L’aujourd’hui de Dieu dans la littérature

Michel Onfray, dans La stricte observance et Franz-Olivier Giesbert dans La dernière fois que j’ai rencontré Dieu, évoquent, chacun à leur manière ce Seigneur, avec des affirmations précautionneuses et aussi des négations brutales, ce Dieu que l’on ne peut pas s’empêcher de chercher  mais aussi de trouver dans la beauté du monde, comme le montre de son côté Christian Bobin.

Il est devenu presque inconvenant ou obscène de parler de Dieu. Pourtant les membres de notre République des Lettres, ceux dont le métier est de parler, ne peuvent pas s’empêcher de prononcer son nom, en lui rendant quelque chose de leur verbe à eux, leur verbe trop humain. Nous avons eu récemment Michel Houellebecq qui dans Soumission raconte d’abord l’histoire d’une conversion manquée au christianisme…

Nous avons eu Eric Emmanuel Schmitt, qui dans Nuit de feu évoque sa conversion au Divin sur les flancs des monts Djurdjura. Cette année, voilà que Michel Onfray, l’auteur à succès du Traité d’athéologie nous raconte sa retraite à La Trappe de Soligny l’abbaye normande où plane encore la grande ombre de l’Abbé de Rancé. Qui a dit que Dieu est mort ?

Psychoanalyse spirituelle de Michel Onfray

Attention, je ne dis pas que les livres qui parlent de Dieu aujourd’hui soient à prendre comme de nouveaux articles de dogme. C’est que comme l’écrit Christian Bobin dans La nuit du cœur, « Le diable dévisse la tête des modernes. Il la revisse, la dévisse sans fin. Tiens, regarde ici ! Et puis là ! Et là-bas, tu as vu, là-bas ? La tête tourne sur son axe d’os et de crédulité ». La tête vous tourne et Dieu s’en va… et puis vous prenez tout pour Dieu, tout et son contraire, parce qu’à force de tout voir nous avons désappris à regarder. Dieu ne veut pas être vu. Il passe partout dans nos vies sans être vu. Comme le ressentais Pascal, Dieu veut être cherché. Il veut être cherché parce que cette recherche est l’expression de notre amour pour lui. C’est ce qu’a bien compris Christian Bobin, c’est aussi ce qu’explique Eric Emmanuel Schmitt, si pascalien qu’il a emprunté à l’auteur des Pensées le titre de son livre : la Nuit de feu.

Quant à Michel Onfray, j’y viens, il évolue spirituellement et il le sait. C’était un représentant de commerce en athéismes en tout genre, dont les cours à l’Université populaire de Caen, ressuscitait autrefois avec enthousiasme les moindres petits maîtres des Lumières françaises du XVIIIe siècle, en exposant leurs trouvailles athées, lors des retransmissions sur France Culture, comme autant de trophées victorieux; aujourd’hui, il a perdu quelque chose de sa gouaille d’athée heureux, qui aurait trouvé tout seul son art de jouir. Il pratique un infini respect pour le christianisme, comme il apparaît dans son dernier livre La stricte observance sous-titré Avec Rancé à la Trappe

Pourquoi un tel changement ? « La mort de mon père, entre mes bras, alors que je lui parlais de l’Étoile polaire qui fut notre aventure commune, a été pour moi l’occasion de comprendre le mécanisme de la croyance » rappelle-t-il dans La stricte observance après avoir raconté cette mort de son père dans les 60 premières pages de son Cosmos, l’année dernière. La mort de la compagne de sa vie a été un nouveau coup du Destin : « Que penser ? Que dire ? Puis pire, cette question : Pourquoi vivre ? Faut-il d’ailleurs encore vivre ? À quoi bon ? À quoi bon voir le soleil se lever si l’on est seul à le voir ? (…) À quoi bon se réveiller si notre première pensée est que l’on est désormais seul en tout ? ». Un peu plus loin, on a cet aveu en forme de bravade : « Athée radical, on veut bien se dire intérieurement un Notre Père, s’il le faut. On peut même se mettre à genoux et prier un dieu auquel on ne croit pas [voilà une réponse à Pascal à nouveau]. On s’adresse à Dieu dont on sait qu’il est une fiction, tout en le sachant, mais en le faisant tout de même. Rien, toujours rien ». On croirait lire Michel Houellebecq, racontant son pèlerinage personnel à Rocamadour, cette demi-heure qu’il a passé devant la Vierge noire, pour finalement se sentir « définitivement déserté par l’Esprit, réduit à mon corps endommagé, périssable ».

Michel Onfray nous conte l’histoire de Jean Le Bouthillier de Rancé, abbé de la Trappe, mort en 1700. IL fut éperdument amoureux de la duchesse de Montbazon, qu’il voit morte, la tête séparée du corps pour pouvoir entrer dans son cercueil. Cette mort lui a fait rencontrer Dieu, pour devenir six ans plus tard, l’auteur de la plus austère de toutes les réformes bénédictines. Ce n’est pas cette austérité qui fait peur à Michel Onfray, elle l’attirerait plutôt. Il rappelle que ses maîtres en ascèse, à lui Onfray, ce sont les philosophes de l’Antiquité, jusqu’à un certain Epicure. Eux lui ont tous enseigné à se contenter de peu et à vivre loin des passions humaines. « Si tu veux te rapprocher de Dieu disait Pascal effectivement, ne cherche pas à augmenter tes raisons mais à diminuer tes passions ». Là encore, Onfray est dans les clous : « C’est tardivement que j’ai compris qu’il y avait une continuité et non une rupture entre les écoles philosophiques de l’Antiquité et les règles monastiques ». Que lui manque-t-il ?

