Les crèches, le cimetière & la civilisation (texte de 2017)

Nous avons souhaité vous parler dans ce numéro de ce qu’est l’enjeu civilisationnel de la politique française aujourd’hui. Il faut reconnaître, avant de partir dans toutes sortes de théories, que les grands événements du quotidien relèvent désormais tous de ce prisme civilisationnel, que ce soit, pour en rester à ce mois de décembre 2017 la mort de l’aristocrate-écrivain Jean d’Ormesson ou celle du très plébéien chanteur Jean-Philippe Smet dit Johnny. Pour l’un comme pour l’autre, la France a trouvé occasion, en saluant des défunts de faire mémoire de son propre passé et de vérifier qu’elle s’était trouvée belle, à l’époque, avec une sorte de nostalgie d’autant plus vaste, d’autant plus envoûtante qu’elle n’est jamais dite, qu’elle est interdite.

Mais qu’est-ce que la civilisation ? « C’est l’état actuel des mœurs » répond Anatole France au début du XXe siècle. Plus précisément, c’est tout ce qui, dans nos mœurs, résiste à l’économie, tout ce qui ne se ramène pas au calcul des moyens d’existence ou de subsistance : ce qui a quelque chose à voir avec les fins de l’homme, avec ses objectifs ou tout simplement avec sa manière de vivre. Si l’on parle tant de la civilisation, c’est me semble-t-il d’abord parce que l’on s’inquiète collectivement de ce que s’efface progressivement un certain état des mœurs, en cette douce France, où l’on a longtemps pu laisser ouverte la porte de son chez-soi sans craindre les voleurs. Cette France-là certes, n’était plus la France chrétienne du monde médiéval, mais elle continuait d’offrir le témoignage d’une âme naturellement chrétienne : attention à l’autre, respect des plus faibles, galanterie vis-à-vis des femmes. C’est tout cela qui est en train de disparaître (craint-on). C’est cela que l’on célèbre, c’est cela dont on déplore l’éloignement progressif dans la nuit des temps.

Parce que malgré cette nostalgie affichée en forme d’impuissance, le combat laïc continue et il pénètre les mentalités comme jamais auparavant, reléguant les idéaux d’autrefois à n’être plus que des magots de brocante.

La guerre laïque est dans les détails

Je me permets d’en donner un petit exemple vécu. Il y avait au cimetière de Montparnasse à Paris, il y a encore un ou deux ans, un bénitier à la disposition de familles éplorées ou prêtres désorganisés (comme moi), quelques jours, avant une cérémonie donc courageusement demander le bénitier « celui qui est dans le placard » et je me fais recevoir de la belle façon : «  Mais monsieur un bénitier ? Dans un cimetière, vous n’y pensez pas. Le cimetière est laïc, monsieur ». Je m’abstiens de faire remarquer à cette dame entre deux âges qui me répond vertement mais ne respire guerre la joie de vivre, que les très nombreuses croix du cimetière montrent qu’en tout cas la mort n’est jamais laïque, si l’on peut faire semblant de croire que la vie, elle, puisse l’être. Finalement l’entreprise des pompes funèbres me fournit l’instrument sans barguigner et la cérémonie religieuse se déroule : elle n’est pas encore interdite dans cet espace public. Mais on sent que cela ne saurait tarder si l’on continue à vivre dans cette logique de neutralité absolue de la vie et de la mort.

Dans la même veine, la réparation avec l’argent public de la porte du cimetière de Prinçay dans la Vienne a fait débat sur les réseaux sociaux : le portail, ornée d’une croix, a été restauré par la municipalité, au grand dam d’un habitant de Périgueux, Philippe Bonn, dont le père se trouvait enterré dans ce cimetière depuis 2002. Mu par « son attachement à la loi de 1905, » il avait porté plainte. Las… Cette loi à laquelle Philippe Bonn se déclare tellement attaché stipule deux choses : les croix des tombes individuelles ne font pas partie du domaine public. Elles pourraient en faire partie, pourtant, car comme le précise une circulaire de février 2008, interprétant ladite loi, « les cimetières sont des lieux publics civils, où toute marque de reconnaissance des différentes confessions est prohibée dans les parties communes ». La bonne dame du cimetière du Montparnasse, avec sa joie de vivre absente, avait donc raison de s’appuyer sur la « laïcité des cimetières ». Il n’empêche que jusqu’à nouvel ordre, précise la même circulaire. « Seules les tombes peuvent faire apparaître des signes particuliers propres à la religion du défunt ». Attention : ce que dit une loi, une autre loi peut le dédire. En Chine en ce moment, l’administration en a décidé ainsi dans une circulaire, des symboles chrétiens sur des tombes sont arbitrairement remplacés par des portraits du nouveau Grand Timonier Xi Jinping. Qui nous prouve que dans dix ans, des symboles laïcs ne seront pas apposés sur les tombes dans tel ou tel cimetière pilote français ? Rien. Lorsque la loi s’en mêle tout devient possible, tout et son contraire. En attendant, les croix de nos cimetières restent protégées quand elles sont sur les tombes. Mais à l’entrée ? Peut-on, doit-on tolérer une croix à l’entrée des cimetières ? L’entrée d’un cimetière doit être neutre, si le cimetière est bien un domaine laïc. Le Conseil d’État qui avait été saisi de cette importante question, répond roidement dans un avis du 28 juillet dernier la loi « a préservé les signes et emblèmes religieux existants à la date de son entrée en vigueur 1905), ainsi que la possibilité d’en assurer l’entretien, la restauration ou le remplacement ». Antérieure à 1905 la croix demeure. Postérieure, elle dégage. Logiquement, donc, le 23 novembre dernier, le tribunal administratif de Poitiers a suivi le Conseil d’État. Le plaignant, Philippe Bonn, qui avait lancé une procédure contre la mairie de Prinçay a été débouté et condamné aux dépens, car on a pu prouver que la croix apposée sur la porte du cimetière de ce village de 250 habitants était antérieure à 1905.

