusques. Ce qui est fascinant dans l’histoire de Clovis – fascinant, original et singulier et qui a été largement oublié – c’est qu’en fait les évêques nicéens de l’Église catholique tiennent lieu de defensor civitatis puisque les defensor civitatis de Rome ont disparu. Ils s’occupent à la fois du chemin des âmes et des chemins tout court. Les évêques nicéens, quand ils réfléchissent à l’avenir de la chrétienté, hésitent entre deux

voies. La première, c’est de se laisser emporter par la fin de l’empire romain, en considérant que si l’institution est morte, la société va mourir aussi. Donc : accepter le suicide collectif, la fin d’une civilisation. Ils avaient un motif supplémentaire de faiblir et d’accepter la mort : l’Église de l’époque est très affaiblie par l’hérésie arienne, puisque les Burgondes sont ariens, comme les Goths et comme les Vandales le sont aussi. Deuxième hypothèse, choisie par Rémi, évêque de Reims et par Avitus, évêque de Vienne, suivis de tous les autres choisir un païen – Clovis – pour se débarrasser des ariens.

Parce qu’il vaut mieux « l’errance que l’erreur » ? Mieux vaut donc être païen que d’être hérétique ?

Oui, exactement, c’est le jugement de Rémi. Tout aurait conduit des gens raisonnables, des évêques raisonnables, à choisir les ariens, c’est-à-dire des chrétiens. Des chrétiens hérétiques mais des chrétiens quand même, plutôt qu’un païen qui croyait en Wotan, et qui se laissait porter sur les nuages de soufre par les Walkyries, et qui croyait qu’il descendait du Quinotaure et de Wotan. Tout éloignait Clovis d’une vision nicéenne de la foi chrétienne, et finalement peu de choses le séparaient des ariens, puisqu’il suffisait de discuter un peu plus longuement sur la question de la Trinité pour arriver à une cote mal taillée. C’est d’ailleurs ce que faisaient même certains papes comme Libère (352-366), dont l’orthodoxie était douteuse. Il y avait ces deux tentations à l’époque : la tentation arienne – le Christ n’est pas d’origine divine, disaient-ils – et la tentation des monophysites : le Christ n’est pas d’origine humaine. Et voilà que Rémi, l’esprit clair, met le cap sur une idée simple sur laquelle il ne reviendra pas : je mise, dit-il, sur le païen pour défendre l’orthodoxie romaine. Pourquoi ? Parce que nous avons les mêmes ennemis – mais pas pour les mêmes raisons. Clovis voit le danger des Wisigoths qui dans leur concupiscence sont tentés de traverser la Loire pour prendre le royaume de la Belgique seconde et étendre leur royaume depuis l’Aquitaine et l’Espagne. Les évêques, eux, comprennent que, si les Wisigoths, qui sont ariens, franchissent la Loire, c’en est fini de la chrétienté, de la catholicité. Et donc, Rémi dit à Clovis : Nous n’avons pas la même religion – vous n’en avez pas Mais nous avons les mêmes ennemis Et quand on a les mêmes ennemis à cette époque, on est des alliés. Et cela fait une alliance solide.

Une alliance militaire avec les évêques ?

En fait, Clovis sera encouragé par Rémi qui lui dit soyez pragmatique, appuyez-vous sur les évêques, et ils vous appuieront. Ne vous comportez pas comme un conquérant vis-à-vis d’eux, vis-à-vis des maisons mitrées comportez-vous comme un ami et nous serons derrière vous. Ce qui va sauver Clovis quand il va se battre à Vouillé contre les ariens, c’est qu’il sera appuyé par les évêques de l’Aquitaine qui vont dire à leurs ouailles ne vous trompez pas de côté. Battez-vous du côté de celui qui est notre allié et qui pour l’instant est encore un païen. Le premier coup de maître de Rémi est d’avoir fait alliance avec un païen plutôt qu’avec les chrétiens ariens, contrairement à ce que le bon sens à l’époque aurait indiqué. Et un deuxième coup de maître, inattendu, c’est que Rémi va organiser avec les autres évêques un mariage franc-burgonde, mariage à l’époque impossible. Comment peut-on imaginer qu’une princesse burgonde, nièce de Gombault l’arien, elle-même catholique, puisse épouser un païen adepte du culte de Wotan, qui va chaque matin avec une corne d’or recueillir des gouttes d’hydromel sous l’Yggdrasil ? Finalement la princesse fait preuve de souplesse et les évêques citent les Évangiles : une femme fidèle rachète le mari infidèle aux yeux de Dieu, du Tout-Puissant. Elle écoute et elle ajoute sa condition, la progéniture : si Clovis accepte que nos enfants soient baptisés, je suis d’accord pour l’épouser.

Par là, la France serait en fait déjà baptisée, en dehors du baptême de Clovis ?

Oui, mais cette assurance pour l’avenir qu’offre le mariage avec Clotilde, ce n’est pas encore le baptême du roi… Clovis va dire « oui » à Rémi, oui à Clotilde : ses enfants seront catholiques. Et puis ensuite il va regretter cet accord quand son fils aîné (d’un premier lit NDLR) mourra : il va le reprocher à Clotilde, mais ce « oui » a déjà scellé leur mariage. C’est le deuxième coup politique des évêques, ce mariage.