Il faudrait être Dieu pour répondre vraiment à cette question. Mais j’ai trouvé un indice au début de cet ouvrage qui, par parenthèses est somptueusement écrit. Pour nous préparer à comprendre pourquoi, tant qu’à aller à la Trappe, il avait décidé d’assister à Vigiles (Matines) au milieu de la nuit, il a cette formule, magnifique et fausse à la fois : « Quand on franchit le portail de l’abbaye, on entre avec soi, c’est-à-dire avec rien ».

Avec soi ? Avec rien ? Comment louer Dieu si l’on se prend vraiment pour rien ? Eric-Emmanuel Schmitt a cette formule, dans La nuit de feu, qui sonne comme un prélude à sa foi retrouvée : « Quelque part, mon vrai visage m’attend ». Michel Onfray ne s’aime pas assez pour chercher son vrai visage, en dehors d’une érudition étourdissante. Ni pour comprendre qu’il est en Dieu.

Les journalistes peuvent-ils aimer Dieu ?

On aurait presque envie d’écrire une variation à la Table des commandements : Tu aimeras ton Dieu comme toi-même. Mais on comprend pourquoi cette variation sur un thème n’a été écrite nulle part dans la Bibliothèque hébraïque. Il y a ceux qui la comprendraient correctement, comme Eric Emmanuel Schmitt. Et il y a ceux qui en tirerait argument pour pousser la confusion le plus loin possible entre « moi » et « Dieu » en appelant « foi » cette prétention même.

C’est à quoi m’a fait penser le dernier livre de Franz-Olivier Giesbert, intitulé de façon déjà prétentieuse La dernière fois que j’ai rencontré Dieu. Ce qui est amusant, c’est que le rédacteur en chef du Point a surtout rencontré Michel Onfray et qu’il a fait état devant lui de ce qu’il nomme sa foi, lui montrant une première version du livre qui vient de sortir : « Michel Onfray a observé : es-tu bien sûr que le nom de Dieu ait une place dans ton éloge du panthéisme [le système philosophique selon lequel tout est Dieu et pour lequel forcément du coup Dieu n’est rien] ». Et Onfray de continuer en donnant une belle leçon de rigueur intellectuel à FOG qui (comme d’Ormesson sur le même sujet, disons-le au passage) se complaît dans son smog : « Retire-le, ce nom, il est de trop. Spinoza accolait ce nom à celui de nature pour ne pas avoir d’ennui avec la police de la pensée de son époque. Toi tu n’en as pas besoin. Le nom de Nature suffirait ». De fait, dans un autre chapitre, FOG se revendique « bruniste », non pas admirateur caché de Carla Bruni, mais adepte post mortem de Giordano Bruno, qui était effectivement un panthéiste du XVIe siècle. Onfray a bien visé. FOG lui répond : « Mais sans le nom de Dieu, je ne sais pas ce que serait ma foi. Elle serait sèche, réaliste, à ras de terre ». Il a besoin du nom, pour faire genre, mais on se demande pourquoi il utilise le conditionnel sa foi est sèche. Il pleure devant un beau paysage et attribue ses larmes, si profonde, à « Dieu » : « et l’on est bien obligé de mettre ce nom entre guillemets : ici ce n’est qu’un nom. La réalité de Dieu est forcément ailleurs ».

Jean-Jacques Rousseau, en son temps, avait montré le chemin d’un athéisme spiritualiste, où l’on prend ses sentiments pour la manifestation ultime de la divinité. Mais la divinité est absente de son œuvre il suffit de jeter un regard sur sa Correspondance pour s’en rendre compte, il est cruel avec ses semblables. Je retrouve cette méchanceté chez Giesbert, qui n’a de respect pour rien que pour lui-même, et qui au choix évoque, lorsqu’il parle des autres, « ce gros lourdeau de Heidegger abondamment copié par Sartre » ou encore « le souverain pontife au sourire mou, satisfait, franciscain comme je suis pape, la panse farcie de bœuf en rôti, en salade ou mijoté au vin rouge, ses plats préférés », pour conclure : « Je n’ai pas la même foi que le souverain pontife ». Quel rapport avec le bœuf en salade ? Je pense à nouveau à Jean-Jacques soupirant : « Que d’hommes, que d’hommes entre Dieu et moi ». On aime ou on n’aime pas Heidegger. On aime ou on n’aime pas François. Mais enfin les regarder l’un ou l’autre avec cette hauteur, au moment même où on parle de Dieu, c’est me semble-t-il oublier qu’en dehors de l’amour, il n’y a pas de Dieu, qu’en dehors d’une infinie compréhension de l’autre, d’une merveilleuse et amicale tolérance, il n’y a pas de Dieu, car notre Dieu « est celui qui fait briller son soleil sur les bons et sur les méchants ». Comme l’écrit Christian Bobin, en pensant sans doute à cette tolérance-là : « Le plus beau d’un homme, c’est sa patience, cette tension maintenue de la corde de l’âme ».

– Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion 2015.

– Eric-Emmanuel Schmitt, La nuit de feu, Albin Michel 2015

– Michel Onfray, La stricte observance, Gallimard 2018.

– F.-O. Giesbert, La dernière fois que j’ai rencontré Dieu, Gallimard 2018. 

– Christian Bobin, La nuit du cœur Gallimard 2018.

Abbé G. de Tanoüarn monde&vie 6 décembre 2018 n°963

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