Espérance interdite ?

Il faut reconnaître que la loi de 1905, modifiée et complétée au fil des années, représente un équilibre entre les forces de destruction laïques et les forces de conservation chrétiennes. Les nouveaux Vandales, les écrabouilleurs de croix voient leurs ardeurs canalisées par la Loi. Encore faut-il souligner qu’une loi, cela s’amende et que ce que fait un texte de loi un autre peut le défaire. Aujourd’hui, que ce soit les antifas ou les laïcs, les forces de la Désagrégation spirituelle cherchent toutes les occasions favorables pour réaliser leur travail de dissolution culturelle. Le contexte consumériste, où seul compte la loi du Marché, les y encourage dans son nihilisme non avoué et profondément enfoui. Que les laïcs s’en prennent aujourd’hui au cimetière, c’est un détail sans doute, mais c’est aussi le signe d’une radicalisation inquiétante : rappelons que depuis Néandertal, l’homme (même quand il n’est pas tout à fait sapiens donc enterre ses morts, en leur ménageant une espérance. Quand la foi diminue, il reste l’espérance, indéracinable, comme en témoigne, au cimetière du Montparnasse, la tombe d’Eugène Ionesco, le dramaturge : « Je ne sais pas qui va m’accueillir J’espère Jésus-Christ ». C’est non seulement notre foi, mais c’est aussi notre espérance à laquelle s’en prennent les laïcs radicaux. Dans le discours où il expliquait pourquoi il établissait sa crèche, Robert Ménard, le maire de Béziers, confiait à ses administrés que certains aujourd’hui, restés absolument vides spirituellement, en sont à « jalouser l’espérance des autres » Et si c’était la clé ? Les raisons d’espérer s’additionnent et ne s excluent pas les unes les autres. Les religions, en général, se supportent. Le laïcisme, lui, est et se veut incompatible avec l’espérance. Il représente la raison du désespoir, que certains militants du néant voudraient imposer à tous les Français.

On nous rejoue, dans ce registre de la désespérance obligatoire, comme tous les ans depuis 2014 le jeu des crèches publiques. Le Conseil d’État vient d’interdire définitivement la crèche que Robert Ménard avait dressée dans l’Hôtel de ville de Béziers en. 2014. Mais comme, dans un arrêté précédent, le même Conseil d’État avait autorisé les crèches, lorsque des raisons culturelles ou commerciales en justifient l’installation publique, il lui faudrait rejuger la crèche biterroise de 2017 constituée par des santonniers locaux et douée d’une boîte aux lettres pour le Père Noël (sic), pour savoir si elle entre ou non dans la fenêtre de tir que le Conseil d’État a ménagée ou concédée aux chrétiens de souche pour faire leurs crèches. Peut-être aura-t-il rendu son jugement en 2019 comme il vient, en 2017 de rendre son jugement pour 2014 ? La question risque d’être très complexe. La boîte aux lettres du Père Noël est-elle une réalité culturelle ou faut-il l’interdire aussi pour ne pas contrister les musulmans qui ne fêtent pas Noël ? Les santonniers locaux ont-ils le droit de faire leur publicité par l’intermédiaire d’une crèche publique, édifiée dans la Mairie et par elle ? Les juges devront sans doute mobiliser tous leurs neurones pour en juger ! Il est clair, en tout cas, que le courage de Robert et Emmanuelle Ménard (député de Béziers) est en train de payer. Sauf à faire de cette histoire de crèche le marronnier des journalistes, chaque année jusqu’à la Saint-Glinglin, quitte à donner à ces crèches une publicité, urbi et orbi, qui dépasse largement l’emplacement public où elles ont été dressées, que ce soit par Ménard ou par Wauquiez dans l’Hôtel de la région Auvergne-Rhône-Alpes.

Ces microphénomènes, observables à l’œil nu par quiconque fait un peu attention au monde dans lequel il vit, nous montrent jusqu’où le laïcisme militant est prêt à aller lorsque le christianisme est en jeu. On sait en même temps que face à l’islam, un tel sectarisme ne fonctionne pas. La laïcité prise en rigueur de termes, loin de favoriser le Vivre ensemble, en est l’un des principaux obstacles, comme le remarquait le romancier Michel Houellebecq, il y a quelques mois, devant les journalistes du Spiegel : « Une guerre civile est dans le domaine du possible. Au fond, l’intégration des musulmans ne pourrait fonctionner que si le catholicisme redevenait religion d’État. Occuper la deuxième place en tant que minorité respectée, dans un Etat catholique, les musulmans l’accepteraient bien plus facilement que la situation actuelle ».

Abbé G. de Tanoüarn monde&vie 21 décembre 2017 n°949

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