Pour ce qui est du troisième coup politique, celui du baptême de Clovis, je pense que mon livre est neuf par rapport à l’historiographie traditionnelle, à l’hagiographie canonique et académique. Depuis mon enfance, depuis que je lis le récit du règne de Clovis, c’est toujours la même histoire avec les mêmes mots un copier-coller. En fait ce récit est emprunté à L’histoire des Francs de Grégoire de Tours. Celui-ci ne parle pas de la date du baptême. Il dit simplement que le baptême a eu lieu après la bataille de Tolbiac. Et il parle d’un face-à-face entre un roi guerrier et un Dieu guerrier le roi guerrier qui se met à genoux et qui supplie le Dieu guerrier de lui accorder la victoire, ce contre quoi il accepte le baptême. C’est une sorte de marchandage, un peu rebutant pour notre époque, entre deux raisonneurs un Dieu raisonneur et un roi raisonneur. Chacun échange ce qu’il a dans son patrimoine d’attributions. Le Dieu guerrier peut lui donner la victoire, puisqu’il est le Dieu de,]a guerre et qu’il est au-dessus de la guerre et de toutes les épées, et le roi guerrier, lui, peut remercier le Dieu guerrier, faire le chemin qui sépare Soissons de Reims.

Vous proposez donc un autre scénario que Grégoire de Tours ?

Il se trouve que l’historiographie la plus récente depuis Michel Rouche en 1996, Stéphane Lebecq et Michel De Jaeghere, ont examiné les documents qui sans doute avaient été mal lus. Avec les travaux d’une science plus exacte, l’historiographie contemporaine remet en cause la date du 25 décembre 496, pour le baptême de Clovis. Je me suis engouffré dans la brèche en comprenant très vite que le changement de date changeait la nature même de la royauté française. Si comme le dit l’historiographie académique le baptême a eu lieu en 496, après Tolbiac, c’est un baptême stratégique, un baptême de calcul : Tu me donnes la victoire, je me fais baptiser. Si le baptême a eu lieu après la victoire de Vouillé – comme le dit l’évêque Nicetius dans une lettre à la petite-fille de Clotilde – au moment où Clovis tombe à genoux « sur le seuil de Monseigneur Martin », alors tout change. Il ne s’agit plus d’un baptême stratégique mais d’un baptême de conviction, d’une conversion qui vient de la vie intérieure. Là où Clotilde, Geneviève et Rémi ont échoué en tentant de passer par la raison pour transmettre à Clovis les articles de la foi, celui qui va provoquer, par la puissance de ses virtutes la conversion de Clovis est en fait le pauvre des pauvres, l’apôtre des Gaules, Martin avec sa cappa. Quand Clovis tombe à genoux devant le tombeau de Martin, à Tours, il voit des miracles de ses propres yeux : des aveugles qui voient, des sourds qui entendent. Le Dieu d’impuissance qu’il a souvent décrit en forme de reproche à sa femme Clotilde trouve en Martin un intercesseur puissant. Ce n’est plus le Christ clouté sur deux planches, inaccessible pour les soldats païens, ces antrustions qui n’acceptent pas un Dieu de faiblesse. Là, c’est un pauvre parmi les pauvres qui vit avec un cilice, qui dort sur un lit de fagots, et sur le tombeau duquel il y a des miracles. Et puis il y a aussi cet exemple dans la vie de Martin une nuit, il partage sa cape, lui qui est un soldat comme Clovis, et il découvre que le pauvre auquel il a donné une part de sa cappa, dans le froid de cette nuit-là, c’est le Christ. Et soudain, Clovis touché par cette figure compassionnelle de l’Apôtre des Gaules, cherche dans le miroir de Martin à devenir le chef du cortège des pauvres, un roi de compassion et de miséricorde, un roi oblatif. Et d’ailleurs, toute la période de sa vie qui suit le baptême sera une période d’oblation.

Quelle importance attribuez-vous à ce nouveau récit de la conversion de Clovis ?

J’en tire une conclusion pour l’histoire de France : tant que le monarque fut un roi de pauvreté, le défenseur des pauvres, tant que le roi de France fut le roi du peuple, il fut légitime. Quand il devint le premier des gentilshommes, la monarchie était morte.

Les deux maîtres mots de votre livre sont en fait patience et providence ?

Oui.

Providence parce que, comme pour Jeanne d’Arc, on a l’impression que la France, par des voies absolument inattendues, arrive où elle doit arriver. Voyez-vous un parallèle possible aujourd’hui ?

Oui. Mais en ajoutant à vos deux mots, patience et providence, un troisième mot qui est la surprise. Dans l’histoire de France, rien n’est jamais logique. Les sursauts ne le sont pas, les abîmes : non plus ils sont aussi soudains les uns que les autres. Quand Clovis est hissé sur le pavois, sa mère, la reine Basine pense que le règne de son fils est mort-né. Elle sait que les évêques lui ont dit que normalement, logiquement, c’est la Gothia qui va succéder à la Romania, parce que c’est le roi des Wisigoths – Euric, puis Alaric – qui a la puissance : la puissance, la taille, et l’appétit. Clovis n’a aucune chance : il est le petit roi de Tournai. Il est cerné par les Burgondes, par les Alamans, par les Saxons, par les Ostrogoths du très puissant Théodoric, par les Vandales en Afrique, et par le roi des Wisigoths. Lui-même ne se fait pas d’illusions. Il est là dans sa petite Belgique seconde. Son pouvoir lui est disputé par un concurrent qui est Rex Romanorum, Syagrius. Sur le papier, en 481 cinq ans après la chute du petit Romulus Augustule – petit empereur fantoche – il n’y a quasiment aucune chance que Clovis puisse combiner par ses victoires des territoires et des peuples qui dessineront la France. Et pourtant, il l’a fait. Et on pourrait ainsi citer sur ce court laps de temps de trente ans de nombreux exemples de cheminements qui échappent à la logique dans laquelle intervient l’intelligence humaine, ce que certains appelleraient le hasard, et que les chrétiens appellent la providence.

✍︎ Philippe de Villiers, Le mystère Clovis, Albin Michel, 432 p., 22 €

Propos recueillis par Jeanne Smits monde&vie 15 novembre 2018 n°962